Lettre aux camarades citoyens français

Chers camarades citoyens français,

Je ne vous comprends pas.

Vous êtes passionnés par la politique. Vous en parlez du petit-déjeuner au dîner en passant par le goûter. Et pourtant, un grand nombre d’entre vous ne semble pas avoir décidé d’utiliser son droit de vote à la primaire socialiste.

Je suis de deux pays. L’un de mes pays m’a accordé le droit de vote à 18 ans mais n’a jamais montré un intérêt particulier à ma voix : si j’entérine, parfait, sinon tant pis, cela n’influe pas sur son fonctionnement. Mon autre pays, qui m’a donné le droit de vote à 21 ans, à l’inverse, n’a de cesse de se préoccuper de mon avis, au moins quatre fois par an et sur plusieurs sujets simultanément au niveau national, ce à quoi il faut ajouter les convocations régionales et locales régulières. Parfois, je l’avoue, je suis perplexe devant mon bulletin de vote et la/les question/s posée/s. Reconnaissant, j’exprime cependant chaque fois mon opinion plus ou moins éclairé ; même lorsque je ne comprends pas tout à fait le sujet présenté, je m’oblige à me décider d’une manière ou d’une autre, en suivant les recommandations d’un ou plusieurs partis, en me renseignant auprès de personnes plus expertes. Ce droit que l’on m’accorde est parfois un devoir astreignant. Mais avant tout, cet acte que j’accomplis reflète ma responsabilité citoyenne. Ce que je pourrais faire avec mon autre pays, à savoir rejeter tous les maux de l’État sur son déficit démocratique, je ne peux pas le faire avec ce pays : après tout, mon avis est systématiquement demandé, et peu importe si je vote régulièrement à contre-courant de la majorité, mon vote minoritaire compte toujours, fait avancer les choses et donne plus de puissance à ma voix pour une prochaine fois mieux travailler à convaincre les autres.

Fort de cette double expérience, je vous observe, mes camarades citoyens français, d’un air un peu dubitatif. Vous avez l’occasion d’influer doublement sur votre destin ainsi que sur celui de votre pays, de l’Europe et de la marche du monde en pré-choisissant un des candidats majeur de votre élection présidentielle à venir. Certes, vous êtes politiquement gourmands, mais je ne suis pas sûr que vous soyez assez gourmets en la matière pour faire ainsi la fine bouche. J’habite un pays tiers à mes deux pays, mon spectre de comportement citoyen et démocratique est donc assez large. Dans ce pays tiers, il y a également des élections régionales et communales régulières qui ont une extrême importance en comparaison avec la Francentralisée. Dans ce pays, les citoyens n’ont pas oublié qu’ils ont en grande partie leur destin en main : ils le prennent donc, avec plus ou moins de succès, de courage ou d’innovation, sans se retrancher derrière la représentation mythifiée d’une classe politique planant sur les autres classes constituant la société.

Pourquoi pas les Français ?

Se replier sur la réputée médiocrité ou fossilisation de la classe politique n’a pas de sens. Vous, citoyens, l’avez portée là où elle est ; vous avez mis ses composantEs là où elles/ils sont ; c’est vous qui leur avez donné le pouvoir qu’elles/ils ont.
Il est effectivement moins fatigant et plus confortable de laisser les autres décider pour soi, râler après coup, puis au mieux voter par défaut, au pire s’abstenir. La paresse citoyenne est un vil luxe, un fléau qui pourrit de l’intérieur les démocraties repues, un péché honteux des sociétés républicaines : dissoudre la citoyenneté dans la masse informe du corps électoral, c’est dissoudre la société civile dans l’irresponsabilité indifférenciée.

Je ne suis pas Français, je ne crois pas en un creuset républicain transcendant, mais si je devais reconnaître l’existence d’un élément de ce mythe français, le seul réellement pertinent, le plus noble et universel, c’est celui de l’égalité de droit à exprimer sa voix.

Camarades Français, vous qui par ailleurs aimez tellement parler : utilisez votre voix !

Malik Berkati
Berlin, le 15 septembre 2011
https://twitter.com/berkati

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