Les « saigneurs » de la route font peur

Mototaxis. Les conducteurs de véhicules-deux-roues sont impliqués dans les 2/3 d’accidents de la voie publique et dans des agressions enregistrées à Douala.  

Mardi 18 décembre 2012 autour de 23 heures, deux hommes mal en point sont admis au service des urgences de l’hôpital Laquintinie de Douala. L’un présente un traumatisme crânien et plusieurs blessures béantes. Il rend l’âme quinze minutes après son admission dans la formation hospitalière. L’autre blessé souffre de fractures et contusions abdominales. Il décède autour de minuit. A en croire des proches, les deux hommes allaient à bord d’une moto. Le véhicule-deux-roues a été percuté par une voiture au lieu-dit Bénédicte, au quartier Cité de la paix. Dans le bloc des urgences de l’hôpital Laquintinie où les blessés ont été conduits, on enregistre par semaine au moins 21 personnes blessées, victimes d’accidents impliquant une mototaxi. Le chirurgien qui donne l’information note que la plupart des patients arrivent tard dans la nuit. Ils présentent des séquelles de tous ordres. Une bonne partie des blessés, présentant des traumatismes, est orientée au service Traumatologie, baptisé « pavillon Bendskin », du fait de la présence majoritaire des victimes d’accidents de moto.

Le 5 décembre 2012, un autre accident de la circulation impliquant une mototaxi a fait trois blessés à Bonabéri, dans l’arrondissement de Douala 4ème. Les victimes s’en sont tirées avec des ouvertures sur le crâne, des fractures du pied et du bras, et plusieurs douleurs corporelles. Françoise Bisse, une des victimes, indique que l’accident est survenu autour de 22 heures. La dame de 37 ans a emprunté une même moto avec sa sœur, pour se rendre du côté du rond point Deïdo. Au lieu-dit Quatre étages à Bonabéri, le conducteur du véhicule-deux-roues a tenté de dépasser un camion sur le côté. Il s’est retrouvé en face d’un taxi, roulant dans le sens inverse. Le choc était inévitable. Le chauffeur et les deux passagères ont été conduits nuitamment aux urgences de l’hôpital protestant Cebec de Bonabéri.

Motos saisies

Dans cette formation hospitalière, 77 cas d’accident de la voie publique ont été enregistrés au pavillon Chirurgie entre le 1er novembre et le 18 décembre 2012. 75 autres cas ont été répertoriés au pavillon Petite chirurgie et soins intensifs (Pcsi) de l’hôpital de district de Bonassama. A en croire les médecins, des mototaxis sont impliquées dans les 2/3 de ces cas d’accident recensés. « Les blessés présentent souvent des traumatismes, de larges blessures béantes, des douleurs corporelles. Il y a des personnes qui sont internées pendant près de six mois, à la suite d’un accident de moto », révèle un médecin.

Au peloton routier motorisé de Bonabéri, Le reporter a appris qu’au moins 30 accidents de motos sont enregistrés par mois à Douala. « Les bendskineurs circulent très mal. Ils n’ont aucune notion du code de la route. Ils effectuent de mauvais dépassements», constate l’adjudant chef Raymond Gheadji-Guimitam, commandant le peloton routier motorisé de Bonabéri.  Le gendarme note en outre qu’au moins quatre décès sont enregistrés par mois dans des accidents de moto à Douala. « Les conducteurs de moto n’ont pas de pièces. Ils prennent la fuite. Ceux qui répondent aux questions des enquêteurs après un accident, ont reçu des chocs les empêchant de s’échapper », confie un policier. Plus de 100 motocyclettes sont entassées à la fourrière du peloton routier motorisé de Bonabéri. Des dizaines d’autres motocyclettes trainent devant les commissariats de sécurité publique de la ville. « Toutes ces motos seront envoyées aux agents des Domaines, selon la procédure, pour une vente aux enchères », a indiqué un gendarme du Peloton routier motorisé de Bonabéri.

Agressions

Les conducteurs de mototaxis à Douala, ou les « saigneurs » de la route comme ils se font souvent appelés, ne sont pas seulement redoutés pour la mauvaise conduite ou l’indiscipline dans leur rang. C’est aussi un secteur où les agressions sont devenues légion. Le 9 octobre 2012 au Carrefour Zachman au quartier Ndogbong, Bela, une jeune étudiante de 22 ans, a été agressée mortellement par des malfrats à bord d’une moto. Ils ont tenté d’arracher le sac et le collier de l’étudiante, elle-même se déplaçant sur une autre moto. La jeune fille et son conducteur se sont écroulés. Bela a rendu l’âme sur le champ. Du vol à la tire est pratiqué dans certains coins de la ville, par des personnes se déplaçant sur des mototaxis. Des éléments des forces du maintien de l’ordre rencontrés relèvent aussi le fait que des braqueurs utilisent des motos pendant leurs « opérations ». Les enquêtes avancent difficilement pour retrouver les malfrats, parce qu’ « il n’est pas aisé d’identifier les bendskineurs. Les braqueurs abandonnent souvent leurs engins et prennent la poudre d’escampette », explique un commandant de brigade.

Mathias Mouendé Ngamo

«Un système d’éducation pour mototaximen»

Martial Missimikim. Le président de l’Ong Securoute propose des solutions pour encadrer l’activité des mototaxis à Douala.  

Pouvez-vous donner des statistiques en matière d’accidents impliquant des mototaxis ?

Nous n’avons pas les statistiques scientifiques sur les accidents de la route en manière de mototaxis. Par contre nous pouvons vous communiquer nos estimations. Pour le cas par exemple de la ville de Douala, nous estimons qu’il y a environ 120 000 mototaxis. Et que tous les jours il y a en moyenne cinq accidents. On enregistre tous les deux jours au moins un mort. Les données sur les mototaxis ne sont pas consignées parce que la plupart des mototaxis ne disposent pas de pièces administratives. Dès que les conducteurs sont impliqués dans un accident, ils savent qu’ils seront confrontés à des difficultés policières. Ils s’échappent.

Ce mode de transport est-il incontournable dans une ville comme Douala?

Aujourd’hui avec la désintégration de notre système de transport urbain, on s’est rendu compte que le transport par moto est devenu rapidement une bouée de sauvetage. Même si nous reprochons à ce mode de transport un certain nombre de chose, nous constatons que c’est un mal nécessaire. Les motos nous amènent dans des endroits où les voitures n’arriveront jamais. Nous pouvons justifier aussi cela par le fait que l’état de nos routes ne permet pas aux taxis de circuler librement. C’est un mode de transport qui va prospérer jusqu’à ce que l’Etat puisse mettre en place un système de transport fiable, efficace et durable. Un système de transport par bus. Aujourd’hui les services offerts par l’entreprise de transport interurbains dans les villes de Douala et Yaoundé nous semblent très insatisfaisant sur le plan de la qualité et de la quantité. Ce côté doit être résolu pour que les mototaxis puissent être évacuées de la ville.  On a pris des mesures pour circonscrire leurs espaces de travail. C’est bien. Mais il faut une alternative pour accroitre la mobilité des populations.

Est-il possible de sécuriser ce secteur ?

Il est possible qu’on puisse amener les conducteurs de mototaxis à respecter les normes de sécurité routière. Mais ça demande tout un processus, un engagement financier et politique de l’Etat. Si nous voulons amener les mototaxis à respecter le code la route, on peut organiser d’autres systèmes d’éducation non conventionnels qui soient différents de celui des auto-écoles qui ont montré leur limite. On peut organiser des concerts gratuits en soirée dans des places publiques, entrecoupés de cours et jeu concours donnant droit à des lots comme des motos. Organiser aussi des distinctions pour des mototaximen qui sont en règle de la réglementation. Une fois que l’on aura constaté que les motos sont en règle pour la plupart, on entame avec la répression. Les autorités de la ville ont toujours mis en avant la répression avant la pédagogie et l’éducation.

Propos recueillis par Mathias Mouendé Ngamo

lien: mathiasngamo.over-blog.com

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