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A force d'être hyper-connectés à des flux de données, les journalistes risquent-ils d'être de plus en plus déconnectés du réel, au point de de manquer la dimension la plus indispensable de l'information  ? 

Connectés à la rédaction, déconnectés en dehors

Dans une tribune parue cette semaine, le New York Times s’étonnait que la campagne sénatoriale de Virginie ait fait l’objet d’une couverture faible et superficielle dans la presse, laquelle s’est révélée incapable d’analyser précisément les enjeux du scrutin. 

« Les journalistes sont-ils en train de perdre pieds avec la réalité ? », s’interrogeait le NYT.

De plus en plus, les rédacteurs sont compressés dans des bureaux de grandes villes, assis derrière des ordinateurs. Datajournalisme, métajournalisme : le contact permanent avec un flux de données, hypnotique, donne à tort l’impression d’omniscience, avertissait le journal américain, historiquement réputé pour la qualité de ses investigations.

Trop souvent, dans les rédactions, il devient habituel d’appuyer les analyses à des sites d'information pilotés par les données, et de considérer les blogs et les réseaux sociaux comme la matière brute de l’information, au lieu de les interpréter comme autant de discours sur les faits. 


La tentation d'un discours imaginaire sur le pouvoir d'informer 

Et si les acteurs des médias étaient de plus en plus tentés par un discours imaginaire sur le pouvoir d’informer ? Sous le récent vocable de "big data", par exemple, se concentre le rêve inavoué d’une info fiable, concise, et qu’il est possible de construire à peu de frais. 

Abstraite, omniprésente, matricielle, la big data donne l’illusion d’une réalité féconde en faits, ordonnée et facile à déchiffrer. La big data permet de quantifier, classifier, anticiper les faits, sans que rien nous échappe et sans perdre de temps. 

"Explorez le monde des données" du 12 au 15 juin à La Gaité Lyrique à Paris ;  "Big Data : l'or noir" (vu dans plusieurs titres de presse en 2014) : presque tout ce que l’on peut lire et voir en ce moment sur la big data décrit un outil qui investit l’univers objectif des faits, mais sans rencontrer aucun obstacle, sans se risquer à aucun égarement, sans oser nulle bifurcation.

 

Veut-on encore de journalistes d'investigation ? 

Pour le New York Times, cette tendance au tout-data est une situation davantage subie que choisie. Aux Etats-Unis,  les groupes de presse sont de plus en plus réticents à dépenser de l'argent pour dépêcher leurs journalistes sur place, les défrayer, et avoir à affronter d'éventuelles péripéties liées aux déplacements. Dans le même temps, le tissu de la presse locale s’est appauvri, fautes de financements suffisants.

 

Mais dans ce cas, comment les journalistes sont-ils en mesure de questionner la mathématique incertaine du réel, de se heurter à l’algorithme hasardeux des gens et des lieux ? 

Dans un avenir proche, les grands groupes de presse se contenteront-ils de rédacteurs capables seulement de gérer l'info, c'est à dire de maîtriser, de réguler et de distribuer des faits établis ?

Il n'est pas certain que ce calcul soit habile, en terme de performances d'audiences. Les gens ne consultent-ils pas les médias pour y rencontrer une réalité humaine vivante, qui surprend au point de convoquer dans l'esprit cet étonnement avec lequel naît et se renouvelle en permanence le désir de s'informer ? 

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Journaliste médias à Intégrales Mag et à Socialter en même temps ; sème aussi des chroniques, notamment à Sud Radio (Le Brunch Médias) ; intervenante au Celsa "nouveaux médias".
Twitter : @ClaraSchmelck
myslowmedia@tumblr.com

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