(Credit : pxhere.com, CC0 Public Domain)

La tendance s’accélère : les grands titres de la presse française passent tous sous la coupe de groupes industriels ou financiers, français comme étrangers. Autant d’investisseurs qui ont souvent la même idée derrière la tête : se servir de ces tribunes pour mettre en avant leurs intérêts.

Ils ne sont plus très nombreux les journaux français à être encore entre les mains de leurs créateurs. Les patrons de presse historiques sont en voie de disparition, remplacés – au gré de ventes et de rachats – par des chefs d’entreprise industriels ou commerciaux. Chaque année, des nouvelles tombent. En 2015, la famille Amaury cède Le Parisien, ses filiales et sa régie au groupe LVMH de Bernard Arnault. En 2016, la magazine Technikart se fait racheter par Ateo Finance, une société spécialisée dans les solutions IT pour le monde de la finance. Toujours en 2016, l’un des actionnaires de La Tribune vend ses parts au groupe multiservices Atalian. Depuis, ne passe plus un semestre sans une cession de titres à des grands groupes qui n’ont – initialement – rien à faire avec les médias.

L’année 2018 a été particulièrement marquée par l’arrivée en France du groupe Czech Media, appartenant au milliardaire tchèque Daniel Kretinsky. Il a repris Marianne ainsi que plusieurs magazines du groupe Lagardère (Elle, Télé 7 Jours, Ici Paris, France Dimanche, etc). Ce nouveau venu – proche du gouvernement de Dimitri Medvedev à Moscou – est également entré en négociation avec Matthieu Pigasse, co-propriétaire du Monde, pour racheter ses parts. Pigasse, ex-conseiller de Dominique Strauss-Kahn, ex-banquier d’affaires, faisait figure de jeune loup depuis son arrivée dans le monde des médias il y a dix ans quand il avait repris Les Inrockuptibles. Aujourd’hui, il ressemblerait presque à un agneau face à l’appétit dévorant du Tchèque Kretinsky.

La presse contrôlée par les grandes fortunes

« Aujourd’hui, en France, explique Michel Diard, docteur en sciences de l’information et de la communication dans les colonnes de L’Humanité, cinq des sept quotidiens nationaux sont la propriété de quatre des dix plus grandes fortunes du pays : la première (Bernard Arnault) contrôle Les Echos et Le Parisien, la cinquième (Serge Dassault), Le Figaro, la sixième (Patrick Drahi), Libération, la dixième (Xavier Niel), Le Monde ; seuls la Croix et l’Humanité sont indépendants des milieux industriels et financiers. » Selon lui, ce constat ne s’arrête pas à la presse écrite, et correspond aussi à la réalité des autres médias.  « L’audiovisuel privé (chaînes de télévision et de radio), la presse magazine et la presse spécialisée sont contrôlés par des conglomérats industriels, poursuit le spécialiste. La presse régionale est, elle, sous l’étroite dépendance des banques. »

Cinq des plus grands patrons de presse appartiennent donc au cercle très privé des dix plus grandes fortunes de France (Arnault, Dassault, Pinault, Drahi, et Bolloré pour le groupe Canal+). Mis à part quelques noms – certes connus mais isolés – comme la famille Bettencourt (L’Opinion) ou Iskandar Safa (Valeurs actuelles), un tel niveau de concentration est du jamais vu en France. Ces « oligarques de la presse » viennent d’horizons différents, mais ont tous un point commun : qu’ils exercent dans le bâtiment, les télécoms, le luxe, l’industrie ou la grande distribution, ces hommes et ces (très rares) femmes dominent le marché et fabriquent l’opinion.

Quand les lobbies se servent de leurs journaux…

Parmi les lobbies les plus influents, celui de l’armement. Ce n’est pas forcément étonnant : sachant que la France est le troisième pays exportateur mondial dans le domaine, la France dispose nécessairement dans ce secteur d’entreprises puissantes et influentes. Sur ce sujet, on pense bien évidemment à Dassault et au Figaro. Mais d’autres rapprochements se sont faits nettement plus discrètement. Quand le groupe Atalian – dirigé par Franck Julien – arrive au capital du magazine La Tribune en 2016, il arrive avec, dans ses bagages, plusieurs partenaires dont Thalès, le spécialiste français de l’électronique de défense.

L’entrisme de Thalès est assez discret, mais, de façon assez prévisible, les articles flatteurs à l’égard de Thalès (et de son patron Patrice Caine) s’enchaînent depuis cette date. La pratique est critiquable, puisqu’il s’agit de publicité masquée, pourtant cela reste une contrepartie tolérable en faveur d’entreprises qui ont permis de maintenir un média à flot. Là où cela devient réellement problématique, c’est lorsque Thalès s’en sert comme outil de lobbying, comme dans le cas du rapprochement entre Naval Group et l’italien Fincantieri. En effet, Thalès a beau être le deuxième actionnaire de Naval Group derrière l’Etat, celui-ci voit d’un très mauvais œil son rapprochement avec son concurrent italien, rapprochement qui risquerait d’affaiblir la relation d’exclusivité entre Naval Group et Thalès, son fournisseur principal pour les systèmes de combat embarqués, les radars et les sonars. A longueur d’articles alarmistes, La Tribune semble en effet anormalement critique sur ce rapprochement (plus d’une dizaine d’articles négatifs en six mois), considéré dans les autres médias plutôt comme une opportunité à saisir, voire une nécessité industrielle et stratégique.

Peut-on encore parler d’éthique et d’objectivité ? Comme le définit Roger Langlet dans Mediapart, « le lobbying, c’est l’ensemble des pratiques d’influence exercées par des groupes d’intérêts auprès des décideurs et de tous ceux qui ont du poids sur l’opinion et la législation ». Quand ces frontières entre information et manipulation sont brouillées par manque de transparence sur les liens d’intérêts, quand le pouvoir économique vise le pouvoir politique à travers des campagnes de presse, c’est la démocratie qui est prise en otage. Ni plus ni moins.

 

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