LES CAGOULES DES ASSASSINS

Interview du Coordonnateur de l’anniversaire de l’assassinat d’EL HADJ OUMAR LAMINE BADJI, accordée au Journal « LE TEMOIN » à la veille de la cinquième édition de la commémoration de l’illustre disparu tenue à Sindian, le 30 décembre et à Dakar, le 31/12/2011. Deux journées de prières, de recueillement et de témoignages faits par des amis, des frères…

(voir le n°1065 du TEMOIN en date du 28/12/2011)

 

«  L’impunité des commanditaires de l’assassinat d’Oumar Lamine Badji nous fait toujours souffrir...«

 

M. Seydou Badji, membre de la famille, se confie au « Témoin »

30 décembre 2006 - 30 décembre 2011 : cela fait presque cinq ans jour pour jour que le président du Conseil régional de Ziguinchor, M. Oumar Lamine Badji, avait été assassiné dans son domicile à Sindian (département de Bignona). Quelques jours après les faits, une quinzaine de personnes impliquées de loin ou de près dans cet assassinat odieux avaient été arrêtées et placées sous mandat de dépôt. Aujourd’hui, seuls quelque neuf individus croupissent encore en prison. Cela dit, le grand mystère  reste l’identification et l’arrestation des commanditaires de cet assassinat qui courent toujours. Une impunité qui fait souffrir les membres de la famille du défunt. Se disant porte-parole de la famille de ce dernier et coordinateur du 5e Anniversaire de l’assassinat d’El Hadji Omar Lamine Badji, M. Seydou Badji se confie en exclusivité au « Témoin ».

 

Le Témoin : Pourquoi avez-vous choix Le Témoin pour sortir de votre silence ?

Seydou Badji : J’ai seulement constaté depuis plusieurs années que le « Témoin » est un journal spécialisé sur la Casamance de même que sur les grandes questions militaires avec des enquêtes, des éditoriaux, des commentaires et des reportages inédits. Et « Le Témoin » le fait avec courage et professionnalisme. D’ailleurs, ce choix exclusif que la famille a porté sur Le Témoin, je l’ai expliqué dans la demande d’interview adressée à Mamadou Oumar Ndiaye (Ndlr : notre dirpub).

 

Vendredi 30 décembre prochain, vous comptez célébrer l’assassinat d’El Hadj Omar Badji, pourquoi avoir choisi de donner un éclat particulier à une telle célébration ?    

Seydou Badji : D’abord, permettez-moi, au nom et pour le compte de tous les membres de la famille, de prier pour que  Dieu accueille Oumar Lamine Badji au Paradis. Vous savez, depuis sa  disparition, nous, parents du défunt, avons toujours refusé qu’il soit mis aux oubliettes comme tente de le faire l’Etat. Et particulièrement ses compagnons politiques d’hier, à savoir les responsables du Pds. Des responsables dont le comportement  nous intrigue. Car, nous ne comprenons pas pourquoi, après avoir perdu un tel homme, on veuille faire black-out sur son œuvre et sa vie. Face à cette situation déplorable, nous avons jugé nécessaire et par devoir de mémoire vis-à-vis de ce qu’Oumar Lamine Badji a fait, d’organiser chaque année une cérémonie religieuse maquant l’anniversaire de son assassinat. C’est une occasion non seulement de prier pour le repos de son âme, mais aussi de rappeler aux générations futures le portrait de l’homme qui fut un véritable apôtre de la paix en Casamance durant toute sa vie. Voilà les raisons de la célébration de cet anniversaire…

 

Pouvez-nous nous rappeler les circonstances de la mort de celui qui fut, selon vous, un apôtre de la paix en Casamance ?

Un rappel avec beaucoup d’amertume et de regrets puisque El Hadj Omar Lamine Badji a été assassiné dans des conditions barbares. Parce qu’il nous paraît très clair qu’il  a été victime de responsables jaloux de son aura dans le Bignona. Et ce dans le contexte d’une guerre de positionnement à la veille des élections présidentielle et législatives de 2007. Bref, il y avait tout un cocktail de haine et de jalousie pour éliminer physiquement le président du Conseil régional de Ziguinchor, Omar Lamine Badji. Pour la petite histoire, en décembre 2006, les titulaires et les suppléants devaient être choisis à la base pour la confection finale des listes que le bureau politique du Pds devait entériner avant la date-butoir de dépôt des listes. Et Oumar Lamine Badji avait été choisi comme titulaire. Un choix que des privilégiés de la Primature n’ont pas voulu cautionner. Bien avant cette querelle de positionnement, une tendance avait été actionnée en haut lieu par un conseiller  à la Primature. Imaginez le reste… des menaces de mort  en public étaient proférées à l’endroit du  président du Conseil régional de Ziguinchor qu’était encore Oumar Lamine Badji. À l’arrivée, un funeste projet d’assassinat a été exécuté. D’ailleurs, le chef de l’Etat lui-même aurait flairé le coup lorsqu’il disait ceci lors des obsèques d’Oumar à Sindian, je le cite : « Je lui ai demandé de venir rester à Dakar… ».  Devinez la suite ! Vous voyez, la menace était tellement réelle à l’époque que le responsable suprême (Ndlr : Sg du Pds)  pensait à le protéger. Malheureusement, commanditaires et auteurs étaient passés à l’acte !

 

Donc, vous n’écartez pas la thèse d’un assassinat politique…

 Force est de constater qu’Oumar Lamine Badji a été victime d’un assassinat politique. Car Maître Wade avait déclaré lors des mêmes obsèques que même si les commanditaires se trouvaient dans sa formation politique, ils seraient châtiés comme il se doit. Puis, il avait conclu en promettant à celui ou celle qui dénoncerait toutes les complicités dans cet assassinat, une forte récompense. Par voie de conséquence, nous estimons qu’Oumar Lamine Badji a été victime d’un coup préparé en haut lieu et exécuté par des complices à savoir des responsables locaux de Bignona. Lesquels ne pouvaient jamais accepter qu’il soit élu député. Mieux, il aurait été pressenti pour un poste de ministre. Et comme il avait toutes les chances  d’obtenir une brillante promotion en sa qualité de militant émérite de la localité de Bignona, il était temps pour ses détracteurs de procéder à son élimination physique et politique. Et tous les voies et moyens étaient bons pour y parvenir. Hélas, ils ont utilisé une voie à la fois lâche et barbare : l’assassinat !

 

Des sociologues sénégalais ont tendance à dire que l’ethnie Diola est très ancrée dans la culture de la haine et de la jalousie vis-à-vis d’un membre nanti. Omar Lamine Badji n’était-il pas victime de la jalousie de ses voisins qui habitaient des cases en… banco ?

Cette culture est une triste réalité chez les Diolas que nous sommes. Il faut le reconnaître. Mais ça, c’est un autre domaine et nous y reviendrons un jour plus largement. L’assassinat d’Oumar Lamine Badji relevait d’autre chose ! Parce que bien avant sa mise à mort, des bras armés squattaient  tous les jours sa maison. Qui aurait  pensé que le commando qui allait le tuer  serait dirigé par Abba Diédhiou ? Un commando sommé de passer à l’acte avant la présidentielle. Alors, le compte à rebours a commencé et, le 30 décembre 2006, le frère Oumar a été assassiné chez lui à 21 heures…

 

L’affaire est-elle élucidée cinq ans après ?  Ceux qui croupissent en prison sont-ils les vrais coupables ?  Comment vivez-vous cette situation d’impunité si elle existe ?

Pour nous, l’affaire a été élucidée dès le lendemain de l’assassinat parce que des personnes ont été arrêtées  voire le principal suspect n°1 en l’occurrence Abba Diédhiou et l’intellectuel du groupe, un infirmier de son état. Malheureusement, Abba est décédé après  la mort de l’auteur  des coups de fil qui coordonnait les opérations d’assassinat.  La mort mystérieuse du frère du cerveau, Ayinew Diédhiou, deux jours après l’arrestation d’Abba, en territoire gambien, la libération suspecte de l’infirmier sont autant  de faits qui montrent qu’il y avait bel et bien des choses reprochées à ces morts. La disparition en quelques jours d’intervalle de ces cerveaux qui se connaissaient prouve qu’il n’y avait aucune volonté d’élucider cette affaire. Et Dieu sait qu’Oumar, dans sa tombe, connaît personnellement ceux qui ont pris d’assaut son domicile. Il est vraiment dommage et regrettable qu’Abba soit mort au moment de son transport sur les lieux du crime, à Sindian, pour la reconstitution des faits. Parce que n’eut été sa disparition, des éléments concordants auraient fait éclater la vérité. L’a-t-on liquidé dans le but de protéger  les gros bonnets qui pourraient être derrière cet assassinat ? Ceux qui croupissent à la Maison d’Arrêt et de Correction (Mac) de Ziguinchor sont-là pour amuser  la galerie.  Cette impunité  nous fait souffrir atrocement même si les coupables  ou les commanditaires seront jugés un jour. Nous subissons une injustice de la part des « plantons »  qui bloquent systématiquement toutes nos demandes d’audience dont la toute première a été envoyée  au président de la République, Maître Abdoulaye Wade. C’était deux mois après la mort de notre frère El Hadj Omar Badji. Nous accusons ceux qui refusent de transmettre le courrier d’être derrière les assassins et  les commanditaires. Cette façon de gérer les questions sensibles fait peser de lourds soupçons sur eux. Nous attendons que  le président de la République réagisse pour que notre famille, cinq ans après, panse ses blessures afin de compenser cette énorme souffrance que nous vivons par le seul fait qu’on nous refuse  l’accès au Palais.

 

Face à toute cette situation, quel message allez-vous lancer au président Wade ?

Nous profitons des colonnes du « Témoin » pour lui dire que la maison qu’il a fait construire pour les héritiers d’Oumar Lamine Badji ressemble à un  sabotage architectural.  Il n’a qu’à envoyer un expert à Sindian pour examiner l’état lamentable de cette maison construite avec un retard de quatre ans.

Pire, tous les projets que le défunt voulait réaliser après la présidentielle de 2007 ne sont portés par aucun leader du département de Bignona. Nous considérons par ailleurs  ces leaders comme des complices tapis dans l’ombre de cet assassinat. Du fait notamment de leur silence coupable.

 

Comment voyez-vous l’avenir de votre région naturelle qu’est la Casamance avec cette  recrudescence de la violence qui domine l’actualité ?

 Pour la paix en Casamance, Oumar Lamine Badji s'était investi très tôt dans la recherche de solutions  d'apaisement. Il avait beaucoup œuvré aux côtés de Marcel Bassène, Laye Diop Diatta et Moussa Diédhiou, artisans des premiers accords de cessez-le-feu du 29 mars 1991. Sans compromission, malgré les menaces qui pouvaient planer sur sa tête, Oumar n'avait pas peur de clarifier sa pensée face à ses interlocuteurs armés et peu habitués à l'exercice du sourire même entre frères de sang. Pour Oumar, la question de séparation doit être bien cernée par  ceux qui doivent  la défendre devant l'autorité étatique. Pour lui et ses amis, leur seul souci était, en priorité, l'arrêt des hostilités.  Car, pour eux, le sang avait suffisamment coulé. Il fallait  alors jouer à l’apaisement. Ce qui justifiait à l’époque la libération de 592 détenus. Après cette décrispation, des faucons sont passés aux actes pour saboter ce travail. Mais Oumar, avec les contacts très solides dont il disposait au sein du maquis, aurait pu régler autrement la crise.

 A lui seul, il avait réussi, dans le cadre de la politique de réinsertion des combattants, à faire sortir du maquis plusieurs rebelles dont, paradoxalement, le cerveau  de son assassinat, c’est-à-dire Abba Diédhiou. En septembre 2006, il était l'un des rares cadres casamançais à s'opposer aux ratissages dans le Sindian. Il ne fut pas compris et ses adversaires en profitèrent pour semer la confusion. Omar leur disait ceci : "donnez-moi ce dossier, je suis capable de le régler en cent jours".  C’est sûr qu’il doit se  retourner dans sa tombe devant toutes ces atrocités perpétrées ces derniers temps à l'endroit d'innocents paysans ou autres voyageurs. Sans oublier la mort déplorable de nos vaillants soldats de l’Armée sénégalaise. Je suis persuadé que, s’il était vivant, le village de Kabiline allait tenir sa cérémonie traditionnelle de circoncision puisqu’il avait déjà pris langue avec le maquis de cette contrée. Dommage que les fossoyeurs de la paix soient passés par là entretemps…

 

  

                                       Propos recueillis par :

                         Pape NDIAYE

Envoyez-moi un e-mail lorsque des commentaires sont laissés –

Vous devez être membre de Atelier des médias pour ajouter des commentaires !

Join Atelier des médias

Commentaires

  • Interface 1 janvier 2017, Seydou Badji porte-parole de la famille Oumar Lamine Badji

This reply was deleted.

Articles mis en avant

Récemment sur l'atelier

mapote gaye posted blog posts
4 févr.
Mélissa Barra posted a blog post
La Côte d’Ivoire veut s’attaquer aux dysfonctionnements que connaît l’enseignement supérieur public…
18 janv.
Plus...