Blogs gratuits : cache-sexe et faux débat des nouveaux médias

La belle affaire, le scandale que voilà. Oulala, le journal en ligne américain Huffington Post vient s'installer en France et commet le crime de l'èse Médiateté : appuyer sa stratégie de contenu sur les blogs, recruter des blogueurs et... ne pas les payer. Pas un kopek, que de la notoriété. A défaut de prouver le modèle économique de la presse en ligne, le "HuffPo" prouve surtout une chose : l'incommensurable propension des médias à l'oubli, à passer sous silence ce qui les arrange.

Pourquoi cette galéjade se passe t-elle en France en 2011-12 ? C'est simple, parce qu'il y a un passif, un "dossier" sur cette question.

Je suis d'accord d'emblée avec la position d'Eric Mettout : la question de la rémunération des blogueurs ne date pas d'hier matin. Elle me tient encore plus à coeur, sans doute parce que je blogue parmi les premiers journalistes en France depuis 2003 et ai connu plusieurs strates historiques (déjà) de bloguing hexagonal. Ca aide à mettre en perspectives. La question des blogs gratuits est un faux débat, pour au moins quatre raisons majeures.

1/ le cancer des contenus permanents : l'obligation blogueuse est déjà une des causes du "burn out technologique" ressenti dans les médias. Mais il est encore plus vicieux pour ceux que l'on ne paye pas... Simple modernisation et généralisation du complexe du "ah mais c'est ton premier papier, il t'en faut pour ton pressbook donc on ne te paye pas". Tous les journalistes ont débuté ainsi, depuis que le journalisme existe.

Mais cela se conjugue, à l'ère du web content et des médias sociaux, au temps d'une presse low cost très intéressée et aux obligations de "l'entre-journalisme", ce journalisme d'attente dans un pays en crise économique. Il faut perpétuellement bloguer et réseauter pour exister. Quitte à se faire flatter aussi, un peu, parfois : comme par exemple dans les listings de top blogueurs, top influenceurs, on encore dans les shows et concours.

2/ le cache-sexe d'une économie low cost : le HuffPo n'a rien inventé. Ne pas payer les blogueurs pour disposer d'un contenu régulier et frais, les médias en ligne "classiques" savent très bien faire déjà. J'ai déjà parlé ici de mon expérience sur les blogs de Libération (Serial Worker en 2009), mais c'est aussi le cas pour de nombreux titres de presse (L'Express, Rue89, Le Figaro...). Que le Huffington Post soit plus cash dans son intention ? Sans doute. C'est la phase suivante : on ne prend même plus de gants pour essayer de vendre du rêve aux contributeurs zélés.

Et cela cache le reste des problèmes : recours régulier à stagiaires et apprentis moins coûteux, équipes commandos (petites) sous pression... Bienvenu à l'ère des forçats de l'info décrit par Xavier Ternisien en mai 2003, sauce ultra optimisation.

3/ le faux débat du gratuit pour la gloire : L'on ne m'enlèvera pas de l'idée que pour des dizaines et dizaines de blogueurs anonymes productifs mais pas payés, on rémunère quelques VIP qu'on veut afficher sur une page d'accueil : une Cécilia Attias par exemple pour Atlantico. En général, ceux-là négocient dur et les médias alignent les biftons.

C'est donc une économie assez hypocrite qui vide d'un côté, ce que l'on donne de l'autre. Qui sur-payent les stars et sous-payent les petites mains. Dans une autre configuration économique, un blogueur non payé (mais expert, donc ayant un métier ailleurs) servira d'argument pour entraîner à sa suite d'autres blogueurs non payés...

4/ la culpabilité du participatif : elle joue à tous les niveaux. Participez pour exister, vous faire repérer, mais aussi pour... défendre une cause, soutenir un nouveau média en lancement, aider les copains, tester un nouveau service hyper révolutionnaire, etc. Tout y passe, le meilleur comme le pire.

Mais la participation non rémunérée dure parfois dans le temps, et se densifie : Il faut aussi accepter relecture et supervision par une rédaction en chef web. Il faut bloguer, mais aussi modérer les commentaires, tweeter ses notes, en suivre les rebonds, etc, etc. Ces "inputs" engrangent des revenus publicitaires non ou peu partagés. On peut en sortir rincé aussi, ayant participé à moult écrans, projets, sites... sans avoir rien en retour, ni job ni mission, sinon un mail de merci.

La rémunération des blogueurs et réseauteurs n'est donc que l'arbre qui cache la forêt d'un problème bien plus complexe : l'économie moderne des nouveaux médias est-elle tenable sur le long terme ? Pour faire vivre des équipes, et surtout pour donner un avenir à une profession...

Pour prolonger : relire les notes "Le temps des journaloups" et aussi "Les forcés du web", enfin l'enquête d'ASI "La fin de l'économie de la gratitude".

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Balises : blog, blogueurs, huffington, pas, payés, post, presse, salaire

Commentaire de Simon DECREUZE le 18 janvier 2012 à 11:57

Merci de donner de la perspective à ce débat en en racontant l'historique.
La question de la rémunération des blogueurs est quasi-obsessive (et à juste titre) chez les blogueurs des pays du Sud. Au même titre que pour la musique, j'attend beaucoup de la généralisation de la donation sur internet, mais la encore c'est problème pour l'Afrique étant donné la rareté des cartes bleus et des coordonnées bancaires. 

Commentaire de Essamba ibohn Marie Danielle le 18 janvier 2012 à 19:27

L'économie moderne des nouveaux médias est-elle tenable sur le long terme ? Bonne Question< ca fait près de trois ans que je gere le referencement d'un site Web

Et je me suis rendu compte que le flux des reseaux des blogues gratuits, est une manne qui prend de l'ampleur.nombre d'investisseurs creent des plateformes gratuits où se qui est mise en avant c'est du rêve du vent.

La gloire est devenu source de gain, au point où on oublie le nombre de dollars que ces investisseurs engragent pour la publicité ,intempestive pour les bloggueurs.

Faut-il penser à une economie bien plus libre, penser au salaire de ceux qui font du contenu?

Cette question obtient sa réponse dans la possibilité de s'offrir une plateforme à bas prix sur le net et encore pour l'Afrique, elle est quasi-impossible,meme compte tenu des revendeurs d'hébergements.

C'est une espèce de Mafia sans fin...les producteurs engrangent des revenus et l'artiste la gloire. On revient à l'Eternel debat du monde de la musique si je peux reprendre @Simon et me permettre la comparaison.

Attendre beaucoup de la genéralisation de la donation d'internet est utopique et elle ne se fera jamais car il s'agit des millions de dollars en jeu.

L'argent dirige le monde ...alors...Salut les artistes!

Commentaire de laurent dupin le 20 janvier 2012 à 0:53

Bonsoir Simon, Essamba, merci de vos prolongements. La perspective est en effet le seul moyen de comprendre ce qui se passe. Car les "nouveaux médias" souffrent de leur absence d'historisation, y compris et notamment sur leur propre histoire. Le "dataviz" n'est bizarrement ici pas appliqué... ;-)

Je pense qu'avant la donation, plusieurs ingrédients doivent se combiner : tout bêtement prévoir de rémunérer tout contenu produit (dans son budget, son business model); prévoir de rétrocéder et partages les revenus publicitaires; prévoir des formes de revente (sur d'autres sites) avec là aussi partage des gains.

Mais il n'est pas exclu qu'un jour, produire du contenu devienne tellement simple et évident, que tout le monde le fera et que la valeur individuelle d'un contenu en sera complètement vidée...

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