Après Slate et Rue 89, une deuxième génération de pure players est entrain de modifier le paysage de la presse en France. Ces nouvelles rédactions hybrides qui veulent s’affranchir des périmètres des métiers et des hiérarchies se cherchent encore un modèle économique viable. 

Nouveau paysage

« Innovation – expérimentation – attraction  : c’est ainsi qu’il faut voir l’évolution du modèle économique à l’heure du numérique » explique le  sociologue des médias Jean-Marie Charon dans  le rapport sur l’écosystème des médias  que lui avait confié Fleur Pellerin, la ministre de la culture et de la communication en novembre 2014.  Une réalité contemporaine qui concerne la France aussi bien que tous les pays connectés du monde. 

Les jeunes entrepreneurs cités dans le texte de Jean-Marie Charon sont venus rue de Valois partager leurs  motivations et leurs premiers retours d’expérience. Entre enthousiasme et incertitudes.

Leurs médias ? Il s’agit de  « Pure players d’information, start up, agences, studios qui se spécialise dans un type de traitement ou de contenu, pour accompagner les éditeurs d’information, que la matière soient les data, les documentaires, le recours au jeu, l’identification de tendances sur les réseaux sociaux, voire la fourniture de contenus amateurs, principalement photos, (…) pure players de contenus qui offrent information et services sans avoir fait le choix du statut d’éditeur de presse en ligne. » décrit Jean-Marie Charon dans son rapport.

Qu’espèrent ces néo-entrepreneurs et souvent aussi néo-journalistes, dans un  paysage occupé par les fournisseurs d’accès internet (FAI), les moteurs de recherche, à commencer par Google, les plateformes d’échange (musique, vidéo) et les réseaux sociaux ?

La nouvelle génération des médias numériques natifs, à la grande différence des ainés comme Slate ou Rue89, se pose comme une « alternative de qualité » au « fast info ». Le temps long n’est d’ailleurs pas qu’une exigence éditoriale. Il signifie aussi le temps d’expérimenter pour innover. « Je voulais prendre le temps de produire des reportages de qualité plutôt que d’accumuler des contenus en desk dans une grande rédaction » explique Claire Barthélémy, qui a fondé L’Imprévu.  « Dans les grands médias, un papier de fond fuit dans le flux de l‘info et finit par disparaitre. », poursuit cette ancienne jeune journaliste à France Télévisions Info.

Un jugement sévère porté sur la presse dite traditionnelle, dont l’évolution éditoriale n’est plus à démontrer. Plusieurs dimensions se sont particulièrement affirmées au cours des dernières années qui concernent le fact checking (« Les décodeurs » du Monde, « Désintox » de Libération), la data visualisation, la vidéo (Le Figaro, Le Monde, etc.), le suivi et l’intervention sur les réseaux sociaux. Il n’empêche que ces jeunes médias sont en recherche de nouveaux paradigmes éditoriaux ; et, dans cette quête, rien de mieux que de créer soi-même son propre modèle.

Pour ces pionniers, dont l’entreprise a souvent moins de deux ans d’activité,  créer un média semble surtout relever d’un désir de maîtriser intégralement le processus vital du média pour lequel ils produisent des contenus éditoriaux. « La conception, la production et la diffusion des contenus est entre nos mains », s’enthousiasme les néo-journalistes de l’équipe du Quatre Heure, qui ont fondé leur média alors qu’ils étaient encore étudiants au CFJ.

« Je pourrais gagner bien plus ailleurs, mais la sécurité financière se paye au prix d’un risque de bore-out », fait valoir Jean Christophe Boulanger, fondateur de Contexte, un titre de niche qui s’adresse aux législateurs francophones sensibles aux problématiques européennes.

Jeune start up presse cherche modèle économique viable

La ministre de la culture et de la communication a tenu à modérer l’entrain  en soulignant la difficulté des sites à monétiser leur contenu de sorte à trouver un modèle économique stable : « je suis surprise de voir autant de foisonnement et autant de fragilité, autant d’inventivité et autant de précarité » s’est-elle publiquement étonnée.

Car, les  jeunes pousses agiles et créatives n’ont pas encore prouvé qu’elles étaient rentables. Les deux premières années, la focale est mise sur la recherche de la visibilité et de la crédibilité. Partenariats avec des titres de presse ou avec des groupes audiovisuels   prestigieux, organisation d’événements, … : la reconnaissance de la légitimité de son entreprise dans le paysage des médias apparait comme le passage obligé avant d’atteindre l’équilibre budgétaire. Le Quatre Heures enregistre 700 abonnements, alors qu’il en faudrait 3000 pour fonctionner. 

"Alors, on pige..."
Alors, « On pige, on écrit des livres et on donne des cours », détaillent les jeunes « start-upers de presse » serrés contre les  dorures de la rue de Valois. Il y a bien créativité, ouverture et diversification,  mais cela sur fond de crise. « Dire que le modèle économique est cassé et qu’il faut le reconstruire n’est pas une mince affaire. De même que parler de nécessité d’ouvrir les rédaction en réponse au recul des effectifs. De même que d’insister sur la nécessité d’innover et expérimenter alors que les moyens font défaut », nous confie Jean-Marie Charon.

Dans son rapport, le sociologue des médias donne l’exemple de Blendle aux Pays Bas, qui a réussi à monétiser des contenus à l’unité. Le Native Advertising fait en outre l’objet d’un paragraphe. Mais, c’est surtout la valorisation des données qui, selon lui, est au coeur de la stratégie de monétisation des éditeurs de presse.

Autre problème : le poids de la « réputation » en société, héritée de notre culture romaine. « Si on dit qu’on est journaliste à Cheek, on est pas pris au sérieux. Pour que les portes s’ouvrent, mieux vaut dire qu’on bosse à Libé » soupire Julia Tissier, une ancienne de Libération à l’origine de Cheek.

Grossir vite ? « On souhaite tous bénéficier d’audiences de masse, percevoir des subventions et attirer des investisseurs. Mais, le danger qui nous guette est de perdre le contrôle de notre entreprise, et de se voir imposer les mêmes carcans dont on a voulu se défaire en se lancent dans un nouveau média  » entrevoit Claire Barthélémy.

Apprendre à entreprendre

A moyen terme, l’hybridité et la mobilité posent en outre la question du profil de formation des futurs acteurs des médias. Comment préparer des profils atypiques aptes à s’insérer ou créer des entités développant des contenus à valeur ajoutée innovant qu’il s’agisse de data visualisation, de serious game, de webdocumentaires, d’analyse de tendances dans les réseaux sociaux ? 

Des formations plus adaptées permettraient surtout de développer une culture de l’entreprenariat média, garante d’une synergie qui manque encore entre les jeunes entreprise du secteur. Pour l’heure, les jeunes pousses sont éclatées dans plusieurs incubateurs. Personne ne cherche à mutualiser ses fonds, ni ses compétences, ni ses contenus. Or, la logique de pionniers, ce n’est pas une logique du chacun pour soi, c’est savoir travailler ensemble. Faut-il aller vers la création d’un statut d’entrepreneur médias, et proposer des cursus correspondants dans les écoles de journalisme ?  

« Il est temps de redéfinir l’entreprise de presse », tranche Philippe Couve, formateur à SAMSA et journaliste. 

La ministre de la culture et de la communication semble aller dans ce sens en annonçant un changement de cap dans l’histoire des aides à la presse depuis la Révolution Française : Fleur Pellerin veut supprimer les aides postales à la presse dite de loisirs et de divertissement au profit d’un fonds d’aide  à la création de médias. 

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Journaliste médias à Intégrales Mag et à Socialter en même temps ; sème aussi des chroniques, notamment à Sud Radio (Le Brunch Médias) ; intervenante au Celsa "nouveaux médias".
Twitter : @ClaraSchmelck
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