Le mythe du slow journalisme

Surfant sur la tendance "l'écologie, c'est aussi changer de mode de vie", insufflée par l''esprit de la COP21, le sommet onusien sur le climat qui se déroule en ce moment à Paris, les médias remettent le "slow" au goût du jour. "Slow food", "slow city", "slow working"... : le suffixe de la lenteur conférerait à chaque fait social un double gage de qualité et d'aménité. Et si cela relevait beaucoup d'un imaginaire ? Exemple avec le "slow journalism". 

Le temps long des reporters aventuriers  

C'est un poncif que de le rappeler : de nombreux médias se bousculent vers l'actualité chaude, cherchent le buzz,  en vue d'augmenter exponentiellement leurs taux d'audience. Cette fureur existe depuis les débuts de la presse populaire. Jules Verne raconte tout au début du roman Michel Strogoff : « Vrais jockeys de ce steeple-chase, de cette chasse à l’information, ils enjambaient les haies, ils franchissaient les rivières, ils sautaient les banquettes avec l’ardeur incomparable de ces coureurs pur sang, qui veulent arriver « bons premiers » ou mourir ! ». La condition des reporters internationaux, de fait livrés à l'exercice du temps long, paraissait alors antagonique : " ils devaient se documenter sur un pays qui leur paraissait lointain, suivre un itinéraire, trouver un interprète efficace, obtenir un sauf-conduit. Bref, l'aventure. D'où des narrations échelonnées sur plusieurs semaines. ", note le chercheur Skan Triki, qui travaille sur l'histoire de la presse en Europe. En d'autres termes, les aventuriers du journalisme évoluaient dans un temps long contraint. 

Dans son manifeste publié en hiver 2013, la revue XXI se réapproprie cet héritage aventurier  : « La presse du 21ième siècle doit explorer d'autres rythmes, et réapprendre à surprendre, à étonner les lecteurs. » Et quelques lignes plus loin : « Par le détail, l’évocation des odeurs et des couleurs, la restitution des émotions, les faits laissés dans l’ombre, le journalisme doit donner vie et chair à ce qui n’existe pas dans l’essoreuse médiatique. Tout ce qui n’entre pas dans le calcul de l’unité de bruit médiatique devient le terrain privilégié de la presse de demain. Cela tombe bien : cela laisse 99% de la surface de la planète. »

Long format sur le web

La démarche contemporaine  de « slow journalisme » consiste à proposer des reportages et des analyses long-format dans le registre du journalisme narratif. Et, puisque le plaisir du temps long s’associe à l’agrément des grands espaces, le slow journalisme version numérique est ce que le mode plein écran est à la notification push.

Interfaces soignées, lecture facilitée grâce au scroll, angles décalés : le slow journalisme veut montrer que même sur internet, ce hub où tous les buzz de la planètes circulent, il existe des espaces où l'info prend son temps. Ulyces, « maison d’édition numérique dédiée au journalisme narratif » a conçu une interface inspirée de l’univers de la bibliothèque, avec des chapitres et des illustrations soignées comme dans des albums en papier glacé. 

La nouvelle génération des médias numériques natifs s’est ainsi posée, sur la forme aussi bien que sur le fond, comme une « alternative de qualité » au « fast info ». Au lecteur, il fait la promesse de lui faire gagner du temps en lui donnant les clefs pour faire évoluer des situations, pour imaginer des solutions.

Hybridité

Reste qu'à force de tirer vers le récit de voyage ou le carnet anthropologique, le lecteur  se demande si le slow journalisme est encore vraiment du journalisme, ou bien une sorte de blogging doté du modèle économique d'un média. La diversification de l’offre slow media, depuis ces trois dernières années, amplifie la perplexité. Voilà que le slow journalisme, qui satisfaisait une quête de sens chez les internautes perdus sur les boulevards frénétiques du web et des applications, donne l’impression non seulement de ne plus avoir grand sens mais aussi de partir dans tous les sens.  

Dans le même temps, le format long se développe sur le web depuis deux ans. L’Equipe, par exemple, a lancé Explore « Grands reportages et Interactivité », sans pour autant se revendiquer du slow journalisme. 

Bref, le slow journalisme doit se réinventer, ou plutôt, s'inventer, car en réalité, il n'a peut-être jamais existé autrement qu'à travers des résurgences du mythe d'un passé glorieux qui fut celui du grand reportage de presse aux XIXè et XXè siècles. 

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Journaliste médias à Intégrales Mag et à Socialter en même temps ; sème aussi des chroniques, notamment à Sud Radio (Le Brunch Médias) ; intervenante au Celsa "nouveaux médias".
Twitter : @ClaraSchmelck
myslowmedia@tumblr.com

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Commentaires

  • chacun participe a sa manière au sommet onusien sur le climat.les media jouent la partition pour un tel événement mondial.le web aussi participe a ce grand sommet interplanétaire.le monde accorde une importance a cette rencontre.que dois je dire,les solutions trouvée dans le bon sens de la planète

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