Le mobile en Afrique : beaucoup plus qu’un téléphone

Carte bancaire, plateforme d'échanges économiques, sentinelle pour la dénonciation des abus et des violences dans les situations de crise : le mobile est aujourd'hui beaucoup plus qu'un téléphone en Afrique. Il véhicule désormais des services encore balbutiants dans les pays riches.Se servir de son téléphone comme d'une carte bancaire ? Inédit dans les pays riches, à l’exception notable du Japon, ce service est en train de se mettre en place en Afrique où il devrait permettre en outre à de micro entrepreneurs de rembourser leurs emprunts auprès des banques. Déjà utilisé dans le secteur artisanal pour l'échange d'informations sur les prix des récoltes par exemple, l'utilisation du mobile en Afrique dépasse de loin le simple coup de fil. Via les services de SMS notamment, il est aussi devenu une arme politique très efficace dans les situations de crise.Les fiançailles ont eu lieu fin octobre à Paris. Ce jour-là, la téléphonie mobile, représentée par Orange a épousé la cause de la micro finance incarnée par Planet Finance (1) En cadeau, la Fondation Bill et Melinda Gates leur ont offert un chèque de 1,7 million de dollars. Et si tout se passe bien, ces deux là auront plein de micro entrepreneurs en Afrique munis d’un portable pour faciliter leurs opérations bancaires. Tout cela vous semble abstrait ? Et pourtant, le téléphone portable « carte bancaire » est déjà une réalité en Afrique.Déjà trois millions d'utilisateurs au KenyaLeader des opérateurs mobiles au Kenya, c’est Safaricom qui a lancé le service en Afrique pour la première fois. Se servir de son téléphone portable comme d’une carte bancaire dans des pays où les chiffres du mobile explosent, où le nombre de personnes ayant un compte bancaire est très faible et les transferts d’argent, fréquents et peu sécurisés, a été un succès immédiat. En quatre mois à peine, de mars à juin 2007, le service nommé M-Pesa avait conquis quelques 150,000 clients. En décembre ils étaient 1 million et avaient réalisé des transactions pour un montant total de 7 millions de dollars. Ils sont aujourd’hui 3 millions.Un succès qui n’a pas échappé à l’opérateur Orange, déjà implanté dans une quinzaine de pays d’Afrique et qui a lancé à son tour un test sur le « mobile banking » en février dernier en Côte d’Ivoire. Test réussi « y compris sur des populations avec des taux d’analphabétisation élevés », le service Orange money attire de plus en plus de partenaires, comme l’explique le Directeur d’Orange pour l’Afrique de l’ouest, Jean-Michel Garrouteit :« Vous pouvez rencontrer des gens dans des pays d’Afrique de l’ouest qui prennent une journée de congés pour payer leurs factures et faire la queue »Un service payant (2) que l’opérateur prévoit déjà de proposer à ses clients au Sénégal et au Mali. Avec la possibilité via Planet Finance de faire de petits emprunts pour lancer une activité commerciale.Déjà utilisé avec succès par la Fondation Grameen au Bangladesh ou en Ouganda via les modèles de Village Phone (3), le portable se positionne désormais officiellement comme un outil de développement économique. En se mettant au service des populations, les opérateurs assurent aussi leurs propres débouchés, multipliant les bonnes raisons d’acquérir un instrument qu’ils voudraient voir devenir incontournable dans les pays émergents.Le portable pour valoriser sa productionMembre de l'Atelier des médias, c'est François qui nous lance sur la piste de Manobi "petite entreprise très innovante qui développe des applications web-SMS pour des couches sociales telles que les paysans (prix sur les marchés) et les pêcheurs" nous explique-t-il. Renseignements pris, Manobi est une des pionnières dans l'utilisation du mobile pour valoriser l'activité de certains petits entrepreneurs en Afrique. Elle propose en effet depuis plusieurs années déjà à des cultivateurs, des pêcheurs ou des ONG de se servir du portable pour valoriser leurs activités. Les téléphones sont alors les points d’aboutissement d’un réseau d’échange d’informations initié sur internet. Un système aujourd’hui bien rodé et dont les champs d’application ne cessent de s’étendre comme en témoigne le directeur de Manobi Daniel Annerose :"L’accès à l’information, c’est une première chose… Après, il faut optimiser le processus de ces petits producteurs en leur donnant des outils pour s’intégrer dans la filière où ils sont présents ..."« Et vous, à quels changements aspirez-vous dans un Zimbabwe libre ? »Cette phrase fait partie d’un message envoyé via SMS par une association de défense des droits de l’homme, Kutabana, aux citoyens du Zimbabwe en avril dernier, juste après les violences qui ont accompagné les élections générales dans le pays.L’association est la deuxième dans le pays à recourir à « l’activisme électronique » pour permettre à la population de dénoncer les exactions dont elle est victime. En mettant le web 2.0 au service des citoyens, Kutabana a rejoint le club encore fermé des ONG pour lesquelles le portable s’avère un puissant outil de dénonciation des abus fait aux droits de l’homme. Pour recueillir les témoignages des gens de la rue, elle a fait appel à une autre association kiwanja.net spécialisée elle dans les services via le mobile. Nous avons demandé à son fondateur Ken Banks si on pouvait considérer que le portable avait un réel impact politique :" Regardez ce qui s'est encore passé récemment en Birmanie où les téléphones portables ont été les premiers et parfois les seuls moyens de savoir ce qui se passait...""Les Zimbabwéens ont été incroyablement réactifs", explique encore Ken Banks, disant même que « la question leur avait donné de l’espoir en des temps particulièrement incertains ». Résultat : des centaines de contributions mises en ligne sur le site de Kutabana où on peut encore les consulter..Pionnier en matière de « surveillance civile » en Afrique Ushahidi (“le témoin” en langue swahili) est un site internet qui collecte des informations depuis le terrain via des SMS ou des emails et les présente sous forme de cartes. Née au début de l’année 2008 au Kenya, dans un contexte de violences post électorales, Ushahidi ne croit pas que les rapports des citoyens sur les violences commises puissent à eux seuls amener à un changement politique. Mais leur accumulation, clairement représentée et diffusée sur une carte mise en ligne sur le web, est une manière de preuve pour les associations de défenses des droits de l’homme qui veulent attester de ces abus.Le portable est donc bien une arme politique, comme l’interdiction des SMS en Ethiopie lors des dernières élections présidentielles l’a encore démontré. Pour Ken Banks, de kiwanja.net, c’est une des utilisations les plus frappantes du service des sms par les populations même si ce n’est pas la seule."Le service Front Line SMS est un logiciel à télécharger sur notre site pour envoyer des SMS à un groupe de personnes."Si les SMS représentent un moyen efficace et de plus en plus largement répandu pour diffuser de l’information, le téléphone portable est aussi un atout précieux pour les journalistes africains. « Au Cameroun depuis quelques mois le téléphone portable me sert à moi et à certains de mes collègues pour faire des vidéos professionnelles qui peuvent être visualisées sur internet", nous explique Elisabeth, "pour elle il s’agit carrément d’une révolution""Je peux faire des vidéos et les monter directement sur mon téléphone portable."Et à ceux qui objectent que son téléphone est trop cher pour être dans toutes les poches, Elisabeth répond que « ce qu'il faut comprendre déjà c'est que je suis journaliste et je me sers de mon portable offert par mon employeur qui est Africanews pour faire des vidéos. Il est vrai le prix de ce portable n'est pas loin de celui d'un caméscope c'est à dire près de 260 Euros mais il a l'avantage d’être facilement manipulable, moins lourd et discret, (…) s'il fallait que je me l'offre par mes propres moyens ce serait un peu difficile. Pour ce qui est de la connexion, je peux débourser environ 0,5 Euros pour envoyer une vidéo à mon employeur. »Dans un autre registre, on pourrait aussi citer le témoignage de Sylvestre sur « ces menuisiers burkinabés qui se servent de leur téléphone pour prendre des photos de leurs meubles et pouvoir ainsi les montrer à leurs clients » : le portable-catalogue, exemple parmi d’autres de tous les usages qui sont faits du mobile en Afrique. Le portable : utile ou futile ? Si le sujet vous intéresse, la discussion se poursuit sur le site de l’Atelier des Médias.nb : cet article est le 3ème d'une série entamée avec "Afrique : indispensable téléphone portable" et "Echange céréales contre portable"(1) Présidé par Jacques Attali, le Groupe PlaNet Finance est une organisation internationale dont la mission est de lutter contre la pauvreté en soutenant le développement de la micro finance.(2) Les transactions de transfert seront payantes, par palier, en fonction du montant transféré. Une commission dont le détail sera dévoilé lors du lancement officiel du service en Côte d'Ivoire, quand ?(3) Le système du village Phone permet à des femmes notamment de créer une activité en louant un téléphone portable au reste des villageois
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Commentaires

  • le téléphone portable avant tout est un outil de communication; c'est à dire qu'on doit s'en servir pour communiquer. communiquer c'est transmettre un message avec un tiers quelques part. ce message peut être une nouvelle de famille, une nouvelle sportive, un plan d'action ou tout autres informations. dans un domaine politique c'est normal qu'on se passe une infos par téléphone surtout que nous sommes dans des pays ou la démocratie n'est pas avancée; les gens ont peur de s'exprimer publique ou dans les journaux, actuellement le portable est l'outil le plus utiliser au Cameroun, voir en Afrique. c'est même un moyen secret en politique de transmettre une information. En bref, pour tout appareil c'est l'utiisateur qui donne sa valeur.
  • Malik,

    Sans doute aurais-je du alors vous faire part de mon idée d'aborder cet angle là pour vous faire réagir avant, c'est un enseignement pour la prochaine fois. merci de votre commentaire et si vous avez des exemples " négatifs" d'activisme politique, ils sont les bienvenus !
    anne laure marie
  • Bonjour,
    je m'étonne quand même en lisant cet article de ne voir dans les exemples de support à l'activisme politique que des exemples positifs.
    Sinon, les différents articles sur cette 2ème enquête participative sont très intéressants.
    Malik
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