C'est sous les dreadloscks de Xuman qu'est née l'idée du Journal Rappé ©JTR

 

Au Sénégal, il y a un an est né un nouveau type de journal télévisé. Le Journal Rappé. Diffusé tous les vendredis d’avril à octobre derniers sur la chaîne 2STV et sur Youtube, deux "MC journalistes" y décryptent l'actualité de la semaine en couplets. Après le succès de la première saison, le tournage de la deuxième vient de commencer. Retour sur une aventure médiatique, musicale et engagée.

 Le tout premier épisode de la première saison du Journal Rappé est diffusé sur Youtube le 11 avril 2013.

 

 

Deux rappeurs, deux styles, deux langues mais un même but : transmettre l'information différemment pour mettre en lumière les difficultés et les problèmes du Sénégal. Le Journal Rappé c’est l’alliance de deux stars du hip-hop sénégalais Xuman (prononcez Roumane) et Keyti. Tous les vendredis, ils revêtent leurs costumes de présentateurs TV pour balancer chacun à son tour les informations de la semaine. Xuman assure la première partie en français, langue officielle au Sénégal. Puis c'est Keyti qui prend le relais en wolof, langue la plus parlée dans le pays, pour un Journal télévisé (JT) d’environ cinq minutes.
« Nous avons choisi de présenter les informations dans les deux langues pour qu'elles soient accessibles au plus grand nombre, explique Keity, ne pas parler wolof aurait exclu une grande partie de nos actuels téléspectateurs ». Parler à tous, simplement, de tous les sujets qui comptent au Sénégal, c'est l'idée directrice du JT Rappé.

« Le Sénégalais se plaint que le pays est mal en point/ mais son président va bien il a même pris de l'embonpoint/ si la croissance du pays se mesurait par son tour de taille/ on serait tous fiers de servir le Sénégal »...

 

« Parlons maintenant de ce chiffre effrayant sur l'environnement /le Sénégal utilise 5 millions de sachets en plastique quotidiennement/ soit 128 milliards de sachets par an »...


Voici des exemples de ce qu'entonnent chaque semaine Xuman et Keyti

 

 

Corruption, biens mal acquis, inondations, homophobie, ordures… Tous les sujets sont abordés, avec une petite préférence pour ceux tus par les médias traditionnels. Les deux rappeurs choisissent leurs thèmes ensemble mais les déclinent séparément. Comme se plaît à le rappeler Xuman, « les faits sont sacrés, le commentaire est libre ». Mais ils restent unis par leur seul objectif : « dire aux gens : “voilà vos droits, à vous de savoir comment vous en servir“ ». Leur recette est simple et efficace : une information, un couplet cinglant, une photo. « Souvent, les journalistes utilisent des termes trop compliqués pour expliquer des choses simples », explique Xuman.

Ce constat, l’ex-leader du groupe Pee Froiss le fait depuis longtemps. C’est d’ailleurs sous ses dreadlocks que germe l’idée du JT Rappé. En 2010, il zappe depuis son canapé et tombe sur le "JT agité" de Derka sur la chaîne française W9. L'idée qu'un rappeur présente les informations fait écho en lui, persuadé que « le rap est le CNN de la rue ».

Faute de temps, il garde cette bonne idée dans un coin de sa tête. Ce n'est qu'un an plus tard qu'elle refait surface. « En 2011, se rappelle Xuman, c'est la création du mouvement Y en a Marre », un collectif de rappeurs et de journalistes initié quelques mois auparavant pour dénoncer les problèmes de la société. Le mouvement prend son essor dans les mois qui précèdent l'élection présidentielle de 2012. Il s'érige contre la candidature du président sortant Abdoulaye Wade à un troisième mandat, alors que la Constitution lui interdit. Au pouvoir depuis 11 ans, Wade veut modifier le texte suprême pour se faire élire plus facilement. La réforme prévoit que 25% des suffrages suffisent pour être élu au premier tour, et instaure un ticket présidentiel : un seul vote permettrait d’élire à la fois le président et le vice-président. Les opposants d’Abdoulaye Wade craignent que celui-ci ne veuille installer à ses côtés son fils Karim, alors ministre des Infrastructures et des Transports aériens. Le projet de réforme de la Constitution est finalement abandonné, mais la candidature du président sortant tout de même validée. Autant de choses qui provoquent une forte agitation politique. Des milliers de jeunes rejoignent Y en a Marre dans les rues de Dakar aux cris de “Wade dégage" ! Un moment décisif pour Xuman. Le rappeur sympathise avec le mouvement, il participe même à l’écriture de l’un de ses hymnes “Faux ! Pas forcé !”.

Xuman participe à l'écriture de "Faux ! Pas forcé !",  l'un des hymnes du mouvement Y en a Marre, composé de rappeurs et de journalistes.

 

 

« Beaucoup de rappeurs parlaient de politique, se remémore Xuman, mais nos singles sortaient au bout d’un an. Je me suis dit "Il y a un problème, il faut que l’on soit plus réactifs, on doit pouvoir écrire et diffuser un texte de rap tous les jours pour informer les gens". C’est devenu une nécessité. D’autant plus que certains jeunes n’écoutent pas les nouvelles, ne lisent pas les journaux. Mais on peut leur donner une vision du monde à travers nos chansons ».

Les voix libres

 

L'idée d'un journal rappé sénégalais est née. Mais ce qu'il manque à Xuman, c'est un partenaire. Ni une ni deux, il propose à Keyti, son rival d'hier (avec son groupe Rap’adio, il n’a pas épargné celui de Xuman Pee Froiss dans les années 90) et son voisin d'aujourd'hui, à Liberté VI, un quartier de Dakar, de le rejoindre. Un coup de main pour le beat et le tournage et voici l’épisode pilote bouclé à l’automne 2012. Pendant près de cinq mois, les deux complices démarchent les chaînes de télévision mais essuient refus sur refus. A chaque fois, on leur demande un droit de regard. Mais, pour eux il est hors de question de faire la moindre concession sur leur liberté de ton. En avril 2013, Keyti convainc Xuman de poster le premier épisode sur Internet. Quelques heures plus tard, il compte des milliers de vues sur Youtube. « Le soir-même, 2STV nous a appelés pour nous proposer un contrat », sourit Keyti. Le duo négocie et ne signe pas de contrat d’exclusivité, ce qui lui permet de garder leurs voix libres.

Keyti n'a toujours rappé qu'en wolof, la langue la plus parlée au Sénégal ©JTR

 

Vingt six épisodes et plus d’un million de vues plus tard, la première saison est un succès. Mais les “présen-rappeurs” vont-ils pouvoir continuer ? Keyti ne fait pas de mystères : « pour être franc à la base, ce journal rappé c’était aussi pour faire des sous. L’argent n’est pas forcément la motivation première, mais comme nous sommes des artistes, il faut bien qu’on en vive ». Mais, ni la diffusion sur la chaîne de télévision 2STV, ni les clics sur Youtube ne leur rapportent grand chose. Les caisses du JT sont pratiquement vides. Les deux rappeurs ont à peine de quoi couvrir leurs frais, alors que chaque épisode leur coûte environ 800 euros, entre le loyer et les salaires de leur cameraman, de leur monteur et de leur graphiste.

Monétiser, c'est donc l'un des objectifs de la deuxième saison, dont la diffusion va bientôt commencer. A court terme, Xuman et Keyti peuvent compter sur la subvention de 5 000 euros (7000 dollars) que Google leur a offerte à l'automne dernier. Ils envisagent aussi de diffuser leur JT sur les plates-formes d'opérateurs téléphoniques contre rémunération. Monétiser mais aussi continuer à innover. Parmi les nouveautés : « un habillage tout neuf, une météo un peu particulière pour parler de politique et d’économie et plus de place à l’interactivité », énumère Keyti. Les deux “journ-artistes” comptent aussi inviter d’autres rappeurs africains à décortiquer l’actualité de leur pays, comme le Mauritanien Mr X et le Guinéen Tibou qui font une apparition dans la saison 1. Et pourquoi pas exporter le Journal Rappé dans d'autres pays d'Afrique ?

 

Camille Laurent, Anna Lecerf et Clémence Fulleda

 

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Commentaires

  • @Serge tu aurais un lien vers le journal en Lingala s'il te plait ?

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