Le journaliste peut-il être objectif ?

La pratique journalistique, bien qu’encadrée par un certain nombre de valeurs et de règles ne demeure pas moins problématique dans l’entendement et dans l’appréciation des récepteurs de l’information, du public en définitif. L’objectivité ou du moins l’idéal d’objectivité qui encadre la profession de journaliste, est largement mise en doute par une partie des consommateurs et observateurs du champ journalistique. Cette question de l’objectivité du journaliste remet en cause la valeur éthique et morale de la profession de journaliste, acteur majeur d’une société multiforme dans lequel divers intérêts et groupes d’influence se disputent la priorité de l’information. Dans ce contexte, quelle peut être la marge de manœuvre du  journaliste, un professionnel ayant reçu une formation académique destinée à porter un regard neutre, impartial et critique sur la société dans laquelle il vit et œuvre ?

Etre journaliste, c’est avant tout un métier. Et comme tout métier, le journaliste suit une formation académique pointue à l’effet de lui permettre d’appréhender les codes et règles de sa profession. Le journalisme est au demeurant une profession réglementée qui inscrit l’action du journaliste dans des règles juridiques, déontologiques et d’éthiques précises et propre à la profession de journaliste. Il va sans dire que l’exercice de cette profession obéit à un certains nombre de règles qui placent le journaliste au dessus des contingences et des appréciations de valeurs et des commentaires creux. Dans ce contexte, le journaliste n’a d’autre choix que d’être objectif s’il ne veut pas se décrédibiliser voir se marginaliser au sein de ce noble corps de métier. Le regard de ces confrères et même du public suffira à anéantir sa propension à sortir du cadre des règles règlementaires et déontologiques qui lui sont ainsi  imposées.


L’objectivité du journaliste ne peut être une vue de l’esprit étant donné que le premier caractère du journaliste c’est sa relation avec les faits. Il est de coutume en journalisme d’affirmer que les faits sont sacrés. Cette maxime détermine même l’action du journaliste qui doit d’abord s’en tenir qu’aux faits qui fondent son enquête, son reportage, en clair sa production journalistique. Le rapport du journaliste avec les faits est l’essence même de l’exercice de ce métier. Car que va-t-il écrire s’il relate des faits autres que ce qu’il a observé, vu et entendu ? L’idée même de tronquer les faits ne peut être l’apanage du journaliste puisque sa mission première est de donner des informations justes, réelles et vérifiables aux populations qui ne peuvent se le procurer que par le canal de ce dernier. Il devient pour ainsi dire les yeux et la bouche des populations. Il faudrait sans doute aussi ajouter que l’objectivité du journaliste tient en partie aux genres ou techniques journalistiques qu’il adopte pour tel ou tel sujet. S’il utilise par exemple la technique de l’interview ou entrevue, il lui sera difficile de tromper la vigilance de son lecteur ou auditeur.

Enfin, l’une des raisons qui peut fonder l’objectivité du journaliste, c’est qu’il opère dans une entreprise. L’entreprise de presse écrite ou audiovisuelle ne peut être viable et rentable qu’à la condition qu’elle produit des écrits de bonne qualité. Or la qualité d’un journal, d’une chaine de télévision ou de radio s’apprécie au regard de la crédibilité de l’information qu’il donne. L’information n’est crédible que lorsque le journaliste qui le produit est objectif, neutre et impartial. De cette crédibilité, l’organe de presse va s’attirer des annonceurs et un nombre important de lecteurs ou d’auditeurs, ce qui va permettre à l’entreprise de presse de faire du bénéfice. D’où son développement et le bien-être social et matériel du journaliste qui sera récompensé ainsi intuitivement  pour son objectivité.  


A priori, comme on vient de le démontrer, le journaliste ne peut être qu’objectif s’il veut crédibiliser sa profession par le respect des codes et règles de celle-ci et partant assurer la viabilité financière de l’entreprise de presse qui l’emploi.


Cependant, étant un acteur majeur de la société, le rôle et la crédibilité du journaliste peuvent être détournés par des cercles d’influences politiques, économiques ou sociaux. Ce qui remet gravement en cause sa crédibilité et partant son objectivité dans une société elle-même multiforme et antagonique.


Le champ journalistique n’est pas neutre ni objectif au sens rêvé des positivistes dans différents domaine de la vie socio-économique, financière et politique.


Le domaine politique est sans doute le plus symptomatique de la décadence de l’objectivité du journaliste. L’antagonisme des intérêts politiques et stratégiques en jeux, favorise la liquidation de l’idéal d’objectivité qui soutient et encadre la profession de journaliste. Ainsi pour peu que les enjeux des joutes électorales - pour ne citer que celles là - sont sur les rampes de l’actualité, les informations divergent et se diffusent dans les chaumières avec une force antagonique à nulle autre pareille. Le blanc devient rouge et vice-versa, selon les chapelles politiques et bien entendu au regard d’une information multiforme car diffusée par des organes de presse elles-mêmes antagoniques au point de vue éditoriale et politique. La raison et l’objectivité du journaliste sont alors reléguées aux calendres grecques. L’idée devient anomalie car dépourvue de tous sens. Normal. Elle n’est pas passée par le crible de la raison journalistique systématique, représenté dans ce contexte par le rapport aux faits. Une information peut être multiforme car présenté sous divers angles, mais elle ne peut pas être unique et être commentée diversement.


La seconde entorse à l’objectivité du journaliste est son accaparement par les milieux d’affaires économiques et financières qui dirigent et conditionnent l’information dans un but mercantile. Telle étude réalisée par un laboratoire vantant les mérites de la consommation de tel produit X sur la santé, est improprement relayée par les médias via les journalistes jusqu’à ce qu’une autre étude vienne démontrer les méfaits de ce produit sur la santé. Un soupçon de doute et le flaire du journalisme critique aurait par exemple estompé l’effet d’une telle propagande, car c’est de cela qu’il s’agit.


Il faut noter dans ce contexte aussi le contrôle des sociétés de presse par de grands groupes financiers et des mécènes fortunés, modifiant ainsi la structure économique de ces médias. Ce contrôle massif à pour but d’orienter l’action du journaliste dans un sens proche de ces milieux économiques, ce qui ne rend pas nécessairement service à son objectivité.
Aussi la fragmentation du public cible et divers allant dans tel ou tel sens remet gravement en cause l’idée d’objectivité du journaliste, jadis inscrit en lettre d’or dans les amphithéâtres des universités et centres de formation des journalistes. Il se pose dès lors la question du journaliste acteur social donc forcement mu par les contingences de la société telles qu’il les vit et qui le façonne au point de se départir de cette influence alors même qu’elle l’oriente dans une direction qu’il ne souhaite pas nécessairement.


Pour ne rien arranger à toutes ces entraves, la corruption dans le milieu de la presse et des médias entraine le journaliste dans des sentiers moins reluisants pour la crédibilité de l’information. Ce n’est sans cesse qu’on ne commande des articles de presse pour tel ou tel personne ou cause politique, économique ou financière. Souvent l’outrecuidance est portée à son comble jusqu’à franchir le verrou du journaliste de terrain pour atteindre celui du siège ou même le rédacteur en chef qui façonne et chiffonne l’actualité au profit de milieux insoupçonnés.

Au terme de cette analyse, il faut dire qu’au-delà même de l’objectivité du journaliste, il s’agit ni plus ni moins de sa survie en tant que professionnel du traitement et de la diffusion de l’information. Le journaliste ne peut pas ne pas être objectif, il doit tout simplement être objectif. Car analyser le problème sous l’angle de la faculté du journaliste à être objectif, opprime l’idée même de l’objectivité du journaliste qui doit, comme le dirai le philosophe KANT, être ″catégoriquement ″ et nécessairement objectif en affirmant sa liberté sous le sceau de l’impartialité et de la neutralité. Deux termes enseignés dans les écoles de journalisme.

ACHI ALEX-OSCAR.
Juriste

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