Le jour où mon micro s'est tu

Je m'appelle Dania Ebongue, je suis mondoblogueur depuis le Cameroun. Aujourd'hui je vous propose un petit exercice de science fiction radiophonique...Ça s'appelle "Le jour où mon micro s'est tu".
Réalisé par Simon Decreuze.

Il y avait comme un air d’effroi le jour où mon micro s’est tu.
Jamais une expression n’avait été aussi vraie :
« silence radio » !

Les ondes du monde devinrent immondes, car sans onde,
aucune lueur d’information ne résonnait dans le tympan de la foule.


Oui, le jour où mon micro s’est tu,
la parole fut arrachée par la rue publique à la place de la république.
La rumeur grimpait au gré de ses humeurs,
et y avait plus de trace de la vérité,

ni de trace de la mémoire vive contemporaine.


L’historien du présent qu’est le journaliste
fut remplacé par un club d’imposteurs
qui se faisaient passer pour des confrères.
Non ! Ce n’était pas des confrères, mais des frères cons.

Ils envahissaient les bars de Yaoundé,
les maquis de Cocody

et les marchés de Bangui.


Chacun y allait de sa fausse histoire, et le peuple gobait.
Il ingurgitait ce liquide édulcoré qu’est la désinformation.
Il avalait cette pilule et se consolait de ses faux témoins oculaires,
ravis de voler la vedette aux journalistes d’hier
muselés par la censure, prisonniers de la torture, victimes de l’imposture.

Il y’avait comme un vent trop froid
le jour où mon micro s’est tu.

Jamais une expression n’avait été aussi vraie :
« le plus beau métier du monde ».

Ce jour là pourtant, un journaliste est mort :
Jean Hélène.
C’était un triste 21 Octobre 2003.


Et pourtant pour lui, être journaliste,
c’était le plus beau métier du monde.

Il est mort pour ce qu’il aimait faire :
informer !


Le jour où son micro s’est tu,
on a donc tous eu une âme de reporter.
On a compris que s’il n’était pas là,
on n’aurait pas eu les échos du génocide rwandais
ou ceux de la guerre civile ivoirienne.

C’est vrai que pour nous rfidèles,
le micro des journalistes de cette chaine
était le pont entre l’imaginaire d’une réalité lointaine,
et la vérité d’une information sur le terrain.

Ghislaine Dupont et Claude Verlon
étaient justement deux professionnels du terrain.
Leur micro s’est tu un 2 Novembre,
au nom de l’information sur le terrain du conflit malien.


Encore ?
Me suis-je dit !


J’avais le souvenir d’un autre micro qui s’est tu le 11 novembre 2001,
celui de Johanne Sutton.
Elle berçait ma tendre enfance à Douala,
lorsque les ondes FM de Malabo
envahissaient la capitale économique du Cameroun.


Le micro de Johanne s’est tu en Afghanistan,
Sans elle je n’aurais pas su,
sans elle je n’aurais pas entendu.

J’ai donc compris que le jour où mon micro s’est tu,
il n’y avait plus de liberté d’expression,
plus de droits de l’homme,
plus d’opinion, plus d’alternance.
Il n’y avait plus l’espoir d’un nouveau lendemain,
d’un progrès possible,
d’un changement de comportement,
d’une révolution des mentalités.

Le jour où mon micro s’est tu,
la parole fut bâillonnée, l’information fut scellée, la vérité fut démentie.
Ce jour là, rien ne bougea en Afrique.
Les mêmes dictatures s’éternisèrent au pouvoir.
Les mêmes propagandes religieuses
s’enracinèrent dans les cœurs des hommes et des femmes.
Plusieurs radios « mille collines » virent le jour
et la haine fut la devise du continent.
Ils encouragèrent la corruption,
promurent le tribalisme,
développèrent le clanisme.
Parce que mon micro s’est tu.

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Commentaires

  • Ravis de vous entendre et de vous lire en tout cas. Bel hommage aux journalistes disparus et la profession dans son ensemble. Merci pour ce beau moment radiophonique. A bientôt

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