Table ronde "fact checking" (Crédit photo: journalisme.com)

Devant la masse d’informations qui nous parvient chaque jour, devant la possibilité pour chacun de partager avec le monde des affirmations, des faits, sans qu’il soit possible de les confronter, devant la surmédiatisation de politiques devenus docteurs es mise en scène de leurs actions, devant les dérives sensationnalistes de certains médias, devant enfin la montée des populismes et des démagogies, experts en approximations, en contre vérités et en désinformation, la recherche de la vérité est peut être plus nécessaire que jamais.

Depuis quelques années, des cellules, des individus au sein des médias, des sites, des émissions se spécialisent dans la vérification des faits, le fact checking pour reprendre la terminologie anglosaxone. Bien entendu, les fact checkers existent depuis que le journalisme est un métier, c’est une fonction consubstantielle à la production d’informations.

Toutefois, les possibilités offertes par les nouvelles technologies ont permis de créer de développer des expériences de vérification innovantes.

L’Atelier des médias a profité des Assises du journalisme pour prendre le pouls de cette pratique de fact checking. Est-elle en train de changer le paysage de l’information? Nous en parlons avec Cory Haik,  responsable du projet "Truth Teller" du Washington Post, Samuel Laurent, Les décodeurs (Le Monde), Baptiste Bouthier, "Désintox" (Libération) et Loïs Siggen Lopez, "Factuel" (RTS).

 

“Nous devenons les arbitres de la vérité”

 

Comment vérifier en temps réel les déclarations et discours des politiques? C'est ce que tente de faire le logiciel robot du Washington Post. Un logiciel détecteur de mensonges, qui transcrit quasiment en temps réel les discours politiques et les compare automatiquement avec un stock de vérifications déjà effectuées par les journalistes de la rédaction. “Le tout avec une présentation pensée pour l’utilisateur.”, se félicite Cory Haik.

"Vrai" ou "Faux", la sanction tombe automatiquement, marquée d'une croix rouge en cas de simulacre. Le Washington Post a pu développer ce prototype grâce à une subvention de 50 000 dollars de la Knight Foundation, qui finance des projets journalistiques innovants.

L'idée de Truth Teller est née après que Michele Bachmann, une candidate pour les nominations républicaines dans l’état de l’Iowa, ait menti pendant une heure en présence du public et de journalistes. “Je me suis dit, tout le monde a un téléphone portable. Nous pouvons donc vérifier les infos, nous pouvons faire des choses de manière instantanée.”

Les trois mois suivants, Cory Haik et son équipe ont créé une base de données avec des informations et citations permettant de vérifier les dires des politiques. “Des journalistes, envoyés sur le terrain, ont écouté les déclarations des politiques et ont fait un travail traditionnel de vérification. Ces informations collectées, qui recensent des faits vrais ou faux, ont été inséré dans une base de données.”


“Tout le travail d’enquête dont on a besoin pour le Truth Teller est inutilisable à moins qu’on ne l’intègre à une base de données. Donc, nous travaillons avec nos journalistes et reporters afin de leur faire comprendre l’importance de systématiquement transformer leur informations en faits vérifiés.”

En parallèle, les interventions des politiques sont filmées, les discours retranscrits de manière automatique grâce à un outil Speech-to-text. Le programme informatique créé par l’équipe du Washington Post n’a plus qu’à comparer automatiquement les dires des personnalités aux données du Truth Teller. “L’utilisateur peut voir notre vérification en même temps qu’il regarde la vidéo du discours.”

 

Pour Cory Haik, le fact checking ne va pas remplacer les journalistes, ni mettre des robots à leur place. C’est une démarche qui vient soutenir leurs efforts de vérification de l’information. Elle permet de diffuser leur travail et de faire entendre la vérité plus rapidement. “J’insiste sur le fait que toute production doit être réalisée et produite par un journaliste.”

L'avenir de Truth Teller est d'être disponible pour le citoyen lambda afin que quiconque puisse vérifier les discours.

"Le défi de ce détecteur de mensonges c'est de faire un Shazam de la vérité."

“Les politiques ressortent régulièrement les mêmes mensonges sans que le journaliste ne réagisse”

 

Samuel Laurent est journaliste et fact checker au Monde sur Les décodeurs, “un blog qui passe au crible les propos des hommes et femmes publiques”. Ce projet a été imaginé par Nabil Wakim, actuel rédacteur en chef du Monde.fr, à la fin de l’année 2008.

Pour Samuel Laurent, tout journaliste fait du fact checking par définition puisqu’il s’agit de vérifier les faits. “L’idée est de dire que la parole politique est à la fois faite de chiffres, parce qu’elle se veut experte, et de communication. Donc ces chiffres ne sont pas toujours vrais.“ Aujourd’hui, le problème est qu’il y a de plus en plus de sources d’informations qui reprennent ces chiffres et faits erronés. Ainsi, le jeu du fact checking est d’analyser morceau par morceau les discours publics pour les valider ou rétablir la vérité. Mais Samuel Laurent déplore que les journalistes ne soient pas plus attentifs aux résultats publiés. “J’entends régulièrement des politiques ressortir les mêmes mensonges sur les matinales sans que le journaliste ne réagisse.”

 

Au Monde, les sujets qui interpellent le plus le public sont l’immigration, l’insécurité où l’on constate une avalanche de données et de discours de toutes parts. Selon le journaliste, la rédaction apprécie la fact checking car c’est une méthode qui est entrée dans le paysage. Le fact checker ne fait pas le travail d’un journaliste politique, il l’approfondit et l’augmente. “Aujourd’hui, certaines rubriques nous commandent même des fact checking.”

 

Le Monde a recourt au fact checking de façon quotidienne : l’équipe des “décodeurs” écoute, lit, regarde différents médias et vérifie les informations en cas de doute grâce à des sources publiques. Les rapports parlementaires par exemple sont une mine d’or.
Toute cette recherche est évidemment possible grâce à Internet.
“En France, les journalistes web ont existé contre leur rédaction. Ils ont développé des savoir-faire spécifiques comme celui de chercher rapidement des infos en ligne et donc affirmer ou non un fait, une parole, un chiffre.”

 

“Un laboratoire du mensonge politique”

 

Baptiste Bouthier est journaliste pour LibéDésintox où “la parole des politiques est soumise à contre-enquête”. L’équipe se concentre sur les dires des politiques ou sur quelques personnes publiques qui interagissent avec la sphère politique. “Le parti pris de Désintox est de faire un laboratoire du mensonge politique. Dans cette définition, nous ne publions que ce qui est faux et pas ce qui est vrai.”

 

Tous les matins, l’équipe de quatre journalistes passe au crible les matinales de radio et télévision. “C’est un travail difficile car à force d’entendre les mêmes personnes des mêmes partis donner les mêmes arguments, il y a un risque de saturation.” L’autre moitié du temps est consacrée à la vérification des faits sur internet ou en appelant directement les élus.

 

Selon le journaliste, les réactions des politiques au fact checking sont diverses. Certains, de bonne foi, acceptent de reconnaître qu’ils se sont trompési. D’autres politiques sont insensibles au flagrant délit et continuent à mentir malgré les preuves publiées par Désintox.

 

“Le fact checking n’est pas une mode, il s’est développé avec l’apparition d’intenet et cela s’inscrit dans ce que devient le journalisme : d’un côté une info qui va vite et qui est mal vérifiée, et à l’inverse une information qui prend le temps de réfléchir. Et le fact checking s’inscrit dans cette dernière logique en apportant une valeur ajoutée.”

 


“Le fact checking, c’est du journalisme sous contraintes”

 

Loïs Siggen Lopez co-présente Factuel, une chronique diffusée dans la matinale de la RTS. Factuel  “vérifie, valide et enrichit une information tirée de l’actualité suisse ou internationale”. Pour Loïs, le fact checking c’est du journalisme sous contraintes car les angles arrivent aux journalistes, et seulement à ce moment, un travail d’enquête peut commencer. “La première contrainte est le format de cette chronique: il faut faire vivre le contenu en deux minutes sans donner trop de chiffres.” Deuxièmement, “il y a 26 cantons en Suisse donc 26 bases de données différentes.”

 

Pour le journaliste, c’est assez difficile d’obtenir une vérité absolue. D’ailleurs, chaque jour, l’équipe décerne un feu vert, orange ou rouge à la personnalité qu’elle vérifie, et le plus souvent c’est un orange qui ressort de l’enquête. Preuve qu’il existe une zone grise dans la vérification des faits. Le fact checking n’est pas ancré dans l’instantanéité pour Loïs Siggen Lopez. “On se laisse 5 à 6 jours avant de sortir une information pour s’assurer de sa véracité.”

 

“Il y a un véritable mariage entre le fact checking et les métiers du web et j’espère qu’un jour les rédactions ressembleront un peu plus à des repères de geeks.”

 

 

Pour voir la table ronde "Fact checking" des Assises du journalisme:


Vues : 911

Balises : fact checking, internet, journalisme, politique, r/évolutions dans les médias, technologie, whasington post, émission

Commentaire de GUY MUYEMBE NKOMESHA le 16 novembre 2013 à 9:03

J'attends avec impatience de suivre l'émission pour être convaincu de la possibilité de confondre nos hommes politiques grâce au numérique.

Commentaire de Raphaelle Constant le 16 novembre 2013 à 16:07

Vous pouvez écouter la table ronde dans le player soundcloud au début de l'article.

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