Le cinéma malien à l’heure du FESPACO

Le cinéma africain est jeune. Cependant il est très riche et présente des aspects inattendus. Il est à la fois diversifié, complexe et originale, on y trouve de la débrouillardise, de la poésie, de la réflexion qui, de façon générale, caractérisent toutes les activités créatrices en Afrique. C’est dire que ce billet consacré au cinéma malien, qui est l’une des plus talentueux du continent, n’est qu’une légère immersion dans l’univers cinématographique malien.

Loin du dynamisme et de la puissance productrice des cinémas égyptiens, nigérians et marocains, le cinéma malien est largement connus et reconnues à travers quelques un des ces réalisateurs.

Je vous l’avais déjà dit que le Mali est un pays éminemment culturel et s’illustre sur plusieurs créneaux culturels. De la littérature au cinéma en passant par la musique, les arts plastique, le théâtre, la danse…, le Mali est valeureusement présent sur la scène africaine et mondiale.

C’est donc plus que normal que je vous parle du cinéma malien à quelques jours de l’ouverture du Festival Panafricain du Cinéma et de la Télévision de Ouagadougou (FESPACO). En effet, c’est ce samedi, 23 Février 2013 que s’ouvrira à Ouagadougou au Burkina Faso la 23e édition de la plus grande messe du cinéma africain.

L’occasion est d’autant plus opportune que le Mali est avec le Maroc en tête du palmarès du FESPACO pour avoir remporté chacun trois fois l’Etalon de Yennega, la récompense suprême de la manifestation. Instauré en 1972, ce prix a été décerné à 13 pays dont un cinéaste a au moins remporté le trophée une fois. Parmi donc ces pays, le Mali et le Maroc s’illustrent particulièrement pour l’avoir remporté trois fois chacun : le Maroc a été primée en 1972, 2001 et 2011 tandis que le Mali l’a été en 1979 (Baara, le travail de Souleymane Cissé), 1983 (Finyé, le vent de Souleymane Cissé) et 1995 (Guimba de Cheick Oumar Sissoko).

Fort de ce succès continental, les cinéastes maliens, - loin de la grosse fortune de la tout aussi grosse industrie cinématographique nigériane, sont aussi présent sur des festivals internationaux les plus reconnus. D’ailleurs trois d’entre eux, à savoir Souleymane Cissé, Adama Drabo et Cheick Oumar Sissoko ont été nominés ou reçus des distinctions à Cannes, ou à bien d’autres rencontres internationales de cinéma. Ce billet, sans prétendre vous dire tout sur ce cinéma, s’efforcera de vous en faire une petite description.

Historique du Cinéma malien

Né avec l’indépendance du Mali en 1960, le cinéma malien ne tardera pas être un véritable reflet de la société malienne, à travers de regards analytiques et dénonciateurs. Les problèmes socio-politiques seront les principales sources d’inspirations de ce cinéma. Les cinéastes maliens vont faire du 7émé art un contre pouvoir qui leur permet d’une part d’affirmer leur indépendance et d’autre part de marquer leur volonté de changement. Changement politique en dénonçant la dictature (Yeleen de Cissé) ; changement social en revendication plus de droit aux femmes (« Tafé Fanga », le pouvoir du pagne de Drabo) ; changement économique avec une vive critique du capitalisme (Bamako d’Abderrahmane Sissako –Maliano-mauritanien ; ou « Yèlèma », le changement de Cissé).

Nous sommes donc en présence d’un très jeune cinéma qui, toutefois, parait très engagé avec une thématique variée et profondément ancrée dans le terroir culturel et le microcosme socio-politique du pays. On le voit bien, la volonté de liberté des cinéastes maliens découle de leur quête du pouvoir : faire de l’écran un pouvoir à l’image de la presse considérée comme le 4é pouvoir dans les démocraties occidentales. Chez Souleymane Cissé, Falaba Issa, Adama Drabo, Cheick Oumar Sissoko, il ne s’agit pas de faire «  le cinéma pour le cinéma ». Mais de l’utiliser come un outil d’affirmation, d’indépendance et de changement.  Pour eux, le cinéma doit tout simplement être l’expression de la puissance tant redoutée de « la parole et du verbe » fortement ancrée dans la société malienne depuis des temps immémoriaux.

Malgré ce cinéma de qualité primé à plusieurs reprises, le cinéma malien, à l’image du cinéma africain, reste un cinéma de « battants ». Le plus grand handicap du cinéma africain repose sur le manque tant de moyens technique que financier. Jusque là, faute de politique gouvernementale suivie et cohérente pour la création d’infrastructures aidant à la production et à la diffusion de films, le cinéma malien, à l’instar de celui africain, ne s’est pas développé en tant qu’industrie et vit tant bien que mal de subventions, d’aides et de coproductions souvent extérieurs. En dépit de cette situation, on continue de tourner et de produire des films au Mali et en Afrique. Il semble même qu’elle ait développé, chez nos cinéastes, une aptitude de ténacité et d’ingéniosité à triompher de la plupart des obstacles. Autres obstacles d’un autre ordre cette fois-ci, le cinéma malien se construit difficilement et s’exposer à la manipulation. Mais là encore, nos cinéastes s’imposent avec dignité en mettant en avant leurs images et leurs points de vue. Même si on le sait que d’autres finissent par capituler ; c’est le cas par exemple de Cheick Oumar Sissoko, qui en réalisant un film adapté du Roman d’Aminata Sow Fall « La Grève des battu » l’a fait selon des critères américains.

Présence au 23é du FESPACO

C’est surtout en raison du manque de moyens techniques et financiers que les réalisateurs africains, de façon générale, se doublent souvent d’un scénariste et d’un producteur, parfois d’un acteur. Ils sont pour la plupart (les cinéastes maliens) polyvalent et l’adoption toute récente des nouvelles technologies numériques leurs confirment dans cette polyvalentes. C’est donc de ce cinéma de cinéastes talentueux, battant et même polyvalent qui se retrouve à Ouagadougou pour célébrer l’Afrique culturel pendant une semaine. Pour cette 23é édition, le Mali n’entend pas faire de la figuration. Au total, 101 films de 35 pays seront en compétition officielle dans différentes catégories : longs métrages, courts métrages, documentaires, séries télévisées ; et le Mali sera présent avec 4 films. Il s’agit de :

  • Deux films dans la catégorie « série télévision » : « Les Concessions » de Ladji Diakité, Léopold Togo, Ibrahim Touré, Abdoulaye Dao, Madjé Ayité et produit par le CNCM, et « Les Rois de Ségou » (saison 2, et une série de 20 épisodes de 26 minutes) de Boubacar Sidibé.
  • D’un film dans la catégorie documentaire ou « Hamou-Beya » (pêcheurs de sable) défendra les couleurs du Mali.
  • D’un film dans la catégorie long-métrage fiction. Et c’est dans cette catégorie que les pays mettront tout leur poids dans la balance. Cette année, le Mali compte réaliser une moisson fructueuse avec la nouvelle signature d’Ibrahim Touré. Après donc « Da Monzon : la conquête de Samanyana », en 2011, notre pays se lance à cette 23e Fespaco dans la conquête de l’Etalon d’or de Yennega avec « Toiles d’araignées » : une adaptation du roman à l’écran. L’exercice est osé pour son réalisateur, et l’initiative est à féliciter, car la tâche était délicate. Je n’ai encore pas eu la chance de voir le film mais les critiques saluent unanimement une œuvre de qualité, travaillée avec rigueur

Biographie et filmographies de quelques réalisateurs maliens

  • Adama Drabo

Cinéaste et dramaturge malien né en 1948 à Bamako et mort le 15 juillet 2009 à Bamako. Dès son enfance il s’intéresse au cinéma. Instituteur pendant 10 ans dans un village, il peint et écrit en amateur des pièces de théâtre. En 1979, il entre au Centre national de production cinématographique (CNPC) du Mali. Il travaille avec le réalisateur Cheick Oumar Sissoko comme assistant réalisateur sur le tournage des films « Nyamanton » (1986) et « Finzan »(1989).

En 1988, il tourne un moyen-métrage, « Nieba », la journée d’une paysanne. En 1991, il sort son premier long-métrage « Ta Dona » (Au feu !). En 1997, il réalise « Taafé Fanga » (le pouvoir du pagne), qui raconte l’histoire d’un village dogon où la découverte par une femme d’un masque qui donne le pouvoir renverse l’ordre des choses, les femmes prenant la place réservée habituellement aux hommes. Après une longue pause, il revient en coréalisation avec Ladji Diakité avec « Fantan Fanga » (Le pouvoir des pauvres), en 2008. Je rappelle qu’Adama Drabo est mort le 15 juillet 2009.

  • Souleymane Cissé

Cinéaste malien, né le 21 avril 1940 à Bamako (Mali) est passionné de cinéma dès son enfance. En 1960 lors de l’éclatement de la Fédération du Mali et de l’indépendance de son pays, il adhère à des mouvements de jeunesse et commence à projeter à la Maison des Jeunes de Bamako des films qu’il commente ensuite au public. C’est un film documentaire sur l’arrestation de Patrice Lumumba qui déclenche réellement sa volonté de faire du cinéma. Il obtient une bourse pour suivre des études de cinéma à l’Institut des Hautes Etudes Supérieures de la Cinématographie de Moscou. Il en sort diplômé en 1969.

Souleymane Cissé tourne son premier moyen métrage Cinq jours d’une vie en 1971. Le film relate l’histoire d’un jeune qui abandonne l’école coranique et vagabonde dans les rues, vivant de menus larcins. L’œuvre est primée au Festival de Carthage.

En 1975, il réalise son premier long métrage, en bambara, « Den Muso » (La Jeune fille) à propos d’une jeune fille muette violée par un chômeur. Enceinte, elle subit le rejet de sa famille et du père de l’enfant qui refuse de le reconnaître. Souleymane Cissé a ainsi expliqué sa démarche : "J’ai voulu exposer le cas des nombreuses filles-mères rejetées de partout. J’ai voulu mon héroïne muette pour symboliser une évidence : chez nous, les femmes n’ont pas la parole". Non seulement le film est interdit par le ministre malien de la culture mais Souleymane Cissé est arrêté et emprisonné pour avoir accepté une coopération française. Le brûlot restera interdit pendant trois ans et n’obtiendra son visa d’exploitation qu’en 1978.

En 1978 sort le film « Baara » (Le Travail). Ce film relate l’histoire d’un jeune ingénieur, révolté par l’attitude de son PDG, qui décide d’organiser une réunion avec les ouvriers pour faire valoir leurs droits. Mais son patron le fait aussitôt enlever puis assassiner. « Baara » remporte l’Etalon de Yennega en 1979

Succède « Finyè » (Le Vent, 1982). Il s’agit d’une chronique sur la révolte des étudiants maliens face au pouvoir militaire. Sur une période période de 4 ans, entre 1984 et 1987, il tourne « Yeelen » (La Lumière), film initiatique sur le douloureux chemin que prend l’enfant pour devenir adulte. « Finyé » rapporte à Cissé son deuxième Etalon de Yennega. Quant à « Yeelen », il remporte le prix du jury au Festival de Cannes en 1987. Ce fut d’ailleurs le premier grand prix remporté par un africain à Cannes.

Souleymane Cissé tourne « Waati » (Le Temps, 1995), qui retrace l’histoire de Nandi, une enfant noire d’Afrique du Sud au moment de l’Apartheid, qui fuit son pays pour partir en Côte d’Ivoire, au Mali et en Namibie, avant de revenir dans son pays d’origine après la fin du régime.

En 2009, Souleymane Cissé sort le film « Min yé » (Dis moi qui tu es) qui aborde le thème de la polygamie. Ce film, dans lequel jouent Sokona Gakou, animatrice à Africable, et Assane Kouyaté, est présenté au Festival de cannes 2009.

Souleymane Cissé est, depuis 1997, président de l’Union des créateurs et entrepreneurs du cinéma et de l’audiovisuel de l’Afrique de l’Ouest (UCECAO). Souleymane Cissé a été élevé par le président de la République, Amadou Toumani Touré, au rang de Commandeur de l’Ordre national du Mali le 1er janvier 2006. Il est également élevé au grade de Commandeur des Arts et Lettres de la République Française.

  • Cheick Oumar Sissoko

Cinéaste et homme politique malien, né en 1945 à San (Mali). Étudiant à Paris, Cheick Oumar Sissoko obtient un DEA d’histoire et sociologie africaine et un diplôme de l’École des hautes études en sciences sociales, en histoire et cinéma. Il suit ensuite des cours de cinéma à l’École nationale supérieure Louis-Lumière.

De retour au Mali, il est engagé comme réalisateur au Centre national de la production cinématographique (CNPC). Il y réalise Sécheresse et exode rural.

En 1995, il réalise « Guimba » (« Le Tyran ») qui obtient l’Etalon de Yennega la même année. En 1999, sort La Genèse qui obtiendra le prix RFI Cinéma du public au Fespaco en 2001...

En 2000, il réalise « Battù » Il a créé un collectif de production « Kora film ». Président du parti Solidarité africaine pour la démocratie et l’indépendance (SADI), Cheick Oumar Sissoko est nommé le 16 octobre 2002 ministre de la Culture dans le gouvernement d’Ahmed Mohamed ag Hamani. Il sera confirmé à ce poste le 3 mai 2004 dans le gouvernement d’Ousmane Issoufi Maïga et quitte le gouvernement lors de sa démission le 27 septembre 2007.

  • Abdoulaye Ascofaré

Abdoulaye Ascofare est un cinéaste et poète malien né le 20 avril 1949 à Gao (Mali). Il a suivi des études de théâtre puis de cinéma. Il a été animateur radio jusqu’en 1978 avant d’être enseignant à l’Institut national des arts de Bamako. En 1984, il est diplômé de l’Institut d’État de la Cinématographie en URSS, il devient réalisateur au Centre national de production cinématographique de Bamako en 1985. À partir de 1991, il produit plusieurs courts métrages. En 1997, il sort son premier long métrage intitulé « Faraw », une mère des sables. Ce film, qui retrace vingt-quatre heures de la vie d’une femme du pays songhaï, a reçu le « Bayard d’or Création artistique » au Festival de Namur en 1997. Poète, il a publié Domestiquer le rêve.

Sélectionnés à Cannes, « Faraw »  est un drame familial qui se passe dans le désert du Sahara et a été primé au FESPACO. Abdoulaye Ascofaré a voulu rendre hommage à sa mère qui a eu une vie très dure. L’histoire de Zamiatou, une femme Songhaï, au Nord Ouest du Mali,  avec ces deux jeunes fils, une jolie petite fille et un mari handicapé. Plus réaliste que dramatique, le film montre l’impact du tourisme européen sur une famille africaine.

Pour n’est pas être boulimique dans ce billet, je ne vous ai présenté que quelques un des cinéastes maliens. Car il en existe une bonne dizaine qui continue de produire des œuvres de qualité sous la houlette du Centre National de la Cinématographique du Mali (CNCM). Il s’agit là d’un établissement public à caractère scientifique, technologique et culturel qui a remplacé en 2005 le Centre national de la production cinématographie (CNPC). Le CNCM est chargé de la promotion, de la coproduction, de l’actualité documentaire et artistique, du cinéma au Mali.

Je souhaite à tous les festivaliers un excellent moment de festival et souhaite bonne chance aux productions maliennes engagées en compétitions officielles.

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