L'affaire DSK et la mécanique du live sur Twitter

Internet a horreur du vide, et de la mémoire aussi. Comme il était prévisible que cela se passe, la comparution en audience de Dominique Strauss-Kahn ce jour aux Etats-Unis, pour la présomption d'une affaire de viol dans un hôtel, a provoqué un "appel d'air" et une "cristallisation"... sur Twitter. Ca s'est passé en fin de journée, à l'heure où les bureaux se vident, tout comme les rédactions.

Pour celles et ceux, qui comme moi, suivaient les actus sur Google et sur les réseaux sociaux, Twitter annonçait vers 17h-18h un "tweet-live" de cette comparution de DSK. Plusieurs journalistes et twitteriens étaient présents dans cette salle d'audience américaine et nous ont tenu informé, à travers l'Atlantique et les fuseaux horaires. Le phénomène est si important et nouveau, ou en tout cas perçu comme tel, que l'AFP lui consacre un article : parmi les comptes les plus actifs et suivis ce jour, @dufourdufour, de François Dufour qui a multiplié ses abonnés par 10 en quelques heures. Pour beaucoup, la recherche portée dans Twitter sur le mot clé (hashtag) #DSK devenait la seule jusqu'à la fin de la journée.

 

Beaucoup tranchaient déjà sur le fait qu'il y avait "un avant et un après DSK" sur Twitter en ce 16 mai 2011, que les choses "ne se couvriraient plus de la même manière" pour la presse dite "classique". C'est oublié que d'autres affaires internationales ont déjà été couvertes de la sorte et avec une ampleur pire parfois : ainsi de la mort de Michaël Jackson (juin 2009), de l'investiture d'Obama un peu plus tôt (janvier 2009)...

 

Le tweet-live et ses ingrédients

 

A travers ces trois évènements émotionnellement marquants et à portée internationale, l'architecture d'un "évènement fort" sur Twitter se confirme. Je la décris ci-dessous dans son évolution quasi chronologique, organique, chaque point en entraînant un autre :

  1. un phénomène de meute : qu'on le veuille ou non, on y participe tous; chacun veut à la fois lire et aussi participer, presque communier à l'évènement et y laisser sa trace; les journalistes comme les blogueurs, comme les twitteurs et les quidams...
  2. un phénomène de dérision : comme pour dédramatiser la chose, on redouble de jeux de mots, d'allusions, d'ironies, de pics légères comme de vraies attaques. Des rédacteurs se sont même spécialisés dans ce "lol journalisme"... et le terrain de la propagande n'est pas loin pour d'autres;
  3. un phénomène d'auto-investigation : c'est le "fact checking" auquel chacun veut participer; vérifier un témoignage, allez voir le profil social en ligne d'un des protagonistes, retrouvez un lien d'un lieu ou organisme cité; "l'enquête collective" a été connue aussi sur des affaires judiciaires récentes...
  4. un phénomène d'impatience : le temps judiciaire n'est pas le temps médiatique et encore moins le temps "social médiatique"... Or l'internaute twitteur veut tout savoir, vérifier, prolonger, vite et massivement;
  5. un phénomène de lassitude : la boulimie génère vite son propre correctif... au bout d'un moment des tweets apparaissent pour calmer le jeu, acter le trop plein d'infos et de "bla-bla"... on veut passer à autre chose;
  6. un phénomène de retenue : au bout d'un moment, et surtout quand les images de la comparution sont arrivées en télé, une forme de "retenue journalistique" et tout simplement de compassion et de pudeur s'est fait jour. Ce qui fut résumé de la formule "on ne tire pas sur l'ambulance".

On note pour autant que le concept Twitter, la réactivité de rebond sur l'info, a ses limites... Les impliqués mêmes ou leur cercle proche, ne tweetent pas par exemple, ou quasiment pas. Alors qu'on pourrait les considérer comme une "matière première" ou un groupe de témoins de premier plan, bien devant les journalistes et blogueurs.

Twitter et les réseaux sociaux se confirment donc à une nouvelle place originale dans la chaîne de production médiatique : la couverture temps réelle et sans recul ou presque d'un évènement qui se passe "live", puis la chambre d'échos enflée, déformée et communautaire du "on dit que" publique.

Attention cependant que cette emphase médiatique et cliqueuse ne dépasse pas un jour les intentions de chaque maillon "auteur" de cette chaîne. Et qu'elle ne provoque pas un jour un drame. L'humain est faible et influençable. Il ne réfléchit pas aussi vite que des ordinateurs et systèmes informatiques en réseau... il ne pèse rien sur la multitude déchaînée.

Pour prolonger : vous pourrez lire notamment les contenus en ligne...

Envoyez-moi un e-mail lorsque des commentaires sont laissés –

Vous devez être membre de Atelier des médias pour ajouter des commentaires !

Join Atelier des médias

Commentaires

  • Danielle Très intéressante cette remarque sur l'immédiateté. Tu devrais développer cette reflexion.

     

    Sinon Aurore, comme Laurent il m'a fallu beaucoup de temps pour comprendre "à quoi servait twitter". Je crois que entre le moment où je m'y suis inscrit à son début, en 2007 je crois, il m'a fallu plus d'une année pour commener à tweeter. Pour que cet outil soit intéressant, il faut définir l'usage que l'on veut en faire et construire son réseau en fonction.

    MaB

  • je suis pas fan mais bon la pratique veut que ...

    peut etre en Afrique

    l'immédiateté on s'en fout un peu

    très peu savent ce que s'est ...

  • Aurore, sache qu'il m'a fallu du temps au début, comme tous, pour saisir l'utilité et la pratique du réseau Twitter. Mais après, c'est sûr, on ne peut plus s'en passer ! Un mix de veille en amont, et une nouvelle forme d'information en aval, personal branding et telex individuel mis à part.

  • je ne comprends toujours rien  de twitter. je ne suis pas accro, merci pour ton analyse

  • analyse Hallucinante! j'étais parmi je l'avoue...

    Ces réseaux sociaux, nous en sommes acrro à ce point...

    twitter vient court-circuiter la presse à scandale avec son instantanéité

    D'ici 5 ans, serait-ce leur mort?

    J'ai hate de savoir...

  • Merci pour cette analyse Laurent.
  • votre approche et votre lecture de la cituation est tout simplement formidable et tous les gens comme moi qui ont eu à twitter sur cette affair s'y reconnaissent 
  • Merci de ta lecture Malik. En fait, ce type d'expérience de live-tweet nous apprend beaucoup sur nous mêmes. A fortiori quand on travaille dans les médias, mais aussi sur notre société de l'ultra-information au coeur de laquelle se place désormais le citoyen connecté.

    On en revient à un constat souvent exprimé ces dernières années : le manque de formation, dès le temps scolaire, sur ces pratiques de communication "modernes"... Le seuil de la formation en entreprises, vivace ces dernières années, ne vient pas assez tôt pour gérer cela, et former le peuple en masse.

    Il ne s'agirait pas qu'une "élite" de ces nouveaux médias, les comprennent et les utilisent à leur paroxysme, en se complétant d'un usage de la "masse" sporadique et dans l'effusion, quand survient une affaire de premier plan...

  • Excellent état des lieux!
    J'ai un peu honte, mais je m'y reconnais pas mal, puisque je fais partie des premiers qui ont twitté samedi nuit la chose et je suis effectivement passé par les phases 1-2-3 jusqu'aux premières heures de dimanche matin puis dimance par la phase 5 pour aujourd'hui me bloquer sur la phase 6...
    Vraiment bien vu ce billet! Et je souscris pleinement à sa conclusion.
    MaB
This reply was deleted.

Articles mis en avant

Récemment sur l'atelier

ziad maalouf posted a blog post
L’Atelier des médias est allé en Turquie pour enquêter sur la liberté d’expression dans le pays. No…
26 déc. 2017
Mélissa Barra posted a blog post
Le 8 décembre 2017 s’est tenue à Paris la remise du Prix Numérique et Transparence. Il récompense d…
15 déc. 2017
ziad maalouf posted a blog post
Nées il y a douze ans en France, les conférences gesticulées désignent un exercice d’expression en…
20 oct. 2017
ziad maalouf posted a blog post
En 2005, Anjan Sundaram renonce à de brillantes études de mathématiques aux États-Unis pour partir…
18 oct. 2017
Plus...