La télé-réalité d'aventure, un jeu trop risqué ?

Lundi 9 mars, en Argentine, dix personnes, dont trois sportifs français, ont trouvé la mort dans la collision en plein vol de deux hélicoptères sur le tournage du jeu de télé-réalité d’aventures « Dropped », diffusé par TF1 et produit par ALP. Cependant qu’une enquête a effectivement lieu à La Rioja pour déterminer les causes conjoncturelles du second accident en 2 ans sur un tournage de TV réalité, le débat sur la dangerosité de la télé-réalité d’aventure s’amplifie. Est-ce que ce type d’émission plus qu’un autre est propice aux accidents ?

L’enquête avance, mais prudence

Ce mercredi 11 mars, à Villa Union, la magistrate argentine chargée de l’enquête a réuni les rescapés de l’équipe de production et les autres sportifs français qui participaient au jeu de télé-réalité « Dropped ». Les investigations commencent à peine, tandis que les images de l’accident sont progressivement disséquées par les analystes. Alors, est-il trop tôt, étant donné le peu d’éléments d’enquête dont nous disposons, pour confronter les points de vue sur  la pertinence de ce genre d’émission ? Ce n’est pas évidement "la télé-réalité" qui a occasionné la mort de ces personnes, mais un accident d’hélicoptère. Un fait qui interdit tout raccourci d’interprétation. 

Une autre situation qu'à Koh Lanta 

De surcroit, le débat ne se pose pas dans les mêmes termes que lorsqu’il s’agissait de Koh Lanta, où, en avril 2013, suite au malaise mortel d’un candidat, le mécanisme de surpassement de soi qu’implique la télé-réalité d’aventures était clairement mis en cause.

Voulant tirer les leçons de l’accident de koh Lanta, ALP et TF1 avaient même pris la précaution de recruter des sportifs professionnels pour leur nouvelle émission d’aventure « Dropped », transposition française de l’émission suédoise qui a connu en 2014 un record d’audience. Louis Bodin, son concepteur, assurait dans la presse en février dernier qu’il comptait mettre sur un terrain difficile des gens «hors normes par leur palmarès» qui ont de grandes «capacités d’adaptation». 

Comme le rappelle le CSA dans un communiqué du 10 mars, l’émission « voulait mettre à l’honneur le dépassement de soi et l’esprit d’équipe ». Le tournage, prévu pour durer jusqu’à la fin avril, devait visiter trois autres continents, pour concourir au milieu de paysages sauvages spectaculaires.

Et, contrairement à d’autres émissions de télé-réalité, qui mettent en scène des disputes récurrentes entre candidats, « Dropped » ne joue pas complètement la carte du voyeurisme. Le fait que les candidats soient des notoriétés du sport français rompt avec un certain type de télé-réalité moins reluisant, où le téléspectateur se complet sans complexe à voir des individus vivoter dans un cadre qui n’est pas le leur, s’amouracher les uns des autres et souffrir les uns contre les autres.

Risques sanitaires et psychologiques 



Reste que nous sommes en droit de penser que le mode et la règle du jeu rendait les protagonistes difficilement en mesure de saisir la chance infime qui aurait pu sauver leur vie. Répartis en deux équipes, les candidats, lâchés en pleine nature ("dropoed") doivent trouver, pendant trois jours et deux nuits, les moyens de se nourrir, de s’abriter, de faire du feu, pour in fine rejoindre la civilisation où ils rechargeront leur téléphone mobile. Le vainqueur de l’épreuve est celui qui parvient à téléphoner avant les autres à l’animateur.

Il est probable que  l’ambiance chargée d’adrénaline dans laquelle l’émission plongeait en permanence les candidats aussi bien que les techniciens aura détourné l’attention de l’ensemble des participants de possibles défaillances techniques.

Structurellement, on peut se demander si le principe de l’émission, qui consiste à abandonner des êtres humains – quand bien même il s’agirait de sportifs, en zone isolée, voire hostile, trois jours durant, avec pour tout bagage un couteau et un peu d’eau, un téléphone portable à la batterie déchargée et, au cas où, une balise GPS de secours, n’induit pas une trop forte probabilité de risques sanitaires et psychologiques.

Entre la réalité et la fiction, zone de tous les dangers

On ne pourrait  porter grief à « Dropped » d’avoir entrainé la mort des trois sportifs et des personnes qui étaient avec eux pendant l’accident. Mais, on incline à penser que dans ce type d’émission où les candidats jouent leur vie dans un entre-deux permanent entre la réalité et la fiction, la survie des protagonistes, noeud du jeu, parait n’être plus qu’un fait suspendu entre la fiction et la réalité, malgré les consignes de sécurité mises en place par l’agence ALP et TF1, d’ailleurs visées par le CSA.

En clair, l’émission joue avec la mort tout en voulant se jouer d’elle. Elle ne se présente pas sous l’aspect d’un documentaire, ni d’une fiction, mais instaure une réalité utopique, caractérisée par la mise en place d’une petite société d’individus hors-normes, dans un cadre fermé qui détonne avec les espaces socialisés, et selon des règles minutieuses qui, normalement, doivent assurer un déroulement sans défaillance.

 Confondus dans un état extraordinaire crée par le climat de de réalité-fiction  pour satisfaire aux besoins du jeu, les esprits ne perdent-ils pas en vigilance ?  C’est dans ce contexte que le drame s’est produit. A la différence d’un accident qui pourrait se produire sur le tournage d’un film, force est de constater que dans le cas de la télé-réalité d’aventure, l’accident est occasionné par un élément inhérent au jeu. Le fait qu’il puisse y avoir des accidents sur le tournage d’une émission de télé-réalité ainsi conçue remet donc la pertinence du genre en question.

Funeste théâtre, la télé-réalité d’aventure n’offre pas de catharsis, ni d’effort de questionnement sur la condition humaine, là où le récit ou le film ouvre sur un interrogation quant au rapport de l’homme à la nature, et plus profondément, sur sa dimension mortelle.

Ce genre hybride se contente d’offrir  l’image de la lutte contre la mort en tant que phénomène social. Le jeu produit chez le téléspectateur un dédoublement de lui-même entre l’équipe gagnante et l’équipe perdante du jeu télévisé, lui faisant fantasmer qu’il y a en lui une part qui parvient à s’extirper de la mort dont un environnement naturel hostile le menace. La part héroïque est incarnée symboliquement par l’équipe des vainqueurs, part tragique, presque tout aussi héroïque, étant incarnée par l’équipe des perdants.

Ce n’est pourtant pas d’une mort épique dont auront été honorés les candidats décédés, mort qui voulait n’être que symboliquement représentée par l’échec au jeu, mais d’une mort triviale, due à un dysfonctionnement technique d’une production télévisée. Réelle et définitive.

Sur le tournage de Dropped, finalement, l’image de la mort a produit la mort.

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Journaliste médias à Intégrales Mag et à Socialter en même temps ; sème aussi des chroniques, notamment à Sud Radio (Le Brunch Médias) ; intervenante au Celsa "nouveaux médias".
Twitter : @ClaraSchmelck
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Commentaires

  • Merci pour cet article! Mais il y a encore des zones d'ombre que je souhaite encore comprendre: est-ce que pour l'organisation d'une pareille activité, on peut s'imaginer qu'on n'ait pas mis les bouchés double pour sécuriser les personnes, les biens et les appareils afin d'éviter de pareilles circonstances? Certes, à l'impossible, nul n'est tenu, mais ce type de risque qu'est la télé-réalité doit être bien minutieusement préparée pour parer à toute éventualité, je me dis! Et tenez, qu'est-ce qui sous-tend ou justifie l'organisation d'une telle émission pouvant provoquer des décès ? Ou si vous voulez enfin, je souhaiterais bien avoir des détails sur les avantages réels d'une telle émission: qui gagne quoi et comment en participant à ce jeu?

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