La responsabilité de diriger des journalistes

Je reviens des Assises du journalisme, qui se sont tenues jusqu’à hier, et qui ont consacré cette année leur thème central à la notion de responsabilité. A travers cette question, c’est l’avenir du journalisme qui se dessine.

« Responsables ?» c’était la question au centre du grand débat des Assises du journalisme avec, signe des temps, quatre femmes à la tête de rédactions : Cécile Mégie pour RFI, Michèle Léridon pour l’AFP, Céline Pigalle pour la chaîne iTélé et Valérie Toranian, qui vient de quitter la direction du journal Elle. Cette responsabilité, elles l’expriment tant vis-à-vis de leurs publics que vis-à-vis de leurs journalistes. A l’AFP comme à RFI, on ne pense pas que l’info passe avant la vie et on se refuse à sous-traiter le risque si l’on n’est pas en mesure d’aller sur un terrain de guerre avec casque et gilet pare-balles. Autrement dit, pas question d’accepter les reportages de jeunes qui reviennent de la Syrie contrôlée par Daesh. Une règle à peu près partagée mais qui souffrent de quelques exceptions comme à iTélé où l’on reconnaît avoir acheté des images de Kobané. « Ce serait quand même dommage de se priver de quelque chose de très important », estime Céline Pigalle qui rappelle qu’il y a des  zones entières où l’on n’envoie plus de journalistes.

Propagande et communication

 

Mais la responsabilité éditoriale, c’est aussi de ne pas tomber sous l’influence de propagandistes. Les vidéos de décapitation de l’EI ne sont pas montrées, bien sûr, ou alors à travers une captation d’écran souvent floutée. Et en même temps, souligne Valérie Toranian, « on est à contre-courant des gens qui reçoivent ces images et vont se forger un avis ». Mais la propagande, elle peut prendre aussi le visage souriant de la communication. "Les attachés de presse veulent qu'on parle de leur marque, explique Valérie Toranian, c'est très lourd à porter sur les épaules des journalistes où il y a une culture du dossier de presse. Il nous faut trouver des angles, partout on est challengé sur notre créativité comme par exemple quand on reprend les codes des journalistes pour faire des choses qui vont les appâter". La sortie d'un produit Apple est aussi devenu un événement planétaire sur lequel tous les médias se précipitent. Information commerciale? Pour la directrice de l'AFP, qui estime que "la fiabilité a pris le pas sur la rapidité" dans son agence, il importe de ne pas se précipiter sur ce type de show médiatique. Meme si, comme le souligne Cécile Mégie, il faut bien suivre de façon critique le phénomène de consommation que représente la sortie des produits de la célèbre marque à la pomme. 

Enfin, Céline Pigalle recommande de se méfier d’un langage de gouvernement qui passe trop facilement le filtre des médias, comme par exemple quand Emmanuel Macron, le ministre de l'économie, a annoncé cette semaine la création de lignes d'autocars qui pourront venir en aide aux pauvres et créer 10000 emplois. "Il n'y a pas de réunion au milieu de la nuit pour se demander si on ne s'est pas laissé embarquer dans une grande vague de communication". Interrogée sur l'omniprésence médiatique d'Eric Zemmour et la montée du vote protestataire en France, la directrice de la rédaction d'iTélé a estimé qu'il y avait eu des "dérives" la première semaine de la sortie du livre Le Suicide français (en raison sans doute des nombreuses erreurs factuelles qui ont pu être exposées par Eric Zemmour sur les antennes sans être contredites, ndlr) mais que sa présence sur iTélé était toujours soumise à contradiction (il est opposé à Nicolas Domenach sur cette chaîne).

L'algorithme de recommandation

Une autre responsabilité consiste à ne pas ignorer, sans en être dépendant, l’algorithme des réseaux qui rythment de plus en plus le quotidien des médias.  A RFI, 70% de l’auditoire n’a pas forcément accès à des sources fiables, rappelle Cécile Mégie, mais il faut tout de même tenir compte des auditeurs connectés aux réseaux sociaux et se dire si une information y circule qu’il faut la vérifier. L’algorithme peut aussi favoriser de l’information ciblée, ou comme au lab de la BBC l’accès à des données ouvertes qui permettent au journaliste de recevoir un SMS dès qu’on dépasse le seuil des 25% de hausse ou de baisse des homicides à Londres."Les rédactions ont beaucoup à gagner à faire sauter les barrières techniques", affirme Basile Simon, de BBC Lab.

On peut aussi citer les articles écrits par des robots à travers, par exemple, les "automated insights" d'Associated Press qui proposent des contenus à la seconde sur le fil AP en tirant ses données des rapports financiers. Ou la technologie Narrative Science qui fabrique pour Forbes des contenus enrichis à la partir de la data et dont le patron, Kristian Hammond, prévoit que 90% des articles seront générés par des robots d'ici à quinze ans (et même qu'un ordinateur gagnera le prix Pulitzer!). "Si l'on fait la comparaison entre les articles écrits  par des robots et ceux qui le sont par des humains, rapporte Alice Antheaume, directrice adjointe de l'école de journalisme de Sciences Po, le lecteur ne fait pas la différence. Le robot donne l'impression d'une écriture plus juste, plus objective mais aussi plus ennuyeuse. Il ne peut pas faire des blagues ou déjeuner avec quelqu'un." Ouf!

Benoît Raphaël propose aussi avec son site Trendsboard "une meilleure connaissance des tendances et de la cible" qui permet à un rédacteur en chef de créer des contenus à partager et "d'aller sur les sujets qui vont monter". Mais en même temps, que serait une information qui ne ferait que répondre à des goûts ou des besoins prédéfinis par l’algorithme ? L’individu serait alors enfermé dans sa bulle sans possibilité de s’ouvrir à l’imprévu du monde.


L’actu des médias, les médias dans l’actu : tel est le propos de la chronique d’Amaury de Rochegonde, rédacteur en chef adjoint à Stratégies, qui se propose de décrypter ce qui change les médias à l’ère numérique. Les évolutions technologiques, la crise des modèles classiques, les nouveaux vecteurs d'information... Tels sont quelques-uns des éléments qui seront explorés sur la planète média. Tout en couvrant les grands événements «médias» qui touchent la France. Une attention particulière sera accordée à l'actualité internationale des médias, notamment intéressant les pays du Sud. La chronique pourra revenir aussi avec un regard critique sur la façon dont les médias couvrent certains événements et sur la façon dont les médias sont eux-mêmes transformés par une actualité qui leur est propre.

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Amaury De Rochegonde
Journaliste, rédacteur en chef-adjoint à Stratégies, spécialités Médias et RH, chroniqueur @RFI

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