La presse commando/low cost... pas née avec le web!

L'affaire 20 ans révélée le 11/4 par 20Minutes.fr, prolongée le 14/4, a t-elle réellement quelque chose de nouveau? Ou expose t-elle plutôt au grand jour des pratiques courantes et tabous dans la presse et les médias? Les forums de Categorynet par exemple, sont remplis de ces histoires navrantes vécus par les "OS" de la presse. Tarifs indignes, contrats youplaboum, exigences démentielles... Nous y sommes tous passés, à un moment ou un autre de nos parcours, moi le premier.Ne tirons pas alors sur l'ambulance (elle le fait très bien toute seule...) Et reprécisons pour mieux comprendre les faits et l'émotion suscitée. En entendant "20 ans", on pense de suite "grande presse magazine"; or il faut pondérer :- 20 Ans ne fait plus partie du groupe Mondadori qui l'avait créé et géré.- 20 Ans n'était plus publié depuis 3 ans, Mondadori l'avait stoppé fin 2006, en même temps que Max.- 20 Ans est à ce jour relancé par une autre entreprise qui en a racheté la marque, FT Media (il ne s'agit ni de "France Telecom" ni du "Financial Times" : FT Média n'a pas de site web connu, mais une existence réelle).Cette affaire souligne bien cependant une dérive, une perversion généralisée dans la perception du web par les supports de presse classique. Cette dérive ne date pas d'hier et n'a pas du tout était inventée à l'heure du web ni par ce titre ci; elle est seulement désormais optimisée, systématisée et démultipliée.Elle tient en quelques vieilles ficelles de management éculée dans la presse :- la pige duale : en générale, deux tarifs étaient communément pratiqués dans la presse écrite magazine : dans les 70 euros le feuillet (de 1500 signes) en print; dans les 50 euros ce même feuillet online... et encore fourchette haute! Rares sont les rédactions à payer de façon équivalente l'un et l'autre support, voire plus cher pour avoir du meilleur contenu online. Eco89 par exemple (avec qui j'avais discuté pour une collaboration, ndlr), s'est monté sur ce principe de piges valorisées pour avoir du bon contenu.- le forfait plutôt que la pige : c'est la politique du " prix au kilo" ou du "tu m'la fais à combien la page clé en main texte+visu?". Avec parfois (c'est du vécu) un éditeur qui vous pousse à la ligne, pour remplir des "cahiers" de 10 à 15 pages...- la facture plutôt que la pige : comme nombre de projets éditoriaux passent aux mains de gens du marketing ou du commercial, ils payent comme ils ont appris en école. La pige? Connaissent pas. Les factures, voire les notes d'honoraires, sont une demande appuyée en ce moment... Avec l'idée bien sûr de gagner du temps pour le règlement, "à 60 jours" ou plus. Voire de se protéger de la jurisprudence des pigistes réguliers requalifiés en CDI, qui en a calmé plus d'un...- l'équipe commando : très usitée en presse techno et informatique à l'origine, en presse jeunesse aussi, ce mode de fonctionnement réunit un rédacteur en chef en solo, faisant office d'auteur, SR, gestionnaire, commercial... et une courte équipe de pigistes. Optimisation garantie, burn out assuré pour le malheureux RC; ou bien passe t-il les étapes et peut devenir "global strategic publisher" pour gérer plusieurs revues sur le même principe.Qu'a ajouté la dimension web aujourd'hui?- le blog gratuit : autre moyen de remplissage de pages web pour des journaux avares ou exsangues. Il s'agit là de recruter des "experts", des "leaders d'opinion", en leur vendant la notoriété du site qui les accueille. Problème : quand l'expert est... un journaliste sur le carreau, à qui l'on a ouvert son blog en toute connaissance de cause. Problème bis : quand il s'agit d'une politique systématique et sans évolution possible, pour appuyer la conquête de "pvpm" (pages vues par mois) à moindre frais...- l'UGC permanent : le cap communautaire n'est pas qu'un enjeu sociétal pour bien des patrons de presse; il est surtout un apport de contenus gratuits, réguliers, aisés. Quitte à garder quelques journalistes (quand même) pour animer ces flux. Quitte à ce que ces journalistes soient des stagiaires peu payés, encadrés par un seul permanent lui bien rémunéré. On leur donne même un nom à l'américain ronflant : les "comunity managers".- la reprise "web to print" : même si des gens comme l'hebdo "Vendredi" paye leurs contributeurs (50 euros la reprise, cf son directeur de publication), il y a une tentation de se servir du web content comme d'un supermarché permanent et gratuit. "Y'a qu'à s'baisser pour ramasser!". Voire de republier en page print des contenus négociés chichement sur un site web... Optimisons, optimisons.Le problème est donc que pour beaucoup de groupes de presse et gestionnaires de projet, la relation presse/internet, et print/web n'est en rien vertueuse. Il ne s'agit pas tant de co-produire et co-réfléchir que de solo-écraser les coûts de production, de gérer la quantité non la qualité. Donc, aucune gêne à avoir côté auteurs, journalistes, blogueurs, etc : ne surtout pas céder facilement, penser à négocier systématiquement. 2009 confirme une ère du marchandage de tapis, où la valeur de l'information n'a jamais été aussi difficile à établir et remise en question, tout comme la valeur du travail tout court. Ouvrons les yeux : dans l'esprit de certains, le contenu web, les productions écrites/audio/vidéo seraient des oeuvres philanthropiques, produites pour le fun, publiées par eux dans une grande bonté d'âme. De nos résistances actuelles dépendront donc les métiers de demain...Et n'oublions pas non plus que sous-payer une information amène à terme à produire une information de qualité amoindrie. Est-ce bien cela que nous voulons tous?Pour prolonger : lire l'article de Lexpress.fr, "Polémique autour du come-back de 20 ans";
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Commentaires

  • Hello Grégoire. Bien vu. Pour être très honnête avec toi, quand j'ai commencé à bloguer sur cette plateforme de l'Atelier, je n'ai bêtement pas saisi de suite le lien direct avec RFI. Au début je l'avais perçu comme un réseau social de journalistes/blogueurs... J'ai mis du temps à mieux l'utiliser, comprendre son organisation, rencontrer (au dernier Web'08) son responsable, etc. Allai-je alors arrêter une fois cette compréhension acquise? Non, mais en revanche solliciter une rémunération en pige, vu que je le tiens assez régulièrement, que mes notes marchent bien paraît-il, oui ça je l'ai fait. Mais réponse = pas possible, pas de budget, période dure, etc. et grosse déception pour moi à la clé je l'avoue.

    Tu as parfaitement raison aussi sur cette ficelle des blogs de médias pour attirer de gentils ch'tits blogueurs, souvent journalistes. Ca coûte cher un "encore journaliste" (cf : la situation actuelle) mais ça sait écrire et éditorialiser, ça peut donc servir! Et ça dynamise de jolis PowerPoints de bilan de l'enrichissement éditorial à coûts tenus. Ce n'est pas le cas à l'Atelier (qui a un vrai sens de sa mission et du participatif), en tout cas je ne pense pas, mais ailleurs ça donne même du poids à quelques marketing managers bien plus malins que nous...

    En fait quand j'ai commencé à bloguer en 2003, c'était sur des plateformes hors média, née d'acteurs du web : 20six.fr, U-blog.net... La question ne se posait pas, bloguer était alors un acte volontaire, iconoclaste pour un journaliste, non rémunéré. Pour moi à l'époque, bloguer n'était pas une activité professionnelle. Mais j'ai réfléchi, observé, géré moi-même et changé ma position. Car aujourd'hui, il me semble que la systématisation de blogs de média non ou mal payés est un vrai problème, une paupérisation du métier. C'est une mauvaise façon d'avoir compris l'outil de publication du blog pour le journalisme, et un usage très machiavélique du besoin de visibilité pour des journalistes sur le carreau ou en manque de réseau.

    Je ne te cache pas enfin que, pour toutes ces raisons, et suite à ce que l'on avait discuté tous deux un jour, je songe sérieusement à changer ma stratégie. Et à réfléchir à créer, comme toi, mon propre blog. Si des grands médias veulent des contenus pertinents gratuits sans rien en échange, autant les gérer directement soi, voir pouvoir en tirer des profits. Bref, autant un petit chez soi qu'un grand chez les autres ;-)
  • Juste une remarque sur le "blog gratuit". Ce point est plutôt délicat à traiter il me semble. Prenons ton exemple Laurent : je suppose que tes contributions ici à l'Atelier des médias ne sont pas rémunérées. Pourtant, tu alimentes ton espace régulièrement car tu y trouves un intérêt en terme de visibilité. C'est souvent ce mécanisme qui est à l'oeuvre dans la plupart des blogs de gros médias : des blogueurs de qualité acceptent de tenir un espace gratuitement - ou lorsque c'est payé à un tarif bien inférieur à celui de la pige - sous prétexte qu'ils vont bénéficier de la notoriété et de la visibilité du titre pour lequel ils écrivent. Et c'est parfois vrai. Des blogueurs 'gratuits' pour tel ou tel média se voient proposer des opportunités professionnelles suite à la visibilité que leur procure leur blog. Là est l'effet pervers du blog à mon sens.

    Juste au passage et pour alimenter le "y'a qu'à se baisser pour ramasser" je me souviens que Libé, ce papier qui sert à emballer les poissons (et encore 2 € c'est encore bein trop cher pour ça), publiait fut un temps une rubrique 'Vu du web"' ou un truc dans le genre genre dans laquelle le titre reprenait in extenso des billets intéressants péchés sur le web - sans bien évidemment en avertir leurs auteurs ni - faut pas rêver non plus - leur proposer une quelconque rémunération.
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