La présentatrice était un homme



Ali Saleem, pakistanais « trysexuel » de son propre aveu, présente un talk show sur Aaj TV. Lorsqu’il s’habille en femme, Alidevient Begum, la seule présentatrice du pays osant le flirt à latélévision.


Il y a de nombreux religieux et bureaucrates pakistanais qui s’occupent avec beaucoup de sérieux, comme ils le feraient pour leurs propres enfants, de l’âme de leurs concitoyens. Gardiens de la morale,ils peuvent très facilement, selon le gouvernement en place, avoir lesoreilles qui chatouillent et les yeux qui piquent.


Parmi les sujets dont on ne parle pas sur la place publique : la sexualité, bien entendu taboue. Ainsi, les actrices pakistanaises qui embrassent sur la bouche lorsqu’elles jouent dans un film indiendoivent, de retour au pays, affronter le vent de la polémique qu’ellesont fait se lever. Mais la morale n’a jamais su comment empêcher leseunuques de mendier et les prostituées de danser, soit autant de façonde parler avec de jolis mots du commerce des corps.


Qu’une société parallèle, centenaire et déconsidérée par beaucoup, existe toujours dans le « pays des purs », rien d’étonnant à cela. Après tout, en Afghanistan, les femmes continuaient à pousser la chansonnetteen secret, dans leur maison, à l’époque où toute musique étaitinterdite dans le pays. Mais quand la culture des damnés, d’ordinairecachée dans les ruelles sombres d’Heera Mandi, le quartier rouge deLahore, se mêle aux riches familles et débarque sur les petits écrans,c’est bien la preuve d’une évolution dans le pays.


Explication. Nous sommes dans une belle villa posée en fin de plage à Clifton, Karachi. A l’intérieur, de jeunes pakistanaises dansent en tops à bretelles et prennent des photos d’elles-mêmes et des copines,bras tendus en avant et sourires déjà figés. Plus costaude, l’un de cesovnis est l’attraction de la soirée. Mais cette mignonne en t-shirt etpantalon est-elle seulement une fille ?


Chiffonnés, les cheveux un peu longs d’Ali Saleem sont peut-être à l’origine de sa bouille asexuée. La peau comme travaillée par une crème blanchissante, Ali se marre sans cesse. Avec ses airs de poupéedémaquillée à la va-vite, sa tête d’enfant qu’on n’a pas encoredébarbouillé, il est à la ville un homme efféminé, selon ses propresmots, un « trysexuel ».


« Un personnage tiré de mon cœur »


A la scène, c’est une toute autre histoire. L’histoire d’un garçon phénoménal, à la fois acteur, chanteur, présentateur et journaliste, un trublion qui a su tirer parti de son identité en forme de pointd’interrogation. Il y a quelques années, il a fait d’un personnageinventé, double féminin de lui-même, un objet de télévision pulvérisantles records d’audience, malgré les pressions religieuses et politiquesqu’une telle affaire pouvait entraîner. Pour ceux qui ne le connaissentdonc que par ces apparitions télévisuelles, Ali est en effet BegumNawazish Ali, parfois surnommée BB ou bibi (Lady),présentatrice travestie animant une fois par semaine un talk show au nomqui sonne comme une conversation érotique : Late night with BegumNawazish Ali.


Au Pakistan, il y a les eunuques, dont on nous parle de plus en plus dans la presse française, notamment parce qu’ils sont les premiers à subir les violences de la rue mais aussi parce qu’ils ont été récemmentreconnus par la Cour Suprême comme des citoyens à part entière. Appeléségalement Hijras, parfois nés à cheval entre deux sexes, leplus souvent transsexuels, les eunuques sont au Pakistan lesreprésentations modernes de ces hermaphrodites autrefois dédiés à lagarde des harems Moghols. Aujourd’hui, ils vivent en groupe, sous laprotection d’une sorte de meneuse et il n’est pas rare qu’ils seprostituent pour survivre.


Si les eunuques sont généralement pauvres, Ali Saleem est lui né dans une famille aisée. Son père, un ancien colonel de l’armée pakistanaise, n’a jamais cessé de croire en lui. Toute sa vie, le jeunehomme a obtenu ce qu’il voulait. Lorsque ses parents se sont séparés,la famille s’est envolée loin des airs provinciaux d’Islamabad et Ali adû apprendre à fouler le sol brûlant de Karachi. Karachi l’oppressante,ses garçons des rues et sa culture des gangs dont les veines remontentjusqu’aux pouvoirs locaux. Karachi et ses fêtes sans fin dans lesmaisons bien ordonnées de Clifton. Ici, Ali n’avait pas fini des’amuser.


Lorsqu’il eu l’idée d’incarner un personnage féminin à la télévision, Ali dut lui trouver un nom et une inspiratrice. L’entourage du jeune homme s’accorda sur le profil « de la voisine d’un ami », uneveuve d’un âge moyen issue, comme Ali, d’une bonne famille et connuepour ses idées « socialistes ». Grâce à elle, Ali allait secréer un alter ego féminin, à la fois sensible et « peau de vache »Begum Nawazish Ali est avant tout un personnage tiré de mon cœur »dit-il aujourd’hui avec des trémolos dans la voix.


De toutes les femmes qu’il a aimées, Ali garde une affection toute particulière pour Benazir Bhutto. A ses débuts, sur Géo TV, la chaîne qui accueillit les aventures de Georges (voir l’article George, lePakistanais), Ali se déguisait déjà en femme, imitant son modèle detoujours. Larges lunettes, voile posé comme une arme sur les cheveux,lèvre nerveuse, le fils de militaire n’hésitait alors pas à mettre enavant les côtés sombres de son idole démocrate.


C’est enfant, lors d’une pièce de théâtre pour laquelle il interprétait une femme sous une burqa, qu’Ali découvrit son talent de comédien. Aujourd’hui, beaucoup le comparent à l’acteur australien BarryHumphries, inventeur et interprète de Dame Edna, un autre personnagehaut en couleur. Pour Ali, Dame Edna est un être stéréotypé. Un costumede femme très voyant sur une âme d’homme. Rien à voir avec Begum, quiest la chair de sa chair.


La présentatrice était un homme


Une fois par semaine, Begum Nawazish Ali reçoit. Sur le plateau de télévision : un sofa, des coussins, une table basse. La flamme d’une bougie joue avec les lumières des projecteurs. Ambiance pensée, quelquepart entre le boudoir kitch et le salon que nos grands-mères réservaientexclusivement aux invités. Même absente, Begum est en première lignedes regards : elle sourie sur une peinture accrochée à l’un des murs dustudio, le sari à paillettes cachant discrètement sa fausse poitrine.


Tous les samedis soirs, Begum entre dans la vie des téléspectateurs en chantant, accompagnée par un petit groupe de musiciens. Puis viennent les hommes politiques, les acteurs et les actrices, les religieuxparfois. Les célébrités sont nombreuses à se déplacer. Naimatullaj Khan,l’ancien maire de Karachi et membre du parti religieux Jamaati Islami,fait partie de ceux qui, ayant essuyé des critiques après leurparticipation à l’émission, affirmèrent qu’ils ne savaient pas que laprésentatrice était un homme.


Les invités mâles de Begum Nawazish Ali sont souvent désarçonnés lorsque leur intervieweuse tente de les séduire. En plus de flirter, la présentatrice est passée maître dans l’art de faire des remarquessexuelles telles que : « en voyage de noce à Paris, mon mari m’amontré sa tour Eiffel ». Malgré les regards gênés, elle arrive àabattre les pudeurs de certains. Après les rires on fait tomber sesgardes. Les invités parlent et parfois, en disent beaucoup plusqu’ailleurs.


Jusque dans ses choix d’invités, Begum s’amuse. Elle fait se rencontrer sur un même plateau un politicien appréciant les starlettes et une actrice au goût prononcé pour le pouvoir. Elle flatte descordées de chanteuses improbables, badine avec un avocat emprisonnéplusieurs fois pour militantisme et opposant légendaire de Musharraf.Mais Begum est bien plus fine qu’elle ne veut le faire croire.


Sous le costume de Begum


Ali Saleem est une provocation constante pour la société pakistanaise. Derrière son succès, se cache une époque presque révolue durant laquelle la culture et les médias firent un grand bon en avant.Pervez Musharraf : celui par qui tout avait commencé et avec qui toutaurait pu finir. Alors qu’il avait permis la création de télévisionsprivées et donc d’un espace critique, le général déclara l’étatd’urgence en novembre 2007 et interdit la diffusion de nombreuseschaînes jugées trop libérales. La plupart de ces chaînes dépérirfinancièrement et durent s’aligner sur les volontés du général pourreprendre du service.


Géo TV, le plus important groupe de télévision privé du Pakistan, ne fut pas si docile. Les journalistes, les patrons : tous se sont révoltés. Entre diffusion sur internet et recours devant la justice, GéoTV, qui avait profité de l’arrivée au pouvoir de Musharraf et de sonamour des médias, s’est rebellé contre son propre maître. A l’époque,Ali Saleem est un ancien de Géo TV. Sur Aaj TV, qui détient les droitsde son émission, à force de s’habiller en femme et de se moquer deMusharraf, il dut lui aussi affronter les ordres du dictateur. En 2008, Latenight with Begum Nawazish Ali fut interdite pendant plusieurssemaines.


Ali doit-il craindre les fondamentalistes ? « Je ne reçois pas de lettres de menace », assure-t-il. Parce que Begum est un personnage de télévision, parce qu’Ali se débarrasse de son maquillageaprès chaque enregistrement, l’émission évite les critiques les plusdures. Begum aime faire des remarques de mauvais goût ? Ce n’est pas unproblème tant qu’elle ne fait pas officiellement partie de la sociétépakistanaise. Fausse distance et vraie provocation. Et si une femme cecachait sous le costume de la présentatrice ? Alors, elle seraitpeut-être en danger. Ali dit souvent qu’il peut tout se permettre parcequ’il est un homme.


Sur d’autres plateaux de télévision, Begum l’insolente parfois s’éloigne et Ali Saleem, sa peau en feu, ses mèches fragiles, réapparaissent. Aujourd’hui, Ali porte ses habits de tous les jours,ceux qui ne dressent aucune frontière entre les genres. « Je rêve deme marier. Avec une femme, bien entendu. » Rayonnant, assis enface du bellâtre qui l’interview, Ali est en costume d’homme et a gardéses ongles vernis.


en ligne: http://lechodeshalimar.wordpress.com/

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Commentaires

  • Super intéressant comme article. Ça prend tout de même un certain courage pour faire ce qu'il fait.
  • "je trouve que le cas Ali/alias Begum illustre le fait qu'un homme ou une femme de médias peut, par son travail et sa détermination, faire évoluer les regards et les mentalités vers la tolérance sociale..pas si évident dans un pays tourmenté comm..."
    C'est un résultat important qui peut être attendu même si rien ne garantit son atteinte.Ce cas Ali/alias Begum rentre ainsi dans la probléméatique du rôle et de l'impact des médias dans le phénomène de l'influence sociale soulevée récemment ici.Plus les hommes entrent en contact les uns avec les autres par leur corps et par leurs idées,plus vites iront les changements dont les valeurs resteront toujours relativement "bonne" ou "mauvaise".
  • Merci Lou de partager tes beaux textes avec l'atelier!
  • L'article est passionnant, vraiment- A travers lui on peut rentrer dans l'univers de l'un des personnages les plus controversés de la scène médiatique au Pakistan..je trouve que le cas Ali/alias Begum illustre le fait qu'un homme ou une femme de médias peut, par son travail et sa détermination, faire évoluer les regards et les mentalités vers la tolérance sociale..pas si évident dans un pays tourmenté comm le Pakistan..Moi jsuis absolument conquis par le charme que ce présentateur travesti en femme peut dégager sur un écran de télévision...et admiratif du courage qu'il lui faut certainement pour aller aussi loin..Vraiment, très bel article..
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