Ukraine : l'information en guerre

Comme dans tous les conflits armés, la couverture médiatique de la guerre en Ukraine soulève de nombreuses questions. Peut-on surmonter la partialité dans l’information? Comment éviter la propagande et la désinformation? Quels risques courent les journalistes qui couvrent cette guerre? Pour en savoir plus, l'Atelier des médias et le festival Russenko ont réuni un panel de professionnels. Restitution des échanges dans l'émission de cette semaine.

Qu’ils soient originaires d'Ukraine, de Russie, d'Europe (UE) ou d'ailleurs dans le monde, les journalistes qui couvrent la guerre en Ukraine sont confrontés à une situation complexe. Certains organes d’information brouillent les pistes au lieu d’apporter des éclairages. D’autres tentent de fournir une information impartiale alors qu’ils n’ont qu’un accès partiel au terrain. Pour tenter d’en savoir plus, de comprendre le rôle et la place des médias dans ce conflit, l’Atelier des médias et le festival Russenko du Kremlin-Bicêtre ont invité 5 journalistes qui couvrent ce conflit ou bien qui observent de près le travail de leurs confrères.

(Billet rédigé avec Ziad Maalouf, Mélissa Barra et Anya Stroganova, du service russe de RFI)

Les invités :

  • Laurent Geslin, correspondant en Ukraine, collaborateur du Monde diplomatique, RFI, Médiapart, Ouest-France, La Libre Belgique, Le Temps et Libération.
  • Andrey Dihtiarenko, rédacteur en chef de Realnaya Gazetta, un quotidien devenu site internet, initialement basé à Lougansk.
  • Stephan Siohan, journaliste freelance, correspondant en Ukraine pour Le Figaro, Le Soir, Le Temps, iTélé, Radio Canada, Sud Ouest et RTL.



Interdictions, violences et intimidations

Plus d’un an après le début de la crise en Ukraine, la situation dans le pays fait encore la Une des journaux. Malgré les cessez-le-feu et les pressions économiques contre la Russie, à l’est du pays, la guerre s’éternise. Le bilan humain du conflit est lourd : plus de 5 000 morts, des dizaines de milliers de blessés, des centaines de milliers de déplacés.

-> Infographie : les villes de l’est de l’Ukraine aux mains des pro-Russes

Du côté des médias, la situation est désastreuse. Qu’ils soient originaires d'Ukraine, de Russie, d'Europe (UE) ou d'ailleurs dans le monde, les journalistes qui couvrent la guerre en Ukraine sont confrontés à une situation complexe. Certains organes d’information brouillent les pistes au lieu d’apporter des éclairages. D’autres tentent de fournir une information impartiale alors qu’ils n’ont qu’un accès partiel au terrain. Les entraves, agressions, intimidations, enlèvements et disparitions se comptent par dizaines. Sept professionnels ont trouvé la mort, assassinés ou victimes des combats. Les violations sont tellement nombreuses que Reporters sans frontières a mis en place une“Chronique des attaques contre les journalistes”, un fil continu d'informations sur les atteintes à la liberté de la presse dans les zones séparatistes, en Crimée, dans le reste de l'Ukraine et en Russie.

Andrey Dihtiarenko travaillait à Lougansk. Il a été témoin de la dégradation des conditions de travail des journalistes locaux. Le 29 avril 2014, quelques milliers de manifestants pro-Russes on pris d’assaut le siège de l’administration régionale :

“Des journalistes et des députés régionaux ont été enfermés (dans le bâtiment). La foule exigeait qu’ils fassent une déclaration, appelant Vladimir Poutine à faire entrer l’armée dans le territoire de Lugansk. C’était en mars 2014. Une partie des journalistes avons essayé de fuir, de quitter ce bâtiment, mais nous avons été rattrapés par des manifestants et battus violemment. Ceux qui en ont le plus souffert, c’était les journalistes TV, car ils portaient leur matériel et étaient donc plus faciles à identifier.”

Pour ce journaliste de l'Est ukrainien, c’est devenu, par la suite, “très compliqué de couvrir les manifestations pro-russes à Lougansk et à Donetsk. On a vu apparaître des personnes qui étaient là spécialement pour attaquer les journalistes”. Depuis plusieurs mois, Andrey et l'équipe de Realnaya Gazetta ont quitté la ville de Lougansk et continuent de suivre la situation depuis Kiev : “ Notre journal n’est plus publié sur papier, mais nous avons maintenu le site. En septembre 2014, nous avons essayé de renvoyer un correspondant à Lougansk, mais il a été arrêté et séquestré dans une cave pendant deux semaines”, confie Andrey Dihtiarenko.

Depuis l’été 2014, les journalistes ont de plus en plus de difficultés à couvrir les combats. Les Ukrainiens n'ont pas accès aux zones séparatistes, à moins de travailler pour la presse pro-russe. Les journalistes russes n'ont généralement, eux, accès qu'aux zones séparatistes. Seuls les professionnels étrangers ont encore la possibilité de couvrir toutes les zones, mais rien n´est acquis. Stéphane Siohan, se trouve actuellement dans l'est de l'Ukraine. Il constate que, malgré cette relative facilité d'accès, les contrôles de déplacements augmentent :

“Le travail devient plus difficile, car nous avons un accès de plus en plus limité à l’information, aussi bien du côté des Républiques populaires autoproclamées de Donetsk et de Lougansk que du côté ukrainien. Les autorités ont mis en place des limitations de circulation pour les journalistes ukrainiens et internationaux.”

Une propagande russe quasi omniprésente

Dans la Russie voisine, la couverture du conflit s'apparente le plus souvent à de la propagande paranoïaque. Les théories complotistes les plus fantasques sont véhiculées sans modération et à dessein :

“En février 2014, les médias russes ont sorti beaucoup d’histoires pour faire peur à la population de l’Est ukrainien. Ils disaient par exemple que des bus remplis de fascistes ukrainiens allaient venir à l’est de l’Ukraine pour attaquer les gens.” se souvient Andrey Dihtiarenko

Les rares journalistes russes qui tentent encore de faire leur travail sont harcelés et menacés. C’est le cas de ceux qui souhaitent couvrir les obsèques de soldats russes morts dans des "zones de combat tenues secrètes" : “On ne montre pratiquement pas les enterrements des militaires russes morts dans ce conflit. Par contre, on accorde beaucoup d’attention aux obsèques des journalistes qui sont assez nombreux à perdre la vie.” explique Anna Kachkayeva, journaliste russe.

Anna Kachkayeva, journaliste russe déplore, quant à elle, la transformation de ses confrères en “soldats de la guerre médiatique”.

“On peut se demander qui participe vraiment au combat dans ce conflit virtuel. (...) C'est un chaos médiatique. La réalité est montrée par petits bouts, comme un clip de musique. Cela ne permet pas au spectateur de comprendre réellement ce qui se passe là-bas. Mais le plus grave est que ces spectateurs ne ressentent pas le besoin d'en savoir plus. Il y a une très faible demande d’informations alternatives” -Anna Kachkayeva

Selon Andrey Dihtiarenko, les médias de propagande détournent l’attention des populations pour influencer certaines actions politiques: “Il y a eu des évènements horribles à Odessa en mai dernier où beaucoup de gens ont péri dans un incendie. Avant qu’il n’y ait pu y avoir d’enquêtes, les chaînes de télévision russes ont tout de suite annoncé que l’incendie avait été provoqué de manière préméditée par le groupe nationaliste Pravy Sektor. L’info a été matraquée pendant plusieurs jours jusqu’à la tenue des référendums qui ont mené à la création des Républiques séparatistes de Donetsk et de Lougansk. On voit bien que ces vagues d’hystérie en général précèdent des actions politiques bien précises, pour détourner l’attention des populations et les influencer.”

La responsabilité d’informer de façon équilibrée

Aux yeux de Laurent Geslin, l’Est ukrainien a atteint un tel niveau de désinformation que cela a même affecté la déontologie de ses confrères. “J’ai vu des collègues journalistes, Ukrainiens et Russes, changer. Ceux qui, pendant (les manifestations qui ont secoué la place) Maïdan, avaient une vision du conflit très balancée ont commencé à croire des informations non vérifiées et se laisser entraîner dans le spectre de la guerre en propageant eux-mêmes des informations fausses.”

Il revient alors aux journalistes d’avoir la “responsabilité de trouver des sources” variées pour tenter d’éclairer les évènements de manière équilibrée.

(Montage: la place de l’Indépendance (Maïdan) avant et après les affrontements qui ont eu lieu à l’hiver 2013-2014)

Malgré les difficultés, la motivation de continuer à couvrir le conflit demeure. Pour Stéphane Siohan, (correspondant français en Ukraine pour Le Figaro, Le Soir, RTL, Le Temps, iTélé, Canal +...) c’est le “travail pédagogique” qui est important : “Je me rends compte qu’il y a une méconnaissance complète de ce qu’il se passe dans ce coin de l’Europe dans l’opinion française (...) ce qui nous motive c’est ce travail pédagogique sur un conflit qui va marquer l’Europe dans les années à venir” conclut-il.

Crédit photo (1) :Un journaliste prend des clichés de la place Maïdan à Kiev, pendant les violentes manifestations qui ont eu lieu à l’hiver 2013-2014. Mstyslav Chernov/UnFrame sousLicence Wikimedia Commons.

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