La Lucha : Les MOUVEMENT LIBERTADOS DE GOMA

Un mouvement civique d’un nouveau genre est apparu à Goma pendant le conflit entre l’armée congolaise et le M23. Le chercheur Kris Berwouts a rencontré les jeunes congolais révoltés et engagés de la Lucha.

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Manifestation de la Lucha en 2012 © Chrispin Mvano

Je ne me souviens plus très bien quand j’ai entendu parler de la Lucha pour la première fois. D’un coup, ils étaient là. Non pas comme une nouvelle organisation avec un leadership clair, des objectifs et des statuts bien précis, mais plutôt comme une sorte de « buzz permanent ». Vous saviez qu’ils étaient là quelque part, vous ne les voyiez pas, mais tout à coup, ils débarquaient, tous ensemble, captaient l’attention de tout le monde pendant un instant, puis, ils disparaissaient dans la nature.  Des amis qui travaillaient sur le terrain me demandaient si j’en savais plus. On entendait parler de sit-ins, le gouverneur de la province Nord-Kivu, Julien Paluku, les aurait appelé « les terroristes de demain », quelqu’un avait été mis en prison… C’était clair que La Lucha était rapidement en train de se faire un nom, mais de quoi au juste ? Je n’arrivais pas à le capter à partir de chez moi, à 7.500 kilomètres de Goma. Heureusement, j’avais un peu de temps à y consacrer, lors de mon dernier passage dans le Nord-Kivu en décembre 2013.

Descendre dans la rue

D’abord, j’ai rencontré Micheline. Elle était là depuis le début. Bien plus, elle était parmi les initiatrice du mouvement.

« Tout a commencé il y a deux ans. Je me sentais très frustrée. Nous étions conscients du fait qu’il y avait des sommes d’argent énormes qui étaient investies dans le pays, mais tout semblait tourner en rond. On n’avait pas l’impression d’évoluer. Tout ce qu’on entendait dire autour des élections de novembre 2011, on l’avait déjà entendu en 2006 (la réélection de Joseph Kabila a été entachée de nombreuses irrégularités, Ndlr). Et en 2016, ça sera encore la même chose. Apparemment, les problèmes du Congo semblent insolubles. Et ceci, on ne pouvait pas l’accepter. Pourtant, il y avait partout des gens de bonne volonté. Je ressentais le besoin de faire quelque chose.

Alors on s’est rencontré avec quelques amis. La première réunion a eu lieu en mars 2012. On était six, tous des jeunes. Chacun de nous était engagé depuis plusieurs années dans différentes structures de la société civile. Certains avaient créé leurs propres associations. Mais on n’avait pas l’impression d’aboutir à quelque chose. Nous trouvions que le temps était venu d’agir. Des structures de réflexion et d’analyse, il y en avait partout, mais personne ne semblait vouloir faire quelque chose. Nous avons décidé de nous focaliser sur l’action.

Le 1er mai 2012, nous avons organisé notre première action, lors de la Fête du travail. On l’a d’ailleurs adaptée aux conditions d’ici et rebaptisée la « Fête du Chômage ». C’est ça la réalité que les jeunes vivent ici à Goma. On a tous mis nos maigres moyens sur la table pour acheter des marqueurs et le tissu pour faire des banderoles. L’action était un succès, de nombreux médias ont parlé de nous, même si nous n’avions même pas encore de nom.

Nous étions très satisfaits du résultat et on a commencé immédiatement à préparer une deuxième action pour la Fête de l’indépendance le 30 juin. On était là avec des messages sur la pénurie d’eau potable et le manque de sécurité. Nous demandions la démission du gouvernement : « vous avez échoué, dégagez ! ». A plusieurs endroits dans la ville de Goma, nous diffusions des feuilles avec nos messages.

C’était du jamais vu ici, comme modèle d’action. Alors on m’a arrêté et j’ai dû passer la nuit dans le bureau de la police. Deux amis sont restés avec moi, au Congo, vous ne pouvez pas laisser une fille seule dans les mains des forces d’ordre !

Dans d’autres actions, ils ont utilisé la violence pour nous disperser. Lors du sit-in de février 2013, par exemple. Nous étions en train de réclamer l’accès à l’eau potable pour tout le monde et on exigeait que les autorités reprennent la réhabilitation de la route principale en ville. Des travaux avaient été entamés, mais ils s’étaient interrompus depuis plusieurs mois  Alors les autorités ont déployé une forte répression contre nous. Mais ils ont repris les travaux de la route quand-même. »

Pas d’organisation, mais un mouvement

« Ce n’est qu’en janvier 2013 que nous avons choisi un nom. On était en train de boire un verre après une réunion et on toastait « A la lucha ! », à la lutte, en espagnol. Le nom est resté. Comme on ne donne pas un nom espagnol à une organisation congolaise, on a gardé le nom Lucha comme sigle pour la « Lutte pour le Changement ».

Mais nous n’étions pas une organisation et nous n’avons aucune ambition d’en devenir une. Encore moins une ONG. Les ONG ne se battent pas pour le changement, elles se battent pour l’argent. Dans une certaine mesure, la société civile est devenue une caste de Mandarins qui font partie de « l’establishment ». Nous ne nous sentons pas liés à ces gens là.

Nous ne sommes pas une organisation. Nous ne voulons pas de structure, pas de hiérarchie, nous n’avons pas besoin de statuts, ni de président et encore moins de trésorier…  Nous n’essayons pas d’être agréés. Nos actions coûtent de l’argent mais nous ne cherchons pas de bailleurs. On essaye de mobiliser le nécessaire avec nos petits moyens. Même si ça nous est déjà arrivé d’annuler une action parce qu’il nous manquait quelques francs…

Nous voulons rester un mouvement. Entretemps, à peu près huit cents personnes avaient déjà participé d’une manière ou une autre à une de nos actions. Personne ne dépasse l’âge de 35 ans. La seule structure que nous connaissons est le G10, une cellule stratégique d’une dizaine de nos gens les plus expérimentés. Nous faisons beaucoup pour stimuler le débat interne. Quel genre de démocratie voulons-nous ?  Comment pouvons-on l’atteindre ? Vous savez dans quelle mesure l’enseignement s’est dégradé ici. Le niveau d’analyse est très faible. La formation des cadres est un défi majeur pour nous.

Nous sommes en train d’écrire un «Manifeste pour le nouveau Congo. » Il est d’ailleurs presque prêt. Le gouverneur, ici, a tenté de nous mettre avec le M23, mais personne ne l’a suivi. Nous faisons une analyse qui ne leur permet pas de nous mettre dans un camp ou un autre. Personne d’entre nous n’adhère à un parti politique. »

Eau, électricité, travail

D’autres nous rejoignent : Fred, un étudiant économie, et Serge, un jeune médecin. Fred reprend la relève :

« Au début de l’année 2013, nous avons organisé plusieurs sit- ins devant le siège de la MONUSCO, chaque fois que des « bonzes onusiens » comme Mary Robinson ou Hervé Ladsous étaient de passage ici. Nous trouvons que la MONUSCO ne se préoccupe pas vraiment de la population. Celle-ci ne se sent pas du tout protégée. Nous sommes de la génération qui exige la paix qu’elle n’a jamais connue. Nous avons mené une campagne contre l’arrivée d’une force neutre. Comment peut-on rester neutre dans le contexte annuel ? Par contre, nous avons plaidé pour une extension du mandat de la Monusco. Nous sommes contents du nouveau mandat de la MONUSCO (un mandat plus « offensif », Ndlr) et qu’il a tout de suite contribué au changement.

Nos interlocuteurs directs sont les élus provinciaux. Nous les avons élu, on a le droit de leur demander de rendre des comptes. Mais nous restons sur notre faim. Nous trouvons qu’ils mettent trop peu de pression sur le gouvernement provincial pour rendre l’eau, l’électricité et l’emploi accessibles pour tout le monde. Ce sont les priorités pour la population. Le parlement provincial est donc un cible majeur de nos actions.

Ici, tout se cuisine « à la sauce des ONG ». Ça a l’air très beau, très professionnelle mais il est difficile de voir l’intérêt public derrière cette façade. Nous avons l’impression que ces outils fastueux doivent surtout cacher un manque de vision. »

L’affaire Nzangi

Et puis il y a bien sûr l’affaire Nzangi . Le 11 août , le député national Muhindo Nzangi Butondo a été arrêté. Quelques jours plus tard, il a été transféré à Kinshasa pour le condamner à trois ans de prison. Nzangi  avait pourtant été élu sur la liste du MSR, un parti de la majorité présidentielle. Serge explique :

 » Nzangi a été condamné parce qu’il a dit ce qu’il pensait à la radio. Il a dit ce que nous tous, on pense ici. Pendant les vacances parlementaires, il avait visité les territoires de Rutshuru et de Niyaragongo qui étaient encore occupés par le M23. Sur la radio locale, il a parlé des souffrances et de la frustration de la population sur le terrain. Il a appelé le Commandant suprême de l’armée ( le Chef d’Etat donc ) et la MONUSCO à  mener une action militaire urgente contre M23. Il leur reprochait leur immobilisme. Tout de suite après, il se trouvait en prison ! La façon dont il a été arrêté et condamné nous a fortement choqué. En tant qu’élu du peuple, il devrait pouvoir compter sur l’immunité parlementaire. Si lui est traité ainsi, qu’est-ce qui peut nous protéger en tant qu’activistes pour la liberté d’expression et pour les droits de l’homme ?

Nzangi est notre député, il a été élu par les jeunes. Il faisait partie du parlement provincial depuis 2006. En 2011 il a été élu à l’Assemblée nationale. Le fait qu’il appartenait à la majorité ne l’a jamais empêché de faire son travail parlementaire et de suivre l’action de l’exécutif d’un œil critique. Comme député provincial il avait déjà déposé une motion de censure contre le gouverneur ici, et sous son mandat actuel, il a critiqué un ministre de son propre parti. Pour lui, l’intérêt public vient loin devant la discipline de parti.

Son arrestation montre que la paranoïa est totale au sommet de l’Etat. Evoqué Joseph Kabila est devenu un sujet tabou. La moindre critique entraine une répression immédiate. Une fois de plus, nous avons organisé une action dans la rue. Aussi à cette occasion, les policiers nous ont dispersé violemment. Cinq d’entre nous ont passé une nuit en prison. Les médias ont été interdits de publier des photos de notre action. »

Le passage de Kabila

Récemment, la ville de Goma a reçu la visite de plusieurs ministres nationaux pour préparer le passage de Kabila à l’Est. On a saisi chaque occasion pour ouvrir la discussion sur l’affaire Nzangi. Les instances officielles de la société civile ne réagissaient pas.  « Ici, nous ne pouvons pas prendre position, c’est une question politique, c’est délicat. C’est en dehors de notre mandat… »

Micheline: « Nous avons apporté notre message sur Nzangi et sur le reste de nos revendications  jusque chez Kabila lui-même. Il y avait beaucoup de monde dans la rue ce jour-là pour l’applaudir. Mais les gens qui étaient venus pour l’acclamer était grosso modo les mêmes gens qui acclamaient le M23 quand les rebelles entraient dans nos murs en novembre 2012. Ils seront encore là quand Kamerhe ou un autre leader de l’opposition vont venir demain ou après-demain. Vous savez comment ça marche ici : avec un peu d’argent, un coca ou une pagne, il est possible de mobiliser beaucoup de monde.

Alors, on était là, avec nos banderoles et nos pancartes. Nous avons demandé la libération de Nzangi, mais nous parlions aussi des promesses non respectées concernant l’électricité, l’eau et les infrastructures. L’un de nous a même réussi à parler au président lui-même. Il lui a demandé : ‘Excellence, avez-vous vu nos messages ?’ Il a répondu qu’il les avait vu. Il l’a répété après dans un discours public.

Il existe un tas d’ONG congolaises et étrangères qui font circuler des beaux textes avec toutes sortes de recommandations et de solutions à tous nos problèmes. Ils les lancent sur internet. Mais ce jour-là, dans la rue, entouré par tous ces acolytes, « paillassons et applaudisseurs », nous étions les seuls avec des messages critiques. »

Pour conclure, je voulais savoir ce qu’ils avaient pensé du stunt de Kabila, quand il est venu par route de Kisangani à Bukavu. C’est du jamais vu quand-même, non ?

« Nous n’avons pas été impressionnés. Le voyage a été un spectacle de haute qualité, mais rien de fondamental n’a changé. Il n’a pas dialogué avec la population. Ce n’est pas la première fois que le Chef d’Etat passe ici. L’homme et la femme de la rue sont devenus trop sceptiques pour y trouver un peu d’énergie ou de courage. Nous considérons le tour présidentiel à l’Est comme un non-événement. »

Kris Berwouts est analyste et spécialiste de la région des Grands Lacs. Il a travaillé pendant 25 ans pour des ONG belges et internationales œuvrant sur la construction de la paix, la réconciliation, la sécurité et les processus démocratiques. Jusqu’en 2012, il était directeur du réseau des ONG européennes pour le plaidoyer sur l’Afrique centrale, EurAc. Depuis un an et demi, il travaille comme expert indépendant sur cette même région. Sa dernière visite de terrain a été appuyée par le Pascal Decroos Fund for Investigative Journalism.

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ceracuse kika bloggeur et webactiviste de la ville de GOMA

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