La géopolitique des Tics

Etudiants dans l’amphithéâtre Emile Boutmy à Sciences Po Paris, par Knowtex (Flickr/CC)

 

Depuis quelques semaines, je donne un cours dans la prestigieuse école parisienne de Sciences Po. Il est dédié à la géopolitique des Technologies de l’Information et de la Communication (TIC). Nous menons avec les étudiants une réflexion sur ce thème. Il s’agit de comprendre l’influence des TIC sur les relations internationales et d’organiser une veille en ligne autour de ces questions.

 

En mars 2012, Ziad Maalouf et moi avons participé à une conférence sur la géopolitique des TICs lors de la quatrième édition du Festival Géopolitique, qui se tenait à Grenoble. Mon collègue de RFI m’avait alors soufflé l’idée de mener un cours sur le sujet.

 

Depuis quelques semaines, c’est chose faite puisque j’enseigne à des étudiants de Sciences Po Paris l’impact des technologies de l’information sur la géopolitique. Nous tenons même un blog en anglais sur le sujet, geopolitech, sur lequel nous postons nos travaux.

 

Un cours qui comble une absence de réflexion sur le sujet des TICs et de la géopolitique

 

L’idée de cet enseignement est de montrer comment le recours croissant aux TICs dans la guerre, l’économie ou encore les mouvements sociaux influe sur la géopolitique mondiale.

 

Pour étudier l’influence des TICs sur les relations internationales, une réflexion a été menée sur de nombreux éléments dispersés - la cyberguerre, le smartpower (le pouvoir intelligent), le printemps arabe - qui prouve notre intérêt pour l’innovation et l’accès aux nouvelles technologies. Mais il n’y a pas encore de vision d’ensemble sur tous ces sujets.

 

J’ai donc décidé d’aborder ces thèmes avec un groupe d’étudiants de la Paris School of International Affairs (PSIA), l’école de politique internationale de Sciences Po. Les cours se font en anglais, et j’ai des étudiants de plusieurs nationalités différentes.

 

De la question du pouvoir à celle de la logique des réseaux sociaux

 

Pour bien comprendre la manière dont j’organise ces sessions, voici quelques exemples de thèmes abordés en classe. Nous avons récemment réfléchi à la notion du pouvoir, avec une vidéo (en anglais) du sociologue espagnol Manuel Castells qui a écrit un livre très intéressant sur la communication et le pouvoir. Il distingue ainsi le pouvoir de donner des ordres du pouvoir d’influencer, et insiste sur le fait que le pouvoir est toujours relationnel.

 

Nous avons complété ces notions avec une session consacrée à la logique des réseaux, leur constitution et les trous structurels, c’est à dire les points qui, dans un réseau, permettent de le mettre en contact avec un autre. Nous avons tenté de répondre à plusieurs questions, comme :

  • Qu’est-ce que la logique des réseaux ?
  • D’où tirent-ils leur pouvoir ?
  • Comment détruit-on un réseau ?

 

Nous avons également mené une réflexion sur le smartpower, ce mélange de soft power (l’influence) et de hard power (les armes traditionnelles). La semaine prochaine, j’animerai une session sur le rôle des réseaux sociaux dans les printemps arabes.

 

Avec ce cours, j’essaye de traiter des sujets dispersés et de leur donner une continuité, de montrer comment ils influencent et modifient les relations géopolitiques traditionnelles.

 

Comment structurer cette pensée nouvelle ?

 

L’idée un peu audacieuse derrière ce projet est de tenter de constituer en six mois un index, une base de données, qui servirait de référence en terme de géopolitique des TICs. Si on arrivait à constituer un index des puissances TICs, cela pourrait être utile à d’autres personnes dans le monde.

 

Comme nous ne pouvons pas travailler sur tous les pays, nous avons retenu trois thèmes de réflexion :

  • Les “grands”, avec les États-Unis, la Chine, la Russie, l’Inde, le Brésil, la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne,
  • Une comparaison entre des pays ayant fait le choix de plus parier sur les TICs que leurs voisins, et sur comment ce choix peut altérer des relations régionales, avec les exemples du Kenya et de l’Arique du Sud, ou du Chili et de l’Argentine,
  • Une étude sur la manière dont, au Mexique, la société civile et les narco-trafiquants s’affrontent sur le web.

 

Pour classer les pays, nous avons retenu des catégories avec des variables :

  • La connaissance avec, pour chaque pays étudié, le nombre de gens qui ont un doctorat, le nombre de brevets déposés, leur classement dans le Global Innovation Index, un outil développé par une grande école de commerce, l’Insead, et le World Intellectual Property Organization et qui classe chaque les pays du globe en fonction de la place de l’innovation dans leurs économies,
  • L’économie digitale, avec l’argent investi dans ce qu’on appelle le “capital risque” et les revenus des starts up nationales,
  • La pénétration de l’internet, du mobile et du haut débit dans chaque pays,
  • La pénétration des médias sociaux (Facebook, Twitter) et des réseaux locaux - Vkontakte en Russie, Weibo en Chine - qui résistent à ces grands groupes,
  • Les infrastructures (nombres de serveurs, de satellites),
  • Le smartpower, dans lequel nous incluons les groupes de hackers que nous avons pu recenser, les drones (ces avions sans pilote qui mêlent utilisation de l’électronique et de l’information) et la capacité d’un pays à mener des cyber-attaques.

 

Toutes ces variables nous donnent un panorama assez complet de la géopolitique des TICS, avec des données qui permettent de trier les pays en groupes, de les noter et de les classer.

 

Le coup d’envoi à une réflexion d’ensemble

 

A l’arrivée, tout le monde est conscient du fait que les TICs sont de plus en plus importantes dans notre vie de tous les jours. Depuis de nombreuses années, on parle beaucoup de la cyberguerre, des printemps arabes, mais à ma connaissance personne n’a mené de réflexion d’ensemble sur la puissance mesurée en terme de TICs.

 

Je ne pense pas que mes étudiants et moi allons arriver du premier coup à mener un travail qui fasse autorité dans la matière. Mais si ce cours se répète dans les années à venir, peut-être parviendrons nous à contribuer à un cadre de réflexion sur un thème que je trouve significatif, et qui avait été trop peu étudié jusque là.

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Francis Pisani
@francispisani
Perspectives on innovation, creative cities, and smart citizens. Globe wanderer. Distributed self. Never here. Rhizomantic.

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