Classé 170ème sur 180 dans le classement mondial sur la liberté de la presse, Djibouti, petit Etat de la Corne de l'Afrique, connait, depuis qu'Ismaïl Omar Guelleh est à sa tête, une répression farouche des journalistes, entre autres atteintes aux droits de l'homme. La pratique pourrait s'amplifier à l'approche de l'élection présidentielle de 2016.

La voix de Djibouti s'éteint tout doucement, à un moment où, paradoxalement, ce petit Etat – 23 000 km², trente fois moins grand que la France – de la Corne africaine a des choses à dire. La parole d'Ismaïl Omar Guelleh (IOG), le président de la République djiboutienne, n'est, quant à elle, que trop connue dans la sphère internationale. Lorsqu'il ne négocie pas avec la Chine pour l'obtention d'une base militaire dans le port stratégique de Djibouti, la capitale, le chef de l'Etat s'attire les bonnes grâces des Américains en reconduisant leur – juteux – bail du camp Lemonnier sur le territoire national. L'actualité brûlante de la région, entre les exactions perpétrées par les djihadistes somaliens Shebab et les vagues importantes de migrants venus du Yémen voisin, font, certes, de l'ancienne colonie française un acteur clé de la géopolitique actuelle. Mais l'écho de la parole présidentielle étouffe – et réprimande – considérablement la voix des journalistes nationaux, dont la seule faute est de vouloir exercer leur profession.

Multirécidiviste pour le pouvoir en place, héro de l'information pour RSF

Ainsi, la Voix de Djibouti (LVD), site d'informations et première radio libre et critique de l'histoire du pays, subit depuis 2010 – année de sa création – l'ire du pouvoir autoritaire d'IOG. Sans doute agacé de voir, non seulement ses faits et gestes, mais, surtout, les agissements de l'opposition couverts par les médias, IOG, monarque en son royaume, pratique manifestement la répression de journalistes, alternant entre amendes colossales et séjours en prison. Le cas le plus emblématique est celui de Maydaneh Abdallah Okieh : journaliste pour LVD, distingué par Reporters sans frontières (RSF) en 2014 parmi les 100 héros de l'information, ce Djiboutien enchaine les allers-retours en prison depuis quelques années.

Dernier événement en date : son arrestation, par la police de la capitale, le 18 mai 2015 pour « refus d'exécution judiciaire », avant d'être libéré par le parquet deux jours plus tard. Avec à sa charge une amende de plus de 11 000 dollars, pour, officiellement, « outrage à un officier de police » et « diffamation de la police ». Son tort ? Le journaliste avait, en 2013, diffusé sur son compte Facebook les images d'une répression policière. Les associations et organisations non gouvernementales, comme RSF, s'étaient indignées, à l'époque, du sort réservé à Maydaneh Abdallah Okieh ; il avait en effet « été soumis à un traitement inhumain et dégradant dans des conditions extrêmes et sauvages » d'après LVD.

Djibouti classé 170ème sur 180 au classement de la liberté de la presse

De son côté, l'ONG basée à Paris estime très clairement que « les charges retenues contre Maydaneh sont sans fondement et s'apparentent ni plus ni moins à un acharnement de la part des autorités djiboutiennes contre l'un des piliers de la presse ». Un acharnement qui vaut à l'Etat de la Corne de l'Afrique un bien mauvais rang au classement mondial de la liberté de la presse : 170ème sur 180 – devant la Chine et la Corée-du-Nord, certes, mais derrière l'Arabie saoudite. En réalité, le goût prononcé d'IOG pour la répression des journalistes est, comme souvent, lié à la vision qu'il a de son pouvoir : personnel et sans contestation possible. Il laisse d'ailleurs planer le doute quant à l'éventualité d'un nouveau mandat, tandis qu'une élection présidentielle devrait avoir lieu en 2016. Mais quiconque s'emploie ne serait-ce qu'à informer la population djiboutienne sur les manœuvres de l'opposition politique – en vue du scrutin de l'année prochaine notamment – se voit, à l'image de Maydaneh Abdallah Okieh, étouffé.

Cette absence totale de liberté de la presse s'inscrit dans un contexte plus global d'atteintes perpétrées aux libertés individuelles dans leur ensemble. Les groupes de défense des droits de l'homme faisaient état, par exemple, d'une trentaine d'arrestations arbitraires rien que pour le début du mois de mai dernier ; d'après Omar Ali Ewado, le président de la Ligue djiboutienne des droits humains, une vingtaine de personnes sont également portées disparues. Face à ces exactions manifestes – qu'ils dénoncent pourtant tous dans leur pays –, tous les dirigeants internationaux qui se succèdent au palais présidentiel de Djibouti jouent la carte, si ce n'est de l'indifférence, du moins celle du mutisme. Alors qu'ils pourraient tenter de faire fléchir IOG dans sa politique répressive et encourager l'accès à la démocratie – tandis que l'opposition, malgré tout, retrouve quelques couleurs –, les Etats semblent préférer leurs intérêts économiques et géopolitiques aux multiples atteintes aux droits de l'homme. Pourtant, si le pouvoir en place continuait de persécuter le monde de la presse à l'intérieur des frontières, ces mêmes Etats seraient de facto l'unique voix de Djibouti pour alerter la communauté internationale sur les pratiques néfastes du pouvoir.

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