Kony2012, bonne consience ou prise de conscience ?

Le 5 mars dernier, l'ONG "Invisible Children" publiait une vidéo, un documentaire de 30 minutes, pour sensibiliser les gens au personnage de Joseph Kony ( chef des rebelles de l'Armée de résistance du Seigneur en Ouganda). Une campagne humanitaire au succès fulgurant qui va droit aux donateurs sans passer par les médias...Mais derrière l'enthousiasme, quelques critiques fusent.
Alors Kony2012, bonne conscience ou prise de conscience?


(Voici un lien vers une version mal sous-titrée en français)

Plus de 100 millions de vues en 6 jours, un score incroyable qui fait de cette vidéo la vidéo la plus virale de l'histoire du web. Pour info, le podium de la vidéo la plus virale était tenu jusqu'alors par Susan Boyle (cette femme si laide, qui Oh surprise avait une si belle voix), en deuxième position le clip "Bad romance" de Lady Gaga, et enfin le clip pré-pubère de la jeune Rebecca Black dont on pourrait résumé le message par "Vendredi, c'est vendredi, c'est le week-end, on va faire la fête". Car ce qui est bien surprenant avec Kony2012 et sa viralité, c'est le message ainsi que son format.

Que nous dit cette vidéo en préambule ?

"Rien n'est plus puissant qu'une idée qui a fait son chemin."

"Il y a plus de gens sur Facebook qu'il n'y en avait dans le Monde il y a 200 ans."

"Le plus grand désir de l'Humanité c'est de se sentir Un et connecté."


Beaucoup de phrases accrocheuses qui ont très certainement beaucoup joué dans l'adoption du message par la jeunesse américaine traditionnellement peu sensible aux causes internationales. L'image est léchée, "indie" diront certains, la narration oscille efficacement, les ficelles sont un peu grossières, mais elles fonctionnent. La stratégie est, elle, redoutable, lobbies, soutiens de stars, kits à partager et bracelets numérotés pour accès privatif en ligne, tout a été minutieusement pensé.

La première séquence, une introduction de neuf minutes mélange habilement vidéos émouvantes devenues virales, images des printemps arabes et accouchement d'une femme. Cette femme est en fait la femme du réalisateur du film, Jason Russel, en train de donner naissance à leur fils.S'ensuit une mise en scène où on voit le jeune homme avec son fils, sa famille, sa passion pour les films, son engagement lors de meeting et son amis Jacob qui vit en Ouganda et avec qui il reste en contact via Facebook. Soudain, c'est la rupture, le contraste, on passe des sentiments beaux et naïfs vers une réalité ougandaise sèche et rude, celle de l'atrocité des kidnappings d'enfants, de l'embrigadement de ces derniers et de la mort comme seule réponse à leur résistance.

Le choc est terrible !

Cette séquence, je vous laisserais la découvrir ainsi que la suite du documentaire. Ce n'est qu'au bout de neuf minutes qu'apparait un générique, le réalisateur nous explique que nous n'avons que jusqu'à la fin de l'année 2012 pour agir, qu'il faut renverser la LRA et Joseph Kony, mais surtout qu'il va nous expliquer comment et pourquoi. On est là dans l'empowerment, ou l’autonomisation, un mot à la mode pour désigner la capacité de chacun à devenir autonome au sein de la communauté pour agir de façon groupé. Un mot qui résonne avec les réseaux sociaux, la capacité de pouvoir interagir avec le reste du Monde et de partager les connaissances. Du début à la fin, le documentaire est en phase avec l'air du temps, la communication est huilée, notamment lorsque les premières critiques sur Invisble Children commencent à fuser.

Pour rappel, Invisible Children, c'est une bande de trois jeunes réalisateurs américains qui, débarquant en 2003 en Ouganda, découvrent avec stupeur les longues files d'enfants migrant le long des routes, fuyant les combats. je vous en avait d'ailleurs parlé il y a quelques temps quand la blogothèque décidait de rejoindre l'équipe pour le tournage d'un Film.
Cette ONG est donc en croisade contre la LRA (l'armée de résistance du seigneur) et axe ces actions en trois points, documenter les actes barbares de la LRA, faire connaitre au plus grand nombre ses agissements et enfin mettre en place des programmes de protection, d'assistance et de réhabilitation dans les zones affectées par la LRA.
Alors lorsqu'on les attaque, ils répondent du tac-au-tac, jouent la transparence et publient les chiffres de leur financement ainsi que la répartition de leurs dépenses (image ci-dessous).


Devant l'ampleur de la mobilisation positive que cette vidéo suscite, j'ai même pensé à volontairement éluder les reproches qui lui sont fait. A lire tous ces papiers verbeux, aigris, de posture, ils semblerait que les journalistes trouvent toujours à redire, même quand parfois il suffit de relativiser, voir de se taire. Un effort de critique qu'on eu aimé aussi pugnace à l'encontre de Joseph Kony plutôt que sur ces trois jeunes idéalistes maladroits mais futés.
Voici les différents reproches lus, vus et entendus pour lesquels je me ferais le plaisir d'être l'avocat du diable

  • Message simpliste, naïf :
    Soit, mais message efficace et arrivé à bon port dans la tête des gens.
    Joseph Kony est désormais célèbre et classé dans les vilains (c'est simple je sais).
  • Approximation et Désinformation :
    Faites un cours d'histoire sur la LRA, on verra le nombre de personne que cela touche.
  • Décrédibilisation de l'aide humanitaire :
    Sérieusement, il faut que je réponde à cette question ?
  • Néocolonialisme ou ingérence :
    voir aide humanitaire

Plus sérieusement, si je devais retenir deux papier polémiques, ce serait celui du Foreign Policy, ça chipote mais sur des faits, ainsi que celui d'une blogueuse outrée d'entendre les africains parler d'ingérence, c'est en anglais et comme tout débat on n'oublie pas les commentaires.

Et si Kony était arrêté en 2012 ?


Finalement, une des questions qui me parait essentielle et que je n'ai pas rencontré au court des différentes analyses, c'est la question de "Et si ça marchait ? Si Kony était arrêté en 2012 ?

Si l'efficacité de la campagne était telle que l'Union Africaine décidait de mettre les moyens pour capturer Joseph Kony, qu'en déduirions-nous ?. Est-ce que cela aurait le même impact si c'était l'administration Obama qui lui réglait son compte ? Combien d'articles jusqu'ici ont été écrit sans que cela ne change rien à la traque de cet homme ?


Cette histoire finalement me réjouit et me fait penser au livre de Jeremy Rifkin "Une nouvelle conscience pour un monde en crise. Civilisation de l'empathie" sorti en 2011, un autre récit jugé naïf, optimiste. Nous sommes en transition entre la société du spectacle, celle critiquée par Debord, celle de la spectacularisation de la société et de la politique, de l'omniprésence des objets dans notre vie, à la société de l'empathie, décrite par Rifkin, celle qui remet en cause le principe établissant que la loi du plus fort est toujours la meilleurs, qui constate le passage du droit à la propriété au droit à l'accès et le  développement d'une conscience mondiale. Depuis que nous sommes interconnectés, les cultures ont tendance à s'ajouter plus qu'à se distinguer et on peut finalement se sentir plus proche de quelqu'un à l'autre bout du Monde que de son voisin. L'empathie est, où que l'on soit dans le Monde et malgré les poncifs, certainement plus quotidiennement moteur que la volonté de domination que l'on nous renvoie à tour de bras.

Qui est le plus brillant tribun ?
Quelle entreprise fait le plus de bénéfice ?
Quel produit est le plus enrichi en vitamine C ?

Cela répond-il à nos besoins...Pas sûr !
Ce qu'il y a dans l'idée de Rifkin, et un peu dans Kony2012, c'est l'idée que nous pouvons agir collectivement pour montrer que nos intentions sont finalement plus nobles que celles qu'on veut bien nous prêter.

Qui est l'Homme politique le plus sincère ?
Quelle est l'entreprise la plus respectueuse de ses salariés ?
Ce fruit a-t-il été produit en respectant la nature ?
Pourquoi cet homme n'est toujours pas derrière les barreaux ?


En attendant, le prochain rendez-vous avec Invisible Children est prévu pour le 20 avril. Date à laquelle sont invités les spectateurs du documentaire à aller placarder le visage de Jospeh Kony dans toutes les rues. Espérons que d'ici là, les classes politiciennes mondiales prennent acte des mouvements fédérateurs spontanés qui secouent le Globe pour se décider à mettre en place des démocraties plus participatives.

 

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Commentaires

  • je le confirme très instructif...je me suis régalée explication du plaidoyer, objectif , historique, sans compter les références, l'analyse dans les moindres détails, ca c'est de l'analyse du discours je peux épouser ce jean baptiste? je déconne. sérieusement, tout est clair  Magnifique article avec une suite des évènements, la parole aux acteurs et au public plus une analyse des retombées immédiats de la vidéo. cool d'avoir un père...

  • Pour ceux que ça intéresse et qui suivent toujours l'histoire KONY2012, voici un très bon papier très complet :

    http://netpolitique.net/2012/03/kony-2012-ou-l’avenement-du-plaidoy...

  • je te l'accorde,

    la culture tend à se melanger, on perds certains traits gardons d'autres...avec les TIC nous vivons une autre culture,

    une culture globalisée, ça fait mal de le dire, lol! Cependant, ah! que j'aime ce mot, encore une fois la démocratisation des TICS crée certes une nouvelle manière d'être, mais ces manières sont situées plus au niveau des habitus...si je peux me permettre de citer Pierre Bourdieu, permet plus la socialisation plutôt qu'autre chose, on parle en terme de connaissance de l'autre et non d'intégration , de tolérance. Alors parler de culture globalisée, même dans ce cas précis NON, plutôt on parlerait de culture sédentaire, une culture qui s'adapte, mute même parfois

    le mot global tique, parlez de globalité c'est accepter que la tolérance fait partie de ce monde . Et pourtant...

  • Pas une seule culture, mais une culture globalisée.
    Je disais texto "les cultures ont tendance à s'ajouter plus qu'à se distinguer".
    Tu as toi même une culture qui est, j'imagine, différente de celle de tes parents au delà du fossé générationel.
    Ton champ d'enrichissement n'est plus limité aux livres de tes parents, aux disques de tes amis,etc...Tout est en ligne et relativement accessible...Et encore une fois, ce ne sont que les prémisses, cela mettra certainement beaucoup de temps à se vérifier.
  • je ne te titille pas lol! Quoique...lol

    l'avenir nous diras, si c'est le nombre de vue qui vaincra ou les actes,

    cependant, pour la culture mondiale, on va essayer de s'entendre,lol!

    je ne suis pas convaincu par ce terme, Internet rend possible une anthropologie culturelle,

    parlez de culture mondiale , c'est faire UN

    en depit ya toujours de communauté de ...même à travers les reseaux on reste toujours en groupe...

    Parlez de culture mondiale, c'est faire un, réunit autour d'une même valeur, et même, les identités culturelles deviennent des barrières...

    Juste une question si internet fait de toi et les autres UN , n'es ce pas utopique d'estomper les différences? j'aimerais bien savoir comment tu y parviens? vous devenez un dans quel sens ? je suis bien curieuse...

  • Ahah tu viens me titiller...J'espère aussi que les actes suivront (et d'ailleurs que les actes ne viendront pas des Etats-Unis) maintenant si cela se faisait ce serait bien la première fois.
    Pour la culture mondiale, j'en suis convaincu, notamment depuis que j'ai entendu Youssef Courbage en parler.
    Depuis l'arrivée d'internet, je n'ai aucun mal à accéder à d'autres cultures, sénégalaise, malienne, turque, péruvienne, roumaine, suffit de s'y intéresser, mais s'y intéresser c'est déjà remettre en cause la sienne...Tout cela n'est qu'une question de temps.

  • Parler de culture mondiale, je suis un peu sceptique comme tous ses détracteurs lol! j'entre dans les critiques toujours pas très bien senties lol

    il devient virale, je pense du fait de la solidarité morale, quant aux actes de solidarité je reste encore sceptique, espérons qu'elle va plus loin que le nombre de vues sur le net.

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