La survie des médias d’information est elle liée à leur structure juridique ? Dans son ouvrage Sauver les médias, Capitalisme, financement participatif et démocratie, l’économiste Julia Cagé propose un nouveau modèle d’entreprise de presse «adapté aux XXIe siècle». Il est fondé sur le caractère non lucratif et la participation de tous les actionnaires et contributeurs à la prise de décision. Julia Cagé est l’invitée de l’Atelier des médias cette semaine.

(Billet rédigé avec Ziad Maalouf)

Cela fait une bonne dizaine d'années que la crise de la presse occupe les esprits. Les journaux, les télés, les radios, sont petit à petit amenées à devoir repenser leur modèle économique dans un environnement bouleversé par l'Internet et les nouvelles technologies. On a vu en France et ailleurs dans le monde des dizaines de titres historiques disparaître, céder devant le poids des dettes que la baisse de revenus publicitaires et de ventes ne parvenaient plus à contrebalancer. On a vu des institutions séculaires êtres vendues, rachetées par des fortunes plus ou moins récentes, plus ou moins légitimes.

Notre invité s'inquiète de ce phénomène et souhaite prémunir les entreprises d'information contre les aléas du futur. Elle invite à mettre en place une structure d'entreprise dédiée aux médias qui produisent une information de qualité ; une structure juridique qui les préserve de l'influence des marchés ou des actionnaires soucieux de leur image.

Julia Cagé est professeur d’économie à Sciences Po Paris. En février 2015, elle a publié Sauver les médias aux éditions du Seuil, un essai qui se présente comme un cri d’alarme mais aussi comme une invitation à repenser les structures juridiques des entreprises de presse.

Moins de journalistes, moins de qualité, moins de lecteurs

Au départ, il y a un constat. Celui de l’appauvrissement quantitatif et qualitatif de la production journalistique. Alors que le bon fonctionnement démocratique nécessite que les citoyens soient informés de manière indépendante et transparente, les journaux sont de plus en plus dépendants des acteurs externes et leurs salariés sont de moins en moins nombreux.

«Ce qui est effrayant dans les sondages c’est que les gens ne font plus confiance aux médias pour leur fournir une information de qualité. Ils ont l’impression que les médias sont biaisés, que les journalistes sont “copains” avec les politiques, que les patrons de presse ne sont pas tout à fait honnêtes, qu’on ne les informe pas objectivement.»

Des facteurs liés aux lois de l’économie de l’information

L’économie des médias a souffert de la baisse des revenus publicitaires, et cela dans le monde entier. Julie Cagé explique que la part de la publicité dans les revenus de la presse papier et numérique est passée de plus de 80% à 65% depuis 2005. Ceci réduit le financement des entreprises de médias.  Pour compenser cette baisse de revenus, «des milliardaires aux poches sans fond ont investi des millions dans la presse» comme Patrick Drahi, co-propriétaire du journal Libération ou Xavier Niel, patron de Free.  «On ne peut exclure que, en achetant ces journaux, ce sont des outils d’influence dont nos généreux milliardaires font l’acquisition.»

En ce qui concerne le service public, Julia Cagé souligne un problème de gestion financière:

«L’exemple que donne aujourd’hui l’Etat français, en termes de refinancement de France Télévision et de Radio France, est très mauvais. Cela montre que lorsqu’il faut faire des économies on est prêt à faire des économies sur la mission de service public des médias.»

La clé est dans l’indépendance, la fin du profit et la participation

«On a du mal à réformer, à remettre plus d’argent dans les médias, parce qu’on n'a pas trouvé la bonne manière, manière tout à fait neutre et non arbitraire de soutenir les médias en France et un peu partout dans le monde.» Julia Cagé invite à mettre en place une structure juridique d'entreprise qui préserve les médias de l'influence des marchés ou des actionnaires soucieux de leur image.

Son modèle repose sur un statut hybride à caractère non-lucratif, qu’elle a baptisé “fondaction”, car à mi-chemin entre une fondation et une société par actions. Concrètement, elle permet à tous ses actionnaires, quel que soit le montant de leur apport, d’avoir une influence dans les décisions qui sont prises. Cela n’inscrit pas sa proposition dans une logique “un actionnaire, une voix” mais plutôt dans une dynamique proportionnelle: le pouvoir d’un donateur augmente certes en fonction du montant, mais cette augmentation est limitée. Ce modèle permet d’évacuer également la notion de profit dans les entreprises de médias.

«Toute personne, physique ou morale, peut contribuer au bon fonctionnement de la société de son choix en lui faisant un “don”. Dans le système que je propose, ces dons bénéficient des réductions d’impôts actuellement réservées aux fondations, mais ne viennent pas pour autant sans contrepartie. En effet, ils constituent le capital social de la société de média, et ces apports en capital s’accompagnent de droits “politiques” (...) c’est-à-dire de droits de vote.» -Extrait de Sauver les médias, chapitre 3: «Un nouveau modèle pour le XXIe siècle».


Cette configuration permettrait de rendre à chaque entreprise de presse son indépendance, car elle la libère des attaches publicitaires et étatiques, ainsi que de celles des fonds privés à visée mercantile. Elle fait écho au modèle pour lequel milite Edwy Plenel, co-fondateur du site Médiapart, qui a dégagé plus d'1 million d'euros de bénéfices en 2014.

Sur le plateau des Décideurs du Net, Edwy Plenel défend une « troisième voie » financière, une voie du non-profit qui permette aux médias de « rester indépendants tout en ayant les moyens de construire une offre éditoriale ».

«Mon livre est fondamentalement optimiste. Je pense que si l’on fait les bons choix, il y a une vrai demande citoyenne pour des médias de qualité. Les gens seront prêts à racheter et à remettre de l’argent dans les médias.»  -Julia Cagé

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Melissa Barra est journaliste de RFI
@MelissaBarrra

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Commentaires

  • Toute personne, physique ou morale, peut contribuer au bon fonctionnement de la société de son choix en lui faisant un “don”. Dans le système que je propose, ces dons bénéficient des réductions d’impôts actuellement réservées aux fondations, mais ne viennent pas pour autant sans contrepartie. En effet, ils constituent le capital social de la société de média, et ces apports en capital s’accompagnent de droits “politiques” (...) c’est-à-dire de droits de vote.» -Extrait de Sauver les médias, chapitre 3: «Un nouveau modèle pour le XXIe siècle».

    Cette configuration permettrait de rendre à chaque entreprise de presse son indépendance, car elle la libère des attaches publicitaires et étatiques, ainsi que de celles des fonds privés à visée mercantile. Elle fait écho au modèle pour lequel milite Edwy Plenel, co-fondateur du site Médiapart, qui a dégagé plus d'1 million d'euros de bénéfices en 2014.

    Oui, mais il ne faudra pas, pour autant, accepter le bénévolat comme je l'explique dans mon papier : Non au bénévolat dans la presse ! Non aux publications de livres ‘’à compte d’auteur’’ ou ‘’à compte participatif’’ dans l’édition [  http://www.lamidesauteurs.fr/non-au-benevolat-dans-la-presse-un-art...  ]

    • Bonjour Dominique,

      Il ne s'agit pas ici de bénévolat. Les journalistes ainsi que tous les autres salariés sont rémunérés. En revanche, les actionnaires ne dégagent pas de profits. Ce n'est pas une entreprise à brut lucratif mais ce n'est pas non plus une association fondée sur le bénévolat.

  • Mais est-ce que les Pays du Sud sont vraiment préoccupés par cette crise qui touche le secteur de la presse?
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