Je reviens sur un sujet qui me tient à coeur : le rapport des "grands journalistes" aux nouvelles technologies et au web, manifestées dernièrement par la pratique des médias sociaux. L'affaire dite du "tweet Trierweiler" n'est pas un cas isolé d'une certaine marche de l'histoire et des médias modernes. Et qui sanctionne un rapport pour le moins chaotique, dans lequel se mélangent découvertes tardives, zèle ostentatoire, parfois bêtises puériles et aussi belles surprises.

Le ou la journaliste n'est en rien, par défaut, un utilisateur né du média 2.0 et de ses outils principaux. On croit souvent cela à tort, par facilité et rapprochement des univers : l'information et les technologies de l'information. Voici quelques exemples à méditer, puisés dans l'actualité des dernières années :

  • le rapport à l'imprimé (outil) : toujours nécessaire pour certaines signatures "de l'ancienne école", il matérialise l'information reçue. Philippe Bouvard par exemple, lit ses faxs en voiture; quand chez Radio France Guy Carlier se faisait imprimer ses mails.
  • le rapport à l'imprimé (publié) : Mieux, de nombreux grands journalistes se vantent de ne pas tomber dans le web. Ils en développent un sentiment de supériorité : Philippe Manoeuvre refuse toute forme de web... en face d'une "presse d'avant" et d'un journalisme forcément meilleur.
  • le rapport au blog : c'était hier une des premières frontières à franchir pour un journaliste, que d'admettre de bloguer. Tel fut le cas de Daniel Shneidermann en 2005, puis de "JFK" en 2010... Point commun : quand ils s'y mettent, il faut que tout le monde s'écarte, que place soit faite, que l'on ne lise plus qu'eux. Le blog ? Du jour au lendemain, ils en mangent au p'tit déjeuner et en prennent sous perf'.
  • le rapport à la notoriété : même chose avec Twitter, où une recrudescence de people journalistes s'est inscrit depuis un an environ, tout comme les politiques. Quand ils arrivent, il faut faire place. Et très vite leur "notoriété" écrase toute logique. Symptomatique fut fin 2010, l'adaptation tardive de l'équipe du Grand Journal de Canal + à l'usage de Twitter. Et il a fallu près d'un an pour qu'ils se dotent, via le Petit Journal et notamment Vincent Glad, d'un chroniqueur spécial 2.0, capable de décrypter les médias sociaux. Plus globalement, on a débuté par une phase de jeu/découverte assez légère, pour seulement ensuite passer aux choses sérieuses.

Mais quelques belles surprises et complémentarités "média classique/web" se font jour pourtant dans la presse, pas forcément d'ailleurs là où on les attendait : un Nikos Aliagas par exemple pour la rythmique de participation quotidienne et son ouverture d'esprit; ou plus récemment pour son phrasé lettré et sa distance, un Bernard Pivot; encore plus récemment avec des plumes tweeteuses qu'on découvre comme si elles avaient été faites pour Twitter (par exemple Antoine de Caunes).

- la renaissance permanente : hier Rue89 et Slate, plus récemment le Huffington Post... tous les journaux en ligne ont tendance à se réinventer sur le web, à refaire son histoire et à prétendre en être la dernière forme absolue. Comme si rien n'avait existé auparavant, et que rien n'existerait vraiment après.

Jeux de pouvoir

Le problème, au fond, n'est pas tant qu'un journaliste -connu ou pas- s'y mettent tard ou pas, ou soit ou non maladroit. Mais c'est plutôt toute la relation de pouvoir qui entoure ce passage, sur fond de crise des médias.

En gros et pour résumer, c'est un peu au niveau individuel comme si l'on avait dit hier "bon, les jeunes, poussez pas avec votre web et vos réseaux sociaux, c'est du vent", pour enfiler derrière un "ah au fait toi le stagiaire, tu m'expliques le 2.0", pour finir dans la foulée sur un "ouais bon d'accord, on s'y met et maintenant et c'est nous les patrons du 2.0".

Un peu aussi comme si au niveau des entreprises de presse, le dernier né était systématiquement celui qui a raison, quelque soit sa profondeur ou son expertise. Une sorte de "Far Web" où demain, d'un clic, chaque bandit peut devenir shérif !

Pour compléter : relire par exemple les notes "Journalisme et journalistes sur internet" et aussi "Sur TF1, stars du net = stars de la loose".

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