Entre bouts de ficelle et coups de matraque : être journaliste au Togo

Pressions, intimidations, manque de rigueur, manque de moyens, autocensure, corruption : Etre journaliste au Togo ce n’est pas simple. J'ai rencontré 5 confrères de la radio, de la télé et de la presse écrite à Lomé pour dresser un portrait d’un métier souvent assimilé à un sacerdoce. Reportage à écouter et lire.


Au Togo, les médias indépendants sont autorisés depuis le début des années 1990 seulement. La loi institue la liberté de la presse, mais régulièrement, les organisations de défense des journalistes togolaises montent au créneau pour dénoncer les pressions, intimidations ou même violences que subissent certains journalistes, lorsqu’il ne s’agit pas carrément de fermetures administratives plus ou moins argumentées.

 

L'association togolaise SOS journalistes en danger déplore la situation dans son Mémorandum 2011 sur les entraves à la liberté de la presse. Lorsque je préparais mon voyage au Togo, où je me rendais pour un festival consacré à la culture vaudou, j’ai été frappée par le nombre d’entraves à la liberté de la presse recensées par les journalistes togolais.

 

J’ai donc voulu donner la parole aux journalistes togolais, afin qu’ils racontent comment ils composent au quotidien avec une « semi-liberté » de la presse, et malgré des moyens techniques et financiers limités. Jeunes ou expérimentés, de médias publics ou privés, de presse écrite, de radio, ou de télévision, ces journalistes togolais ont tous accepté de raconter leur quotidien… sans langue de bois.

Andréa Magnime, Kanal FM.

Augustin Amega, Le Canard Indépendant

Gracia Amah, Radio Télévision Nationale du Togo

Noël Kokou Tadegnon, Reuters et Deutsche Welle

Ferdinand Mensah Ayité, SOS journalistes en danger


Écoutez le reportage (28 min. et 03 sec.)

Augustin Amega, Journaliste et Directeur de publication du Canard indépendant, dans son (petit) bureau de Lomé (Photo par Amélie Niard). Plusieurs journaux "amis" partagent avec le Canard indépendant la location d'un petit immeuble, avec une grande salle qui peut servir pour les réunions des uns et des autres, à tour de rôle. 

 

Dans son dernier classement de la liberté de la presse, l’ONG française Reporters sans frontières a classé le Togo au 79e rang sur 179. Un résultat « moyen », qui permet à l’organisation de qualifier la situation des journalistes au Togo de « plutôt bonne ».

Les récentes violences constatées à l’égard de journalistes incitent cependant à la prudence et à la vigilance : en février dernier, Max Savi Carmel, du Magazine béninois (mais très présent au Togo) Tribune d’Afrique, a été arrêté alors qu’il menait une enquête à Lomé.

La Haute autorité de l’audiovisuel et de la communication (HAAC), instance de régulation des médias togolais, a finalement ordonné la suspension de la publication le 20 avril dernier, pour « raisons administratives ».

 

En mars, le photojournaliste Fredo Attipou a été agressé par des policiers alors qu'il couvrait une manifestation organisée par les associations de défense des droits de l'homme.

Enfin, le vendredi 27 avril - 52e anniversaire de l'indépendance du Togo, c’est le journaliste et photographe Noël Kokou Tadegnon, qui a été agressé par des policiers, sur la place de l'indépendance à Lomé, alors qu’il couvrait une manifestation du collectif Sauvons le Togo.

Correspondant de Reuters et de la Deutsche Welle, membre de l’Atelier des médias, Noël fait justement partie des journalistes que j’ai rencontrés lors de mon séjour au Togo. Derrière son sourire rieur se cache un professionnel courageux et déterminé, intransigeant sur les questions d'indépendance.

Noël ne reçoit pas de "cadeaux", et il ne fait de cadeau à personne, alors il en agace certains. C'est d'ailleurs la seconde fois que Noël Tadegnon a des "soucis" avec des hommes en uniforme.
Il y a deux ans, alors qu'il couvrait une manifestation avec son confrère Didier Ledoux, un coopérant militaire français s'emporte violemment contre Didier Ledoux, et cherche à lui prendre son appareil photo.

Noël, qui filmait toute la scène, est à son tour menacé par le militaire. Mais la vidéo est là, et Noël n'hésite pas à la diffuser, notamment sur son blog et les réseaux sociaux : le buzz est immédiat.

 

"Tu le mets en taule...Tu sais qui je suis..."

L'affaire fait grand bruit, jusqu'aux excuses publiques du militaire français, et même une réaction du ministère français de la Défense, qui a réaffirmé à cette occasion son "attachement" à la liberté de la presse". Cette fois-ci, l'agression était physique et Noël a été hospitalisé pendant deux jours, durant lesquels il a dû subir de nombreux examens.

 

M. Biossey Kokou Tozoun, président de la HAAC, a également répondu aux questions de Ziad Maalouf concernant ces affaires récentes et la situation générale des journalistes au Togo.


Écoutez l'entretien téléphonique (11 min. et 45 sec.)

 

Pour conclure, il faut quand même rappeler que si les difficultés restent très importantes pour les journalistes togolais, ces questions d’indépendance, de déontologie ou de manque de moyens se posent dans tous les médias du monde... La liberté de la presse n'est jamais vraiment un acquis, et doit être défendue au quotidien.

 

Merci encore à tous les journalistes qui ont accepté de témoigner et de se raconter de manière aussi sincère et directe. 

J'en profite aussi pour remercier Augustin Sizing, directeur de l'Observatoire togolais des médias, Fazio Galley, journaliste à la Radio X-Solaire, et Bertrand Kogoé, membre de l'Atelier des médias, pour leurs analyses qui m'ont beaucoup aidé lorsque j'étais au Togo. Egalement une pensée pour Charles Le Bon Vodounon, qui anime le blog TogoCouleurs sur Mondoblog, et qui m'a livré quelques conseils et éclairages avant mon départ.

Les boîtes à lettres destinées aux journaux togolais à la Maison de la Presse de Lomé. Elles sont en piteux état, comme l'ensemble du bâtiment. (Photo par Amélie Niard)

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Balises : journalisme, liberté de la presse, médias du monde, togo

Commentaire de nicolas damitotine LIGLIH le 3 mai 2012 à 16:50

sa ses vrai je vis a lomé et je sais comment les journaliste souffe dans leurs surtout les moyen financier

Commentaire de Sylvio Combey le 4 mai 2012 à 13:41

Ce billet et les interviews des confrères, retrace bien la situation au Togo. Je partage avec vous et sur mon blog, uneinterview que m'a faite Afriqinvisu. Bonne lecture

Commentaire de ARMANDE KRA le 4 mai 2012 à 18:11

ce métier sans passion n'est pas faisable, c'est risquer sa vie pour la vérité, Sylvio Combey et tous les journalistes qui risquer votre peau chaque jour...chapeau!

Commentaire de denis maguet le 4 mai 2012 à 22:07

Comme d'habitude, mais chapeau bas à cet exercice qui consiste à faire savoir un 3 mai 2012! slt

Commentaire de KOGOE Bertrand le 5 mai 2012 à 12:03

Merci pour cet éclairage sur les médias du Togo et sur les difficultés que les journalistes ont à effectuer leur métier ...  Un autre regard sur les médias du Togo à travers les commentaires du rapport de la HAAC du Togo en date du 23/03/2012 : Médias du TOGO - Rapport de monitoring de la HAAC du 23 mars 2012 c....

Commentaire de Gratien Kitambala le 5 mai 2012 à 17:11

Intéressant dossier. J'avais l'impression d'entendre parler de la situation de la presse dans mon pays, surtout pour ce qui est des conditions de travail. En RDC, la profession la moins syndiquée est celle des journalistes. Ils ne révendiquent presque jamais, ne vont jamais en grève. Au point que les gens s'étonnent qu'ils soient prompts à dénoncer ce qi se passe partout ailleurs sauf chez eux...

Commentaire de KOGOE Bertrand le 5 mai 2012 à 17:56

Gratien, j'aurais voulu avoir un j'aime de Facebook sur ton commentaire pour pouvoir te le dire! !!! la situation est semblable dans bon nombre de pays ! ... surtout africains !

Commentaire de Essamba ibohn Marie Danielle le 6 mai 2012 à 2:16

Je crois c'est plus que ça, c'est implicitement collectif, c'est une religion en Afrique! Au cameroun,les fidèles

doivent suivre les règles, la releve narrive pas a les redefinir. le syndicalisme est a bout de souffle.

A croire que ce qui gangrène le métier ce n'est pas l’environnement social -corruption,déontologie, la censure,les jeux de pouvoirs - mais Le journaliste.

Commentaire de Amélie Niard le 6 mai 2012 à 14:04

Merci à tous pour vos commentaires ! (Et désolée d'avoir été un peu longue à y répondre : hier j'étais en tournage pour un autre reportage, sur un tout autre sujet...)

Bertrand, Sylvio, merci pour les éclairages supplémentaires ! Gratien a en effet mis le doigt sur un point essentiel : la question de l'organisation des journalistes est centrale, et justement, plusieurs journalistes togolais que j'ai interviewé déploraient le manque de communication, et encore plus de solidarité, entre confrères journalistes...

En revanche, les patrons de presse, eux, ont bien réussi à s'organiser en Comité (CNPP), et il faudrait vraiment que les journalistes togolais puissent se regrouper pour pouvoir négocier d'égal à égal face aux patrons, créer une convention collective pour fixer un salaire minimal, etc... 

@ Marie Danielle : je comprends votre réaction... D'ailleurs, les journalistes qui témoignent dans ce reportage font aussi leur auto-critique... Lorsque Gracia Amah se demande s'il sont journalistes ou chargés de communication par exemple ! 

Bien sûr, chacun est responsable de ses actes, et choisit sa manière de travailler... Mais je pense qu'il est très difficile pour les journalistes de respecter à la lettre les règles, la déontologie, dans un environnement où la corruption, la censure et les jeux de pouvoirs sont justement la règle depuis des décennies... Les choses bougent, mais un tel changement prend forcément un peu de temps !

 

Commentaire de SEHONOU Komi Céphas le 8 mai 2012 à 14:13

"Le journaliste a le devoir de couvrir un évènement en bonne et dû forme selon la déontologie et l'art du métier. Au Togo, il est constaté que ce sont les gouvernants qui dictent ce qui peut passer comme information selon leur goût aux journaliste. Nous devons nous mettre en bloc pour éviter ces dérapages de nos dirigeants africains qui ne compte que sur leur pair français pour ainsi violer nos droits, restreindre nos libertés, etc. Ils sont tous pareils Afrique francophone. Nous les invitons à changer d'idée pour une Afrique épanouie, sinon la révolte reviendra et les cœurs meurtris se vengeront contre les cœurs endurcis. A bon entendeurs salut!

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