Josh Cohen est de passage en Europe. Aux yeux de certains dans le monde de la presse écrite, il fait figure de grand méchant loup: lui, le patron de Google news à l'échelle mondiale serait responsable des maux qu'endurent les journaux. C'est là dessus que je l'ai interrogé et sans se départir d'un ton courtois et souriant, Josh Cohen renvoie chacun à ses responsabilités en montrant la voie de sortie de la crise, selon lui: une collaboration accrue avec Google.

[Un extrait de cette inetrview sera diffusé dans la prochaine émission]

Ecoutez l'interview en anglais (16 min. et 39 sec.)

Philippe Couve: Bonjour Josh Cohen Josh Cohen: Bonjour, comment allez-vous ? Philippe Couve: Bien merci. Vous êtes business product manager chez Google et vous êtes en charge de Google news. Josh Cohen: C’est ça.Philippe Couve: Vous étiez auparavant en charge du business development chez Reuters.Josh Cohen: OuiPhilippe Couve: En quoi, est-ce différent ?Josh Cohen: Chez Reuters, j’ai commencé à m’occuper de médias grand public (consumer media) au moment où ils commençaient à étendre leur activité, au-delà de la seule agence de presse, en direction des médias en ligne. C’était très orienté « business development », ce qui signifie largement internet. Chez Google, nous travaillons également avec des partenaires, mais c’est un peu plus orienté "produit" que ça ne l’était chez Reuters.Philippe Couve: Aujourd’hui, vous êtes sans doute l’une des personnes les plus importantes sur le marché de l’information. Est-ce que vous sentez comme le Citizen Kane du siècle d’internet ?Josh Cohen: Pas vraiment. Je pense que la chose importante à comprendre, c’est que chez Google et particulièrement chez Google news, nous ne sommes pas des éditeurs de presse. Nous ne sommes pas des journalistes. Nous ne créons pas de contenu. Nous nous concentrons vraiment sur ce qui permet aux gens de trouver l’information et le contenu produit par d’autres. Et nous dirigeons le trafic vers eux.Philippe Couve: Mais vous savez que vous tenez une place importante dans l’accès aux articles et aux informations…Josh Cohen: Oui. La manière dont nous envisageons cela, c’est une relation de symbiose. Je le répète, nous ne créons pas de contenu mais dans le même temps, nous offrons aux créateurs de contenu les moyens d’être trouvés sur le Net et ainsi ils veulent être lus. Ils n’ont pas l’audience et le savoir-faire dont dispose Google et nous, nous n’avons pas leur contenu.S’il n’y a pas de bon contenu en ligne, cela n’a pas vraiment de sens d’avoir un moteur de recherche, que ce soit pour les infos ou autre chose. Donc, c’est important pour nous d’avoir leur contenu et c’est important pour eux de profiter de la plateforme et de la taille de Google pour s’assurer d’atteindre le plus grand nombre de lecteurs possible.Philippe Couve: La relation est loin d’une symbiose en ce moment. Récemment, en France, un des principaux responsables d’un groupe de presse a dit : « Google est notre pire ennemi ». Qu’en pensez-vous ?Josh Cohen: Je pense que cela vient beaucoup des défis extrêmement importants que doit relever le monde de la presse écrite. Mais, si vous observez les journaux et les éditeurs et ce qu’ils essayent de faire en ligne, on voit qu'il existe trois manières pour les éditeurs d’accroître leur marché. Soit accroître l’audience; soit vendre la publicité plus cher; soit avoir un site web plus attirant et efficace pour que les gens passent plus de temps sur leur site web. Google travaille vraiment avec les éditeurs à travers le monde sur ces trois axes.Google news n’est que l’un des éléments sur lesquels ils peuvent s’appuyer pour accroître leur fréquentation et augmenter la distribution de leur contenu. Par ailleurs, c’est également une partie importante de notre activité de les aider à monétiser cette audience pour gagner de l’argent. L’autre partie, c’est la technologie. Google ne crée pas de contenu mais nous créons beaucoup de technologies. Faire que cette technologie soit ouverte et accessible comme les API de Google maps de sorte que les éditeurs ne passent pas du temps et ne consomment pas des ressources à réinventer la roue au lieu de faire ce qu’ils font le mieux : créer de bons contenus et s’appuyer sur de bonnes technologies.Je répète que je comprends qu’il existe une sorte de frustration. Ce qui est en train de se passer, c’est un changement spectaculaire que les médias en ligne sont en train de provoquer. Une partie de mon boulot c’est de parler avec les éditeurs de presse et de mettre en place des partenariats avec eux. Et je pense qu’il faut les aider du mieux que nous pouvons.Philippe Couve: « Don’t be evil » (Ne faites pas le mal), c’est le slogan officiel de Google. Ne pensez-vous pas que parfois, votre activité est néfaste pour le monde de la presse ?Josh Cohen: Je pense qu’il est important de faire la distinction entre ce qui se passe en ligne (des changements fondamentaux sont en train d’être provoqués par les médias en ligne et touchent la presse écrite mais aussi les autres médias) et ce que fait Google. Il y a certaines tendances lourdes sur internet que Google ne pourrait pas contrôler même si nous le voulions. Nous ne pouvons pas empêcher les gens de consulter leurs informations en ligne. La tendance au journalisme citoyen et tous ces flots d’informations, c’est bien au-delà de Google. Mais une fois encore, pour en revenir spécifiquement à ce Google fait, c’est essayer de travailler avec les éditeurs de presse et tous les créateurs de contenu à travers le monde pour les aider à prospérer dans le monde numérique.Philippe Couve: Quelle est votre position sur la question du droit d’auteur ?Josh Cohen: Nous respections absolument le copyright. A 100 %.Philippe Couve: En Belgique, la justice a condamné Google pour violation des droits d’auteur sur Google news.Josh Cohen: L’affaire est encore devant la justice. Nous avons fait appel de cette décision. C’est donc une affaire en cours de jugement. Mais, nous respectons absolument les lois sur les droits d’auteur. C’est important de rappeler que les éditeurs ont l’entier contrôle de leur contenu. S’ils ne veulent pas que Google indexe leur contenu, ils ont le contrôle là-dessus. Ils peuvent nous le faire savoir ou plus simplement encore ils peuvent mettre un petit code très simple sur leurs pages que Google comprendra mais également Microsoft ou Yahoo. Il y a des normes techniques qui donnent aux producteurs de contenu le contrôle pour décider s’ils veulent être référencés ou pas par les moteurs de recherche.Philippe Couve: Une question de Frédéric Joumbi, membre de l'Atelier des médias. Quel type de coopération peut-on envisager entre Google et les médias ?Josh Cohen: Je pense qu’il y a un certain nombre de choses que nous faisons déjà, mais ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas faire plus. Et on travaille dans ce sens-là. Par exemple, si l’on parle encore de distribution, Google news est vraiment un canal de distribution de l'information mais il y a des questions comme « comment peut-on exploiter au mieux les API? » et proposer un autre canal de distribution.Y a-t-il d’autres modèles de syndication par lesquels on peut distribuer le contenu sur différents réseaux ? Google peut atteindre énormément de gens. Comment peut-on exploiter cela pour que le contenu atteigne plus de monde ? Pour ce qui concerne la monétisation, je pense que nous sommes seulement en train de commencer à entrevoir les possibilités existantes.Nous avons fait beaucoup dans le domaine de la recherche, mais dans le domaine de la publicité « display », comment peut-on mieux cibler et mieux comprendre ce qu’est une publicité pertinente? Google a réussi dans le domaine de la publicité parce que nous avons reconnu qu’une publicité utile et pertinente était une bonne chose. Je pense que l’on peut faire beaucoup plus dans ce domaine.Et puis, une fois encore, il y a la technologie. Que peut-on faire avec tout ce qu’on a fabriqué : Google earth, Google maps, YouTube. Google est très ouvert en terme de technologie que nous créons. Nous voulons les diffuser. C’est le cas avec ces mashups que les gens inventent. Comment les éditeurs de presse peuvent-ils tirer parti de cela ? Ce sont des choses que les médias commencent à faire.Il y a quelques semaines, il y avait des incendies autour de Los Angeles. Des incendies dévastateurs. Le Los Angeles Times a fait quelque chose d’incroyable. Ils ont pris les API de Google maps, leurs journalistes ont placé des icones sur les cartes pour signifier : ici il y a un incendie, ici des maisons ont été détruites, ici les secours sont à l’œuvre… C’est quelque chose dont nous parlons avec eux. C’est fascinant. Ils ont été capables de donner beaucoup plus de contexte et d’éléments de compréhension à une actualité qu’ils n’auraient été capables de le faire seulement avec des mots.Les éditeurs de la presse écrite commencent à comprendre qu’un journal en ligne ce n’est pas seulement prendre le contenu du journal et le mettre en ligne. C’est raconter des histoires d’une manière spécifique et propre au média.Philippe Couve: C’est votre conseil aux journalistes : utilisez les technologies Google ?Josh Cohen: C’est un élément parmi d’autres. Il n’y a pas de réponse unique. Je pense qu’il y a plus de questions que de réponses à l’heure actuelle. La question importante, c’est comment pouvons-nous nous asseoir autour de la table, travailler ensemble, expérimenter, apprendre et aller de l’avant ?Philippe Couve: Quelle est votre vision ? Pensez-vous que la presse écrite va disparaître comme une sorte de dinosaure de l’ère numérique ?Josh Cohen: Il y a deux choses différentes. Il y a les journaux et il y a l’actualité, autrement dit le journalisme. Je ne sais pas quel est l’avenir pour les journaux. Ce sont certainement des temps difficiles avec des enjeux financiers, particulièrement aux Etats-Unis où il y aura des morts. C’est l’économie et c’est la tendance en ce moment dans le domaine de la presse écrite. Mais je ne sais pas. Je ne suis pas assez stupide pour faire ce genre de prédiction.Mais je pense que ce qui est important, ce sur quoi nous nous concentrons, c’est que l’information survive. Et que cette information prospère. Et que le contenu de grande qualité produit par les journaux continue d’exister que ce soit dans la presse écrite, sur les téléphones portables ou sur les ordinateurs. Je pense que tous ceux qui s’intéressent au journalisme, et pas seulement Google, devraient être agnostiques quant à la forme que cela peut prendre tant que la qualité des contenus est au rendez-vous.Philippe Couve: Une question de Jean-Pierre Govekar sur le site de l’Atelier des médias : qu’est-ce qui est le plus important pour Google, un article ou un billet sur un blog ?Josh Cohen: C’est l’information la plus pertinente qui nous préoccupe. Nous ne faisons pas cette distinction. Nous établissons des classements mais en nous fondant sur différents signaux : est-ce que c’est du contenu original, quel est le volume de contenu original produit par une source donnée? Le comportement des utilisateurs également nous donne beaucoup de signaux très forts pour identifier des sources dignes de confiance. Je veux dire que ce n’est pas moi qui m’assied et qui décide ceci est une source digne de confiance, cela n’en est pas une. Ca se fait en captant les signaux émis sur le web ou de la part des utilisateurs et on essaye de mettre tout cela dans nos algorithmes de classement. L’enjeu c’est d’organiser l’information.Philippe Couve: Pour beaucoup de médias, cela a longtemps été efficce de copier/coller les articles d’agence de presse pour bien figurer dans Google. Est-ce que ça marche toujours ?Josh Cohen: On essaie d’améliorer cela et on travaille déjà avec certaines agences de presse comme l’AFP pour être plus efficace dans la détection de contenu dupliqué. Notre objectif, pas seulement vis-à-vis des agences de presse mais aussi de toutes les publications, c'est de déterminer s’il s’agit de syndication légitime ou d’articles qui ont été copiés/collés. Nous cherchons à savoir quel est l’article original pour le créditer en tant que tel et pour lui envoyer du trafic. Je pense que nous avons fait des améliorations significatives dans ce domaine. Ce n’est pas un problème facile à résoudre. Mais c’est vraiment quelque chose qui nous préoccupe.Philippe Couve: Une question déposée sur le site de l’Atelier des médias par Enikao : est-ce que vous pensez que Google pourrait faire de la formation pour les journalistes ou les patrons de médias pour leur apprendre à utiliser les technologies de Google ?Josh Cohen: Je pense que nous faisons cela. Une part importante de mon travail consiste à rencontrer les rédacteurs en chef, les directeurs de rédaction pour parler des moyens d’utiliser au mieux Google news en terme de distribution….Philippe Couve: Imaginez-vous une école de journalisme Google ?Josh Cohen: (Rires) Je ne sais pas s’il faut imaginer une école avec un financement. Nous ne parlons pas seulement avec les patrons mais avec les journalistes également, c’est la partie plaisante du travail de s’assurer qu’il y a un dialogue, ça évolue et ça change donc nous voulons être partie prenante de ces changements.Philippe Couve: Une question de Bertrand Kogoé sur le site de l’Atelier des médias : étant donné la position de Google dans le domaine de la recherche sur internet, doit-on craindre des risques de manipulation des résultats ?Josh Cohen: Je crois qu’il est important de reconnaître que les utilisateurs peuvent facilement changer de moteur de recherche, cela ne leur coûte rien et c’est très facile, c’est juste à un clic à faire. Une partie de notre mission et une partie de ce que nous essayons de faire en tant qu’entreprise, c’est de proposer les résultats les plus honnêtes, les plus objectifs et les plus pertinents. Si nous décidions de changer et de manipuler les résultats, les avantages à court terme ne seraient rien face au coût potentiel que cela représenterait à long terme. Ce ne serait pas cohérent avec ce que nous essayons de faire en tant qu’entreprise.La facilité qu’il y a pour les internautes à changer de moteur incite tout le monde à être honnête. Si vous regardez un peu en arrière, dans les réseaux sociaux, les portails ou les moteurs de recherche qui ont précédé Google, vous avez vu des sites qui étaient numéro un il y a 5 ou 6 ans et qui maintenant ont disparu. Et tous ceux qui travaillent sur le web, pas seulement Google, sont conscient de cela. Nous devons être loyaux vis-à-vis de nos utilisateurs.Philippe Couve: Vous avez lancé il y a quelques mois Google news archive. De quoi s’agit-il ?Josh Cohen: Google news archive a été lancé au début de 2006. Au début il s’agissait de prendre le contenu d’archive qui était en ligne et de permettre de naviguer dedans comme nous le faisons avec Google news qui se consacre sur les 30 derniers jours seulement. Le problème c’est que les archives en ligne ne remontent qu’au moment où les médias ont eu des sites web. Ca veut dire que ça remonte aux années 1990. Ce n’est pas réellement des archives.Ce que nous avons lancé il y a trois mois environ, c’est un travail avec les journaux pour numériser leurs microfilms d’archives. Donc on travaille avec eux, on numérise leur contenu, on fait de la reconnaissance optique de caractères, on extrait les métadonnées de ce qui n’est qu’une image au départ et on met ça en ligne parce que si l’on veut organiser l’information à l’échelle mondiale, que cela soit utile et que ça marche, on ne peut le faire si c'est en ligne.Donc on travaille avec les journaux. Nous prenons à notre charge le coût intégral de la numérisation et comme cela on peut augmenter le nombre de sources et également la profondeur de ces archives dans le temps. Au lieu de 10 ans, dans certains cas nous avons 200 ans.Philippe Couve: C’est seulement pour les journaux américains ?Josh Cohen: C’est lancé seulement en langue anglaise pour le moment mais nous discutons avec les journaux pour l’étendre à l’échelle mondiale.Philippe Couve: Sur quel genre de projets travaillez-vous chez Google news actuellement ?Josh Cohen: Beaucoup…. Trop…Nous travaillons sur toutes sortes de médias. La vidéo est quelque chose sur quoi nous travaillons pour permettre une meilleure intégration dans Google news, mais aussi sur ce qui permet aux internautes d’avoir plus de contrôle sur leur version de Google news avec des sections personnalisées. C’est sur ce genre de choses que nous travaillons. Nous essayons de sortir rapidement des versions 1 . Certaines marchent, d’autres pas. Et nous recommençons dans un processus itératif autant que possible.Philippe Couve: Qui considérez vous comme votre principal concurrent ?Josh Cohen: Nous ne pensons pas aux médias mais autres agrégateurs d’informations. Ca varie d’un marché à l’autre, d’un pays à l’autre…Philippe Couve: Yahoo news ?Josh Cohen: Oui, des gens comme ça, dans ce secteur.Philippe Couve: Merci Josh Cohen. J’étais ravi de vous avoir dans cette émission.Josh Cohen: Merci de m’avoir invité.

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Commentaires

  • Il est vrai que certains éditeurs ne respectent pas les droits d’auteur, mais Google reste pour les bloggers, journalistes ou non, un moyen d’exprimer librement sa pensée.
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