Couverture des Inrocks n°864 (juin 2012)

Faut-il jeter le journal de 20h? Oui répond le journaliste, ancien présentateur du journal d'Arte, William Irigoyen dans son essai, Jeter le JT, “Réfléchir à 20h est-il possible?”, publié aux éditions François Bourin. Il est notre invité cette semaine pour s'expliquer.

Chaque soir, les journaux télévisés de TF1 et de France 2 rassemblent encore plus de dix millions de téléspectateurs. Pourtant, cette grand messe de l'actualité fait de plus en plus débat. William Irigoyen, journaliste et présentateur (Arte Reportage) a choisi de se livrer à une critique en règle de ce rendez-vous quotidien.

“Ce livre interroge en premier lieu le contenu d’un journal, et sa réception par les téléspectateurs – ce qu’ils y trouvent et n’y trouvent pas.”

Pour les besoins de son analyse, il a regardé les JT pendant plusieurs mois en 2012 et il s'est également plongé dans les archives de 1982, 1992 et de 2002.

Les rédactions s'imitent

“Si les journalistes se singent – leurs collègues de presse écrite et de radio font de même –, comment espérer que les spectateurs ne s’en rendent pas compte ? L’information serait-elle condamnée au suivisme ? Aurait-elle abandonné sa mission d’exploration ?”
L’auteur regrette de voir les mêmes images diffusées sur de nombreuses chaînes (images AFP, AP, Reuters etc).

William Irigoyen pointe aussi du doigt le manque d’éditorialisation des journaux télévisés et critique la “pensée monolithique” qui envahit le 20 heures.

“La télévision, contrairement à la presse écrite, n’aurait-elle pas le droit d’avoir des éditorialistes ? L’injustice est flagrante mais quand on pose la question à des professionnels de l’audiovisuel ils vous répondent très souvent que la petite lucarne est un mass media qui s’adresse à tout le monde, que le public fait l’effort d’acheter un quotidien mais pas un JT. Au fil des ans, cette incapacité à porter sa voix a conduit les médias, et plus particulièrement la télévision, à se ressembler, à favoriser l’imitation au détriment de l’affirmation de soi.”

Durant l'entretien, nous avons diffusé cet extrait, cité dans le livre, du journal d’Antenne 2 du 15 septembre 1982 présenté par Bernard Langlois.

L’éthnocentrisme

Le journaliste d'Arte relève un manque cruel de curiosité internationale et, au contraire, un goût prononcé pour les sujets météorologiques, pour les marronniers et pour les faits divers. Selon lui, la télévision obéit à la loi de proximité: “un sujet qui se déroule à nos portes intéressera toujours plus. Un argument qui va à l’encontre de l’esprit d’analyse que l’on exige des journalistes.”
Par ailleurs, il déplore que la culture soit éjectée des journaux souvent au profit de vedettes en tournée promotionnelle.

La « BFMisation » du journal


“À force de vouloir tout dire en ayant constamment l’œil rivé à la montre, le journaliste télévisé devient parfois pathétique. Il n’écoute plus les hommes politiques à qui il demande d’abord d’être courts. Il n’écoute plus les sportifs qui peuvent avoir autre chose à dire que les formules enseignées par des conseillers en communication. Il n’écoute plus les économistes dont la prétention à tout comprendre avant tout le monde se heurte souvent à l’épreuve des faits. Qu’importe le propos, les inepties, les approximations, la langue de bois, tant que l’interviewé a rempli le contrat et n’a pas dépassé les trente secondes. Le JT veut toujours plus de séquences, toujours plus d’invités au lieu de valoriser le travail de ses journalistes.”


Le JT est constamment dans l’urgence explique William Irigoyen qui dénonce le rythme effréné des titres dans lequel le téléspectateur est tenu en haleine.

Omniprésence d’experts et abondance d’infographies

Selon l’auteur, les plateaux des journaux télévisés sont envahis par les spécialistes, souvent les mêmes, qui viennent remplacer la parole du reporter. Même réflexion en ce qui concerne les infographies, nouveau support pédagogique à caractère ludique, dans lesquelles il voit une "nouvelle mode". Pour William Irigoyen, “un reportage aurait pu remplir cette fonction puisqu’il a l’avantage de confronter un propos avec la réalité du terrain.”

Pourtant, de nouvelles écritures émergent et prouvent que les chaînes de télévision repensent leurs contenus en fonction de leur cible. C’est le cas de France 2 qui, depuis la rentrée 2014, a réaménagé son journal du soir en y ajoutant une séquence quotidienne de fact checking, L’oeil du 20h, tournée à la première personne (on y voit un journaliste qui enquête).
“Quand les sénateurs puisent dans la réserve”, sujet diffusé dans le journal de 20h du 30 septembre 2014

Toujours du côté de France Télévisions, le 6 novembre dernier France 4 a lancé L’Autre JT, un programme qui se présente comme une alternative au journal télévisé et qui se définit comme un contre JT. Pour en savoir plus sur ce que va être ce nouveau rendez-vous, nous avons rencontré Boris Razon, directeur éditorial de France 4 en charge des nouvelles écritures à France Télévisions.

L’objectivité

Objectivity by Sol LeWitt

"Les images ne peuvent en aucune façon être considérées comme neutres ou objectives, terme dont raffole pourtant une partie du grand public quand il critique le travail des journalistes. « L’acte d’informer (...) qui doit décrire (identifier-qualifier les faits), raconter (rapporter des événements), expliquer (fournir les causes de ces faits et événements) » change radicalement. Il ne peut donc y avoir de vision objective du monde. D’ailleurs, il n’y en aura jamais tant que des humains peupleront les rédactions. Sinon, autant remplacer les journalistes par des ordinateurs équipés de synthétiseurs vocaux qui relaieront une information après l’autre."

A travers cette réflexion, notre invité veut faire prendre conscience de l’importance démesurée de l’image. Pour lui, le journal télévisé serait devenu un spectacle où l’image est utilisée pour sa “force de frappe". Certes le JT repose sur l'image mais il faut le considérer dans sa dualité avec le son.

"Mais quand il montre – dommage qu’il ne fasse pas assez entendre – il est dans l’excès."

Pour conclure, le présentateur de la chaîne franco-allemande appelle à casser les codes du JT pour repenser sa mission et lui accorder des temps plus longs de réflexion. Pour lui, le JT peut évoluer à condition qu'il redéfinisse ses valeurs.


“Faut-il tuer le JT ? Oui. Et si la réponse est catégorique, c’est parce que le corps présente de trop nombreuses métastases. Cette mise à mort nécessitera, j’en suis convaincu, une reconstruction lente, laborieuse même, qui découragera les bonnes volontés.”


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Commentaires

  • L'affaire Outraux, l'affaire de la Société Générale sont avant tout des affaires des MEDIAS. Des journalistes ont accepté de rapporter des abberations monstrueuses sans le moindre état d'âme. Il était devenu "évident" que des enfants avaient menti en troupeau et qu'un simple employé avait pu détourner toutes les procédures de contrôle et de blocage des ordres passés à partir de la Société Générale. Nous vivons dans la "soupe du mensonge" et plus rien ne semble pouvoir arrêter la bêtise à l'énorme front de taureau comme disait le poéte. S'il existe encore des gens courageux dans cet étrange métier ... qu'ils lévent la main pour que l'on puisse les soutenir... mais comment ? Ici peut-être ? Un rêve ?

  • (Attention clavier QWERTY)

    J'ai ecoute le podcast de l'emission via le lien soundcloud ci-dessus. Je suis a 100 pourcent d'acccord avec William Irigoyen  sur la necessite de "jeter le JT". La superpuissance des agences de presse notamment dans le contexte occidental est totalement abjecte. Mais n'est-ce pas d'un certain point de vue la rancon de la television ? Peut-on faire fi du spectacle et de la scenarisation que commade toute initiative TV ? Je crois que la TV et les journalistes qui l'animent doivent negocier entre les exigences d'un metier et le cadre meme du media.

  • C'est fait, merci Serge ;-)

  • ça me fait penser et d'ailleurs je retrouve plusieurs idées du livre, à l'Horreur médiatique de Jean François Kahn. @Simon, j'attends avec impatience le reportage sur le monde diplo ;) 

  • @Simon Decreuze

    Serge Halimi, oui!

    Merci d'avoir corrigé!

    Voilà un reportage que je vais attendre avec impatience.

  • @Jean-Luc Jaboulay

    Serge Halimi, vous voulez dire ;-)

    Au sujet de Serge Halimi, nous préparons actuellement un reportage sur l'histoire du Monde Diplomatique.

  • Et si on relisait "Les nouveaux chiens de garde" de Serge Halini? De 1997, mais toujours d'actualité!

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