"i-résurection" mode d'emploi


Par Mael Inizan, journaliste pour Silicon Maniacs.



Qui n'a jamais rêvé de posséder une mémoire absolue, de se rappeler des moindres bribes de son passé et d'être capable de fouiller dans ses souvenirs aussi facilement que dans Google ? Pionnier de l'informatique et chercheur chez Microsoft Research, Gordon Bell s'est lancé depuis une douzaine d'années dans une entreprise méthodique de numérisation de son existence. Dans le livre Total Recall (Flamarion, 2010), il raconte ce projet de construction de sa propre « e-mémoire », à travers laquelle il nourrit l'ambition d'accéder à une forme d'immortalité numérique. Dans un futur proche, prédit l'auteur, « vos souvenir numériques et les traits de votre personnalité, sous forme « fossilisés », formeront comme un avatar avec lequel les générations futures pourront converser (…) Le « moi numérique » fonctionnera comme une extension de soi-même dans le futur ».

 


L’enregistrement numérique intégral de sa vie

L'expérience débute en 1998. Gordon Bell entreprend alors de numériser ses travaux pour se débarrasser d'une montagne de paperasse. Livres, discours, correspondances, brevets et articles sont scannés pèle-mêle, puis précautionneusement classés dans des dizaines de dossiers et de sous-dossiers. Le chercheur se prend rapidement au jeu. « Mais pourquoi m'arrêter en si bon chemin. Pourquoi ne pas utiliser tous les téraoctets dont je disposais pour stocker absolument tout ? », s'interroge-t-il. C'est l'acte de naissance du projet MyLifeBit : une expérience de « lifelogging », soit l'enregistrement numérique intégral de sa vie, de ses expériences et de sa personnalité.

Gordon Bell ouvre ses archives à l'ensemble de ses souvenirs. Cartes de voeux, bulletins de santé, diapos, dessins d'enfants, programmes de colloques : en 2001, plus 90kg de papier jauni a déjà été numérisé. Mais, rapidement le scanner ne suffit plus. Le chercheur numérise ses CD et ses vidéos. Il photographie ses tableaux, ses sculptures et sa collections de mugs. Il enregistre ses conversations téléphoniques et archive l'ensemble des pages web sur lesquels il se rend. Pour compléter le dispositif, il s'équipe d'un GPS pour conserver la trace de tous ses déplacements et porte autour du coup un appareil photo, qui capture automatiquement des centaines de clichés par jours. Tout est précieusement archivé dans une immense base de données numérique. Avec son collègue Jim Gemmell, Gordon Bell entreprend de créer logiciel pour organiser, hiérarchiser et facilement retrouver ses souvenirs au sein de cette « mémoire totale » et réputée « infaillible ».


« Le conservateur de sa propre vie »

Smartphone, appareils photo et vidéo, réseaux sociaux et objets connectés : la technologie nécessaire à l'expérience existe déjà. Cependant, les éléments du puzzle sont encore dispersés. Dans quelques années, la récupération sera automatisée et centralisée. Chacun deviendra « le bibliothécaire, l'archiviste, le cartographe et le conservateur de sa propre vie », prédit l'auteur.

Gordon Bell balaie rapidement les enjeux philosophiques de son expérience. Les questions liées aux risques de dérives totalitaires, comme celles du rôle et du fonctionnement de notre mémoire ou de l'importance de l'oubli sont expédiées en quelques pages. Pour lui, le lifelogging nous rendra un nombre incalculable de services tout au long de notre vie professionnelle, en matière de santé ou d'éducation, comme par delà la mort. « Les bienfaits psychologiques ne seront pas en reste : une meilleure compréhension de soi, la capacité de se remémorer son existence dans les moindres détails, le temps d'apprentissage et de mémorisation dégagé pour la créativité, une forme d'immortalité sur terre ». Car derrière cette entreprise d'archivage de sa vie, c'est une forme de vie éternelle dans le réseau qui est visée par Gordon Bell.


Final Cut

LaViedApres, Foruforever, MaSaga.com, Virtualeternity, Memoiredesvies, Legacy, Forevernetwork : depuis quelques années de nombreux sites se sont créés autour de services de stockage de souvenirs après la mort. Les utilisateurs sont invités à déposer témoignages, photos ou autres vidéos. À leur mort, cette page de profil est ouverte à leur proches qui peuvent venir s'y recueillir. Pour Gordon Bell, les générations futures ne devront plus se contenter de quelques documents éparses. Le lifelogging permettra bientôt de transmettre l'intégralité de nos souvenirs à nos descendants.

L'expérience commence alors à frôler la fiction. Sorti en 2004, le film Final Cut imagine un monde dans lequel des implants enregistrent la vie de la personne sur laquelle ils sont placés. À la mort de leur porteur, un « monteur » réalise un film mémoire de la vie du défunt, qui retrace les meilleurs moment de sa vie.

C'est l'une des principales fonctionnalités du logiciel imaginé par Gordon Bell : la possibilité de raconter son histoire et d'isoler des séquences de sa vie pour les faire partager à ses proches et aux générations futures. Mais ici, tout est automatisé. « Le logiciel finit par comprendre comment fonctionne votre esprit, selon quels critères vous organisez vos souvenirs. Il apprend à devenir comme vous », s'enthousiasme-t-il. Pour lui, le simple partage de sa mémoire après la mort, n'est cependant qu'une étape : « Un jour, nous poserons des questions à notre e-mémoire qui nous répondra. L'immortalité virtuelle sera devenue une réalité ».


Un double virtuel

Et si à notre mort, cette gigantesque base de données pouvait continuer à vivre de manière autonome ? C'est en tout cas l'ambition de Gordon Bell. Il entrevoit un futur dans lequel longtemps après notre mort nos arrières petits enfants pourraient interagir avec notre double virtuel. Un avatar à notre image, qui puiserait dans les centaines de millions d'informations collectées tout au long de notre vie pour adopter nos tics de langage, nos intonations, notre caractère... Ces doubles seraient alors capables de singer notre manière de nous exprimer, pour raconter à notre place les évènements clés de notre vie.

Les recherches entamées par plusieurs entreprises convergent déjà dans ce sens. Des sociétés comme MyCyberTwin ou Lifenaute développent ainsi des logiciels de chat intelligents, capables de simuler nos conversations de manière autonome. Contrairement aux chatbot basiques, ils se nourrissent des informations qui leur sont fournit (mails, blogs, croyance, aspirations...), pour nous imiter et devenir de véritables doublures numériques. Les deux sociétés offrent d'ailleurs la possibilité de créer gratuitement son propre avatar intelligent. Avant de sauter le pas, les internautes pourront d'abord s'essayer à converser avec ceux de George Bush, de Paris Hilton ou d'Angelina Jolie, sur le site de MyCyberTwin.

Si MyCyberTwin vise d'abord le marché des service clients, Lifenaute affiche son ambition de créer des véritables sauvegardes de notre esprit. « Le but ultime de nos recherches est d'explorer le transfert de la conscience humaine dans des ordinateurs, robots et au-delà », explique la page d'accueil du site. La société a ainsi intégré l'avatar de sa fondatrice, Bina Rothblatt, à un robot humanoïde, interviewé ci-dessous par une journaliste du New York Times.

Les propos des avatars développés par les deux sociétés sont encore aujourd'hui un peu confus et manquent souvent spontanéité, mais l'expérience est déjà bluffante. Quoiqu'il en soit, les lifelogging constituent de véritables mines d'or pour le développement de tels programmes.

Mais peut-on imaginer un double numérique capable d'apprendre et d'évoluer comme nous l'aurions fait de notre vivant ? C'est la quatrième et dernière étape de l'expérience de Gordon Bell. Cependant, « l'avatar évolutif est sans doute condamné à rester du domaine de la science-fiction », reconnaît sans détour le chercheur. Sans spectaculaire avancée de la science en matière d'intelligence artificielle, les ordinateurs resteront condamnés à une simple répétition à l'infini de schémas pré-établit. L'accès à l'immense base de données de nos vies pourrait permettre d'affiner les modèles et de toujours mieux simuler l'illusion d'une véritable conversation. On reste cependant bien loin du mythe du téléchargement de son esprit dans le réseau. Et si le lifelogger était simplement condamné à ne rester que le guide de son propre mausolée ?


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#JeSuisMort (atelier du futur)

le mercredi 9 février à La Cantine, à partir de 20H30.

 


La mort est-elle encore une fatalité? La science et l’informatique ont-elles (ou vont-elles) repousser les limites du vivant? L’éternité existe-t-elle déjà dans le monde numérique ? Transhumanisme, flux, réseaux sociaux, automations, web sémantique, génome....Silicon Maniacs, OWNI et l'Atelier des Médias RFI unissent leur force pour une soirée ludique de débats, de réflexion et de travail autour de la mort à l’ère numérique. Un événement organisé dans le cadre de la Social Media Week.



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Commentaires

  • Cet article m’a interpellé car je m’intéresse à ce qui touche à la mémoire, et au rapport que l’individu entretient avec sa mémoire, son passé, et les déformations conscientes ou inconscientes qui peuvent s’opérer. Or, une source de mémoire, de souvenirs n’est toujours pas exploitable numériquement (et c’est dommage), ce sont les odeurs, les goûts. Alors l’odorama, c’est pour quand ? (je serais bien passé à la cantine, mais je peux pas…)
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