Entre 2014 et 2017, nous avons répertorié 124 situations où des reporters ont subi des violences de la part de forces de l’ordre lors de manifestations publiques en France. Ce chiffre est issu d’un recensement réalisé pour l’Atelier des médias de RFI. Détails et autres enseignements à lire dans ce compte rendu.

Casques sur la tête, brassards “presse” et masques à gaz : telle est désormais la panoplie des journalistes qui couvrent les manifestations en France aujourd’hui. Ces derniers mois, ces équipements sont devenus essentiels afin d’assurer leur sécurité. A Paris, Rennes, Toulouse, Nantes ou encore à Calais, les journalistes se sont régulièrement retrouvés au milieu des tensions entre forces de l’ordre et manifestants. Ils ont été blessés, par dizaines, et même pris pour cible pour certain.e.s.

  • 124 cas de violences policières connus depuis 2014

Depuis le début de l’année 2014, 87 professionnels de l’information et citoyens journalistes ont subi des violences policières dans 124 situations différentes, certains journalistes ayant été touchés plusieurs fois sur des événements distincts. Ces chiffres ne sont qu’indicatifs puisque de nombreux cas ne sont pas connus ou dénoncés. Beaucoup de reporters interrogés nous ont fait part de la banalisation de la violence, qu’ils considèrent désormais comme partie intégrante des manifestations.

 

Synthèse des violences policières à l’encontre des journalistes en manifestation 2014-2017

Avec la contestation de la loi travail, les violences policières ont connu un pic en 2016 avec 69 cas de journalistes malmenés, contre 8 recensés en 2014 et 19 en 2015. En 2017, les tensions persistent puisqu’en moins de six mois, 24 cas ont été rendus publics dont certains spectaculaires comme l’arrestation de Jacob Khrist ou l’agression de Nnoman Cadoret, deux événements survenus le 23 avril.

Nombre de violences par année

Insultes et menaces ne sont pas rares pour les journalistes qui suivent les manifestations. Leur couverture donne également lieu à des pratiques d’intimidation : contrôles d’identité de journalistes identifiés comme tels, relevés de leur carte de presse, injonctions à supprimer des photographies, confiscation de matériel de protection ou de cartes mémoire.

  • Des violences psychologiques et physiques

Outre les intimidations, les journalistes sont aussi victimes de violences physiques. Nous avons répertorié 31 situations où des reporters ont pris des coups de matraque, 22 où ils ont été touchés par des grenades de désencerclement, 11 par des gaz lacrymogènes et 9 par des “LBD” - des lanceurs de balles de défense.

Typologie des violences subies par les journalistes

 Dans plus de deux tiers des cas de violences recensés, les victimes s’estiment prises pour cibles. C’est difficile à vérifier mais cela témoigne d’un climat de suspicion et de méfiance.

Tous les métiers de la presse ne sont pas exposés de la même façon : au moins 40 des 87 victimes sont photographes ou cameramen. 22 des 87 journalistes violentés ont la carte de presse.

  • Des journalistes pris pour cibles par les forces de l’ordre

Certaines situations ne laissent pas de place au doute quant à la volonté d’empêcher les reporters de faire leur travail. En décembre 2015, pendant la COP21, au moins une dizaine de professionnels de divers médias ont été évincés du Grand Palais par des policiers en civil lors d’une action pacifique de militants écologistes. Plus récemment, la journaliste de Libération Haydée Sabéran a été interpellée pour aide à l’immigration à Calais alors qu’elle suivait un groupe de réfugiés en train d’être pris en charge par une association. Elle n’est pas la seule à avoir été privée de liberté: 9 journalistes ont fait l’objet d’une garde à vue ces trois dernières années, dont 6 dans le Pas-de-Calais. L’utilisation de nasses, c’est à dire de périmètres bloqués, durant les manifestations a également immobilisé, parfois plusieurs heures, des professionnels de l’information empêchés de circuler et de faire leur travail.

Des journalistes font aussi état d’usages illégaux de l’arsenal prévu pour les policiers et les CRS en situation de maintien de l’ordre. Il arrive que des grenades lacrymogènes soient lancées en tir tendu, que les balles de défense soient tirées sans sommation ou que les distances pour le gaz lacrymogène ne soient pas respectées...

 Sur les cas que nous avons répertoriés, 23 ont fait l’objet d’une plainte auprès d’un commissariat ou directement à l’IGPN (Inspection Générale de la Police Nationale). 6 de ces plaintes ont été classées sans suite, les autres sont en train d’être traitées ou restent lettre morte.

Le Défenseur des droits a été saisi à quatre reprises, dont une fois, très récemment, par Reporters sans Frontières. A notre connaissance, un seul cas a fait l’objet d’un jugement. Il s’agit d’un CRS, condamné à trois mois de prison avec sursis pour un coup de matraque sur un journaliste anglais qui effectuait un reportage pour Channel 4 en 2014. Trois ans après, le procès est toujours en cours d’instruction, le policier ayant fait appel de la décision de justice.

Sans blessure ou dommage matériel qui puisse servir de témoin, peu de plaintes sont déposées


Ce travail de recensement est venu alimenter l’enquête que nous avons menée pour comprendre la banalisation des violences policières contre les journalistes sur les manifestations en France et le glissement qu’elles représentent. Répertorier les atteintes verbales, psychologiques ou physiques commises depuis 2014 nous a notamment permis de mesurer l’ampleur de ce phénomène, concentré à Paris et dans quelques grandes villes : Rennes, Toulouse et Nantes.

 

 Villes dans lesquelles les violences sont principalement survenues

Les violences en manifestation ne sont bien entendu pas le seul fait des policiers. Dans un deuxième onglet de notre tableur, nous avons recensé 51 situations dans lesquelles ce sont des manifestants, des services de sécurité privé, des militants ou des groupes violents qui sont à l’origine d’agressions psychologiques ou physiques sur la même période. N’ayant pas la même valeur symbolique que les violences de policiers, ces entraves sont rarement rendues publiques. Elles sont ainsi d’autant plus difficiles à dénombrer.

Méthodologie

Pour obtenir le tableau que vous voyez ci-dessus, nous avons lu et recoupé des dizaines d’articles de presse et plusieurs rapports (dont ceux de Reporterre, d’Amnesty et de RSF), fait appel au SNJ et à plusieurs clubs de la presse (notamment ceux d’Occitanie, de Bretagne et de Nantes) et recueilli de nombreux témoignages de victimes par téléphone ou via les réseaux sociaux.

Nous nous sommes focalisés sur les violences policières survenues depuis le début de l’année 2014, soit un an avant le début de l’état d’urgence. Ce choix résulte aussi de la difficulté de remonter plus loin dans le temps, les témoignages étant difficiles à corroborer au-delà de ces trois ans.

A la demande des victimes, nous avons grisé quelques uns des cas recensés. Les cellules colorées correspondent aux informations manquantes ou qui n’ont pas pu être vérifiées. Si vous connaissez un journaliste concerné par ces violences, si vous avez des détails à nous partager ou si vous souhaitez témoigner vous-même, n’hésitez pas à me contacter.

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Mathias Virilli - journaliste made in Atelier des médias

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