Gare aux innovations mirages

 crédit photo: apofoitos.com

Qui n'aimerait pas créer une entreprise qui change le monde et qui fasse rupture avec un système?

Beaucoup l'aimerait, certes. On parle d'ailleurs beaucoup de ce genre d'innovations qui bouleversent en ce moment. Mais sous l'égide de la disruption, il semblerait que certaines de ces innovations puissent opérer comme "mirage".

Des innovations qui font rêver mais qui risquent aussi de nous tromper

 

L’annonce faite par Jeff Bezos, patron d’Amazon, d’un service de livraisons par drones en est un exemple caricatural:

 

  • Souvent présentée comme perturbatrice, il s’agit, en fait, d’une fantastique opération de publicité à la veille du Black Friday (le week-end des ventes le plus actif aux Etats-Unis). Tout le monde a parlé de lui au bon moment.
  • La manœuvre était brillante et Google s’est dépêchée de faire parler de ses robots humanoïdes susceptibles d’arriver dans une voiture sans chauffeur et de remettre la paquet attendu sur les marches du client impatient. Et pas besoin de jardin pour cela (indispensables pour les drones qui doivent atterrir). Ils pourront sûrement monter les étages en courant sans se fatiguer.

 

Tout le monde semble vouloir participer à la course aux innovations disruptives. On a tendance à ne parler que d’elles sans voir qu’elles peuvent aussi opérer comme mirage.

 

Le risque: faire oublier le rôle clé des innovations incrémentales.

 

Les innovations disruptives, celles qui bousculent tout, sont séduisantes. Comme consommateurs nous adorons l’iPhone (exemple phare de ce type d’innovation) et nous rêvons de ces perturbations qui donnent l’impression de « vivre une époque formidable. »

 

Mais la situation se présente différemment pour nombre d’entreprises:

  • Toyota, par exemple, préfère les innovations incrémentales, celles qui se font par tout petits pas, à jet continu. Grâce à elles, le constructeur automobile met en œuvre, un million d’idées nouvelles provenant de l’ensemble des travailleurs. Toutes ne réussissent pas mais l’ensemble lui a permis pendant plusieurs décennies de maintenir sa position sur le marché et, souvent, de l’améliorer.
  • La compétitivité est souvent plus affaire de ce type d’innovations peu visibles que des autres.

 

Je crois que nous avons besoin des petites innovations comme des grandes. Mais je crains que n’avoir d’yeux que pour les secondes ne fournisse une bonne excuse pour ne rien faire.

Autrement dit, tout le monde veut créer Google ou Facebook, mais comme ça n’arrive que très rarement on se contente de proposer une énième version de Groupon ou de Uber et on ne fait pas bouger grand chose.

 

Tension entre évolution et révolution.

 

  • Thomas Friedland dans le New York Times, évoque « L’autre éveil arabe » (The other arab awakening). Le premier concerne les révolutions du « printemps » (Egypte et Tunisie entre autres). Le second concerne les monarchies de l’Arabie Saoudite et des Emirats du Golfe.

Elles sont loin d’être des « démocraties », mais les dirigeants ont conscience que leur légitimité est en danger.

 

  • Plus libres que par le passé les discussions ont lieu sur Facebook, Twitter et Youtube. L’internet (dont l’importance a été surévalué dans les révolutions) est sous évalué dans ce lent mouvement.
  • De leur côté, les dirigeants s’efforcent de mieux servir. Dubaï, par exemple, a mis en œuvre un programme ambitieux de mesure « d’indicateurs clés de performance » pour tous les ministères.

 

En bref : ça bouge. A petits pas. Et ça me rappelle la phrase de Paul Valéry pour qui « Le monde ne vaut que par les extrêmes et ne dure que par les moyens ».

 

La difficulté consiste à penser les deux à la fois et, plus encore, à agir en conséquence.

 

Qui ne rêve d’une entreprise capable de mettre en œuvre, en même temps, innovations disruptives et incrémentales, dans une société capable de multiplier ces dernières pour ne pas être contrainte d’avoir recours aux autres faute de mouvement ?

 

Mais ce qui compte c’est d’accepter le changement, de le promouvoir. À petits et à grands pas.

 

 

Chaque semaine, Francis Pisani chronique les évolutions et révolutions de la société numérique dans l'Atelier des médias. C'est notre vigie à l'affût des nouveautés, des frémissements, des évolutions de nos usages qui indiquent que les médias (au sens large) sont en train de changer d'ère. Vous pouvez également suivre Francis sur son blog Winch5. Depuis 2013, Francis publie également des chroniques dans La Tribune et l'Opinion.

 

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Francis Pisani
@francispisani
Perspectives on innovation, creative cities, and smart citizens. Globe wanderer. Distributed self. Never here. Rhizomantic.

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