Inkyfada et Mada Masr : deux médias arabes engagés

L’Atelier des médias était à Marseille il y a quelques jours dans le cadre d’Ebticar-Media, une rencontre placée sous le signe de l’innovation média dans le monde arabe. Nous avons profité de ce moment pour interroger deux jeunes figures du journalisme et de l'indépendance d’esprit du monde arabe: Lina Atallah d’Egypte et Malek Khadhraoui de Tunisie. Retour sur leurs expériences et leurs projets respectifs : Mada Masr et Inkyfada.


Plus de trois ans après les soulèvements populaires en Egypte et en Tunisie, qui ont mis fin à des dictatures en place depuis plusieurs décennies, certains médias sont encore porteurs de liberté et d'espoir. Les journalistes
Lina Atallah et Malek Khadhraoui ont tous deux ont créé leur journal, preuve que la lutte pour une presse libre et indépendante continue.

Mada Masr, le journalisme indépendant et  progressif

Il y a deux ans, Lina Atallah et sa rédaction ont été renvoyés du journal qu’ils publiaient, Egypt Independent, version anglaise d'Al-Masri Al-Youm. Le groupe auquel ils appartenaient a décidé de "supprimer l’édition", malgré son succès depuis cinq ans, citant des raisons financières. Vingt quatre journalistes et rédacteurs ont perdu leur travail. Leur liberté de parole et leur indépendance d’esprit ne collait plus avec la stratégie du média qui les employait. Rapidement, la rédaction comprend qu'il s'agissait en fait d'un acte politique puisqu'après la fermeture de l'édition, Egypt Independent renaît de ses cendres avec une nouvelle équipe et une ligne éditoriale beaucoup moins libre (adaptée à celle du régime pro-militaire qui allait prendre le pouvoir en juin 2013). "L'édition imprimée hebdomadaire avait déjà été censurée par le groupe à cause d'un article qui évoquait le maréchal Tantaoui ("Is Tantawi reading the public’s pulse correctly?”), homme fort de l'armée à l'époque. Notre liberté de parole ne plaisait pas à l'édition en arabe Al-Masri Al-Youm, notamment lorsque nous évoquions l'armée égyptienne."

Avec du recul, la journaliste se dit soulagée de la fermeture du titre.

"En tant que média privé, Egypt Independent était très important car il incarnait une autre forme de journalisme que celle des médias de l'Etat. Mais après la révolution, on a découvert que ces médias n'étaient pas non plus indépendants. C'est une des leçons post-révolution que nous sommes en train d'apprendre. Il y un intérêt mutuel entre l'armée et les médias indépendants: l’institution militaire a besoin du pouvoir médiatique pour influencer l'opinion publique et les médias privés ont besoin de l'armée pour continuer à exister. Pour l'instant, nous n'avons pas vu émerger de modèle de presse indépendante en Egypte."

Lina Atallah et son équipe rebondissent en créant Mada Masr, un site d'information indépendant. Ils ont fait le choix de lancer un média bilingue arabe-anglais pour être lus par le plus grand nombre. Le 30 juin 2013, Mada Masr voit le jour sur la Toile. Une date qui n’a pas été choisie au hasard puisqu’elle a marqué l'Egypte par d'importantes manifestations concluant à la chute du général Morsi. "A ce moment-là, on a clairement vu une polarisation des médias entre le régime des Frères musulmans et celui de l'armée. Aucune voix n'a essayé de couvrir les événements de façon autonome.” C’est pourquoi, d’un point de vue éditorial, la rédaction du site entend couvrir l’actualité en profondeur. Contrairement aux médias généralistes égyptiens qui prennent position sur les faits d'actualité, Mada Masr veut comprendre ce que les faits signifient dans l’histoire du pays.

“Pour le moment, le média est mal identifié”, confie la journaliste. Dans un contexte politique confus, la diversité de la presse n’existe plus.

Inkyfada, le web magazine qui prend son temps

L’année dernière, Malek Khadhraoui et ses journalistes ont démissionné de Nawaat pour marquer leur désaccord avec la stratégie de ce blog collectif, symbole de la résistance tunisienne.

Au mois de juin 2014, ces anciens de Nawaat ont lancé leur propre média, Inkyfada, un web magazine tunisien qui rassemble des journalistes, des développeurs et des graphistes. “Ici on prend le temps pour une information qui compte et un contenu recherché. L’idée est de revenir sur des sujets anxiogènes pour donner des éléments de compréhension aux Tunisiens sur la société dans laquelle ils vivent.”

Inkyfada.com s’inscrit donc dans la lignée du slowjournalism en réaction aux mauvaises habitudes de l’après révolution.

"Avant le départ de Ben Ali, c'était important que les gens donnent leur avis parce que c'est ce que le régime ne voulait pas. Aujourd'hui, les médias, à l'époque muselés, font de l'opinion. Le réseau social Facebook, qui était un outil formidable pendant la révolution, est devenu une vraie jungle de l'information où tout est prétexte au commentaire, à la l'intox et à la propagande."

L’autre force du projet Intyfada est du côté technique. Il rassemble plusieurs compétences (journalistes, graphistes et développeurs) pour la construction “d’objets journalistiques”. Le média utilise les nouvelles technologies du web au service de l’information, pour faire de chaque navigation une expérience narrative unique. C’est le cas par exemple de cette carte interactive du terrorisme en Tunisie.


L’une des leçons que peut tirer le journaliste tunisien de la révolution est que très peu de
choses ont changé en Tunisie même si le pays a gagné un espace de liberté d’expression qu’il n’a jamais connu. “Il y a une certaine forme d'amertume quand on se penche sur les sujets qui ont poussé la population à descendre dans les rues pour manifester. La justice et la police, par exemple, n’ont toujours pas été réformées et les libertés individuelles sont encore bafouées par ces institutions.” En témoigne leur enquête Oui, la torture existe toujours en Tunisie, réalisée par Sana Sbouai.

L'horizon de la liberté

Quant à l’avenir de la presse, les deux journalistes s’accordent à dire que le monde des médias assiste à l’émergence d'une nouvelle forme d'institution médiatique où les actionnaires ne sont plus les seuls décisionnaires de l'avenir du média. “En France, aux Etats-Unis ou dans le monde arabe, on assiste à une prise de position de la part des journalistes. On voit fleurir des projets de publications indépendantes créés par des journalistes partout dans le monde. Ce qui signifie que nous sommes dans une réflexion globale sur l'avenir des médias et sur la place de la rédaction dans ce système économique contraignant.”

Les projets soutenus par Ebticar

 

Le développement des médias en ligne dans toutes les régions du monde, et de manière plus visible dans le monde arabe, transforme en profondeur le secteur des médias. Ebticar-Media souhaite soutenir les acteurs de ce changement en leur apportant un financement qui leur permettra de développer et structurer leurs projets. Les 8 et 9 juillet, le jury s’est réuni à Marseille pour sélectionner 11 projets sur les 130 candidatures reçues:

 

 

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