Inde : quand le téléphone devient une radio

Dans le Chhattisgarh, une région souffrant de corruption et en proie à une guérilla maoïste, le journaliste Shubhranshu Choudary a lancé CGNet Swara. Cette radio qui passe par le réseau mobile permet aux exclus de l’information d’écouter les nouvelles mais aussi de devenir correspondants dans leur langue maternelle.

Des immeubles neufs s’élèvent au milieu de terres arides. Des maisons inoccupées s’alignent le long de routes vides. Un arrêt de bus, une banque, un stand de thé attendent les futurs habitants de Naya Raipur, ville fantôme destinée à remplacer Raipur, la capitale du Chhattisgarh. Fantôme ? Pas tout à fait. C’est ici qu’il faut se rendre pour rencontrer Shubhranshu Choudary et découvrir la seule radio d’information de cet état, qui compte parmi les plus pauvres de l’Inde. D’une contrainte (l’Inde rend très difficile la diffusion d’information par les ondes), l’homme a choisit de faire une force, en imaginant une radio dont le contenu est produit par ses auditeurs.

« Nous ne sommes pas une radio classique, explique Shubhranshu Choudary dans la maison qui tient lieu de local à CGNet Swara (la voix du Chhattisgarh par le net, si l’on devait traduire). Nous ne passons pas par les ondes mais par le réseau mobile. Ainsi, n’importe qui, de n’importe où, peut appeler cette radio et écouter les actualités sur son téléphone. Mais surtout, sur CGNet, n’importe qui peut utiliser son téléphone pour enregistrer un message ou un reportage et devenir ainsi producteur d’information ! »

Zone noire de l’info

 

Le Chhattisgarh n’est pas dans les guides de voyages. Il est bien loin des grandes villes telles que Bombay ou Bangalore, symbole de la réussite et des excès d’une Inde qui se rêve en nouvelle Chine. Vivent ici 12 millions de « tribaux » qui parlent une langue qu’on ne retrouve dans aucun média, répartis dans des milliers de villages dans lesquels aucun journaliste ne se rend. Dans cette région pauvre et rurale, une rébellion maoïste dite naxalite  - du nom du village de Naxalbari où est né ce mouvement il y a 50 ans - est encore en activité. C’est pour éclairer cette « zone noire » de l’information en Inde que Shubhranshu a quitté, il y a quatre ans, son poste à la BBC Asie et lancé une radio dans la langue natale des populations  du Chhattisgarh.

 

« Chaque jour, nous recevons chaque jour des messages audios venus des villages, raconte Dinesh Watti, éditeur au QG de CGNet. Ici, l’eau devait arriver mais il ne se passe rien. Là, on a exploité les ressources minières en polluant mère nature. Dans un autre village, on a pas reçu les aides gouvernementales pour acheter des graines ». Devant l’écran et au téléphone de 8h à 22h, Dinesh écoute, vérifie, et publie certain de ses messages qui viennent alors nourrir l’actualité de CGNet. Au besoin, il rappelle l’auditeur pour lui demander de préciser son propos. « Je leur demande de se présenter, de décrire la nature du problème qu’ils rencontrent, et surtout d’expliquer comment les aider ! »

 

Harcèlement téléphonique

 

Car l’objectif de CGNet Swara n’est pas seulement d’informer. À la fin de chaque message, il y a numéro de téléphone : celui de l’officiel qu’il faut contacter pour résoudre le problème. « Pour que ces populations obtiennent leurs droits, il faut se battre, explique Shubhranshu. Souvent, les fonctionnaires ignorent les villageois qui viennent se plaindre à eux. Grâce à notre technologie, leurs problèmes sont partagés sur CGNet, sont partagés sur les réseaux sociaux. De nombreux citoyens, du Chhattisgarh mais aussi d’ailleurs, peuvent alors faire pression par téléphone sur les responsables. »

 

Nous partons justement rencontrer Devlal Nareti, un étudiant en sciences politiques qui a réussi à faire bouger les choses grace à CGNet. La route était interdite il y a peu en raison d’attaques naxalites, avertit notre chauffeur. Nous ne verrons que l’armée, présente dans toutes les petites villes que nous dépassons. L’armée, justement, « s’était installé dans une école locale », raconte Devlal dans sa chambre d’étudiant. « Or la cour suprême interdit aux forces de sécurité de paralyser l’éducation ! » Après que Devlal ait enregistré un message sur CGNet Swara, les politiques locaux se sont vus harcelés de coups de téléphone. « Au bout de seulement deux jours, les militaires ont plié bagage ! »

 

Théatre-Internet

 

De nouveau sur la route, nous arrivons dans un village. C’est la que s’arrête, ce soir, le « tour » de CGNet. Car pour transformer des villageois majoritairement analphabètes en reporters radio, il faut un travail de terrain. Des « activistes culturels » parcourent pour cela les routes de terre du Chhattisgarh à bord d’un camion et mobilisent le théâtre et la musique. « Nous sommes entrés dans l’ère moderne. Grâce à la technologie, vous pouvez faire entendre votre voix, vous pouvez devenir reporter ! », scandent des acteurs déguisés en « téléphone portable » ou même en « Internet » sur la scène. Derrière eux, plusieurs musiciens font sonner percussions et instrument traditionnels pour accompagner le show. Tout le village est attentif et souriant : le message passe.

 

« Trois équipes voyagent à travers le Chhattisgarh et font deux spectacles par jour pour faire connaître notre fonctionnement, explique Shubhranshu. C’est indispensable, car ces populations exclues n’ont pas l’habitude de consommer de l’information et encore moins d’en produire. » Grâce à ce travail de terrain, CGNet recoit de plus en plus de messages : une centaine par jour, dont une dizaine sont publiés. « Nous avons également lancé une application pour pouvoir enregistrer un message sans réseau téléphonique ou Internet puis le poster plus tard, dès qu’on retrouve une connexion. »

 

Digital Activism Award

 

Cette application a attiré l’attention de Mark Zuckerberg, le patron de Facebook, dans le cadre de son projet « Internet.org » qui vise favoriser l'accès pour tous aux outils de communication. Tout comme CGNet Swara a également séduit Bill Gates, qui l’a soutenu financièrement par le biais de sa fondation. Ou encore Google qui, en 2014, a choisir de décerner à Shubhranshu le Digital Activism Award (prix de l’activisme digital) plutôt qu’au célèbre lanceur d’alerte Edward Snowden, pourtant nominé.


Rien n’est pourtant joué pour CGNet Swara malgré cette reconnaissance. « Nous vivons grâce aux fonds que nous avons décroché mais n’avons pas encore de modèle économique », explique Shubhranshu. Parmi les pistes : Radio Bultoo (Bluetooth prononcé avec l’accent local). Des programmes audio, concoctés à partir des messages et des chants traditionnels laissés par les auditeurs sur CGNet. Ces podcasts peuvent être téléchargés sur smartphone puis partagés pour un prix modique grâce au bluetooth dans les villages coupés de l’information. « Un peu comme une criée aux journaux, mais version audio et par le support des téléphones », illustre le fondateur de CGNet Swara. Comme souvent en Inde, un beau mélange des genres et des temps.

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