Istanbul, le 19 janvier 2007. Trois balles atteignent la tête de Hrant Dink.

En 1996, il avait fondé l’hebdomadaire Agos, journal arménien et révolté. 6000 exemplaires par semaine, une diffusion relative mais efficace. Hrant appartenait à cette génération de turco-arméniens, profondément las des souffrances auxquelles les minorités turques sont confrontées. Insatiable insurgé, il déclara cependant dans sa dernière chronique publiée dans Agos qu’il envisageait de quitter le pays « tout comme le firent nos ancêtres en 1915… Sans savoir où nous allions… Marchant sur les mêmes routes qu’ils avaient autrefois parcourues… subissant les mêmes supplices et connaissant les mêmes souffrances… ». Ecrire pour informer et dénoncer pour avertir. Bien sûr, l’insolent Hrant avait des ennemis. Mais ils ne méritaient pas son silence. En jetant du vitriol sur le tabou arménien, il a réveillé la colère et le fiel de ses adversaires.

En effet, il a été le premier Arménien de Turquie à qualifier le massacre d’Arméniens de 1915 de« génocide » et s’est vu inculpé pour avoir tenu des propos qualifiés d’« insulte à l’identité turque ». C’est pour avoir déclaré « Je ne suis pas Turc, mais un Arménien de Turquie » qu’un tribunal d’Urfa l’a condamné à six mois de prison avec sursis.

Le président François Hollande a rencontré sa veuve, Rakel Dink, à Istanbul lors de sa visite présidentielle en Turquie les 27 et 28 janvier 2014. Cette rencontre est l’indice de la symbolique inestimable de cet assassinat. A l’époque, le crime avait révolté la foule et des milliers de personnes étaient venues scander « Nous sommes tous Hrant Dink » et « Etat assassin » lors de ses funérailles. Ce sursaut citoyen révèle une exigence : la Turquie doit brusquer son travail de mémoire. Assassiné, Hrant Dink devient un martyr. La non-reconnaissance du génocide arménien se retrouve à nouveau sous le feu de projecteurs blafards et intransigeants.

Le cas arménien incarne la question des minorités en Turquie. Ces fameuses minorités que Kemal refuse de reconnaître lorsqu’il fonde la République de Turquie en octobre 1923. L’unité de la Nation ne peut supporter la différence. En 1923, la fragile Turquie se doit d’être condensée tel un système où les atomes sont liés inéluctablement. Atäturk établit un Etat nation turc pour sauver ce que la chute de l’empire ottoman a mutilé. La révolution kémaliste était fondée sur l’idée d’appartenance à un même peuple. Cette idéologie ne peut donc épouser les revendications des minorités. Le traité de Lausanne reconnaît seulement trois d’entre elles, numériquement misérables puisqu’elles représentent un seul petit pourcent de la population. Les Arméniens, les juifs et les Grecs. Mais les autres ? Les deux critères fondamentaux de la République turque sont l’islam et la turcité. Ce concept nébuleux sous entend que tout musulman est turc et vice versa. Pourtant, à l’instar des kurdes, certains sont en profond désaccord avec cette idée. L’assassinat de trois militantes du PKK en janvier 2013 avait suscité indignation et colère, d’autant plus que le coupable présumé est soupçonné d’être un agent turc infiltré.

Une question reste en suspens : Hrant est mort pour son combat mais a t-il été assassiné seulement parce qu’il était arménien ?

Hrant était un journaliste, il était doublement exposé aux représailles ultra-nationalistes. Lors du meurtre de Dink, le premier ministre Recep Tayyip Erdogan avait de son côté déclaré que c’était la« liberté d’expression en Turquie » qui était visée par ce crime. Arménie ou liberté de la presse ? Quel symbole était visé ? Pourquoi a t-on tué Hrant Dink ? L’institut international de la presse considère Hrant Dink comme étant le 52e « héros de la liberté de la presse dans le monde ». Selon le classement mondial de la liberté de la presse en 2013 de Reporters sans frontières, la Turquie serait le 154epays en faveur de la liberté et la première prison du monde pour les journalistes. La journaliste Ferai Tinc, présidente de l’Institut de la presse en Turquie, confesse ses inquiétudes quant à la liberté de la presse dans son pays : «Il est de plus en plus difficile de comprendre où se situe la limite entre ce que l’on peut écrire ou pas écrire». Les morsures de la censure sont létales lorsque les journalistes abordent les minorités. 71 journalistes sont inculpés pour leurs écrits, notamment sur la question Kurde, autre tabou insoumis. Une société ne peut être libre si la presse ne l’est pas.

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