Les Google glass (qui ne sont finalement que des smartphones en forme de lunette) cristallisent les peurs, incarnent notre pessimisme envers les nouvelles technologies...Si les lunettes se mettent à filmer, c'est que la fin du Monde est proche.

Les gens en règle générale sont très méfiants envers le fait d'être filmés, pas trop d’être écoutés. Rares sont les gens qui tiquent lorsque vous trimballez des micros, tant mieux pour la radio. Mais dès lors que vous voulez capter leur image, alors la négociation s'engage.

« Finalement la forme prime sur le fond »


Anecdote marrante, plus votre dispositif de micro est important et plus on vous demande ce que vous filmez. Puisque je vous dis que je fais de la radio ! Ce qui est frappant dans cette réaction, c’est cette question du dispositif et de sa visibilité. Plus l’appareil est visible ou imposant, plus la menace est forte pour celui dont l'image est en train d’être captée, enregistrée, archivée. Nous qui passons notre temps à photographier, filmer, publier et identifier nominativement sur les réseaux, sommes inquiets lorsque c’est à nos dépends. Vous allez me dire normal, je vous répondrai pas tout à fait.

Que feriez-vous si un homme s'approchait caméra tendue dans votre direction vous affirmant :
« C'est juste une vidéo ! »

L'homme qui a tourné cette vidéo se fait appeler SurveillantCameraMan. Je ne vais pas vous inventer sa biographie, il n’a ni site, ni Facebook, juste une chaîne Youtube. Peu importe qui il est, c'est sa démarche qui est intéressante.

Pour ceux qui ne parlent pas anglais, voici le verbatim de l’échange avec le deuxième personnage de la vidéo, celui qui sort du supermarché pour prendre son vélo :

« - Qu’est-ce que vous faites ?
- J’enregistre une vidéo.
- Une vidéo de quoi ?
- Juste une vidéo.
- Pourquoi vous me filmez ?
- Pourquoi pas !
- Parce que j’ai l’habitude de faire attention à qui me filme.
- Vous sortez de l’épicerie ?
- Oui.
- Il y a des caméras dans cette épicerie »


« It’s just a video »

Les caméras de vidéosurveillance se sont tellement installées dans notre paysage que nous ne nous rendons plus compte de leur présence. Mais incarnez-les, et vous ferez les frais (comme ce caméraman) d’une sorte d’agressivité, légitime certes, de la part de vos contemporains. Nous serions donc plus offusqués d’être filmés de manière ponctuelle et affichée, plutôt que de manière constante et plus ou moins cachée.

          « Finalement, la fourberie est moins grave que la franchise »

Pourtant, il est à parier que notre avis sur la question reste le même, nous tenons à notre intimité.
Si nous approchions le million de caméras en France en 2012,
il est plus sûr de dire que les ventes de sweats à capuche ont littéralement décollé plutôt que de compter le nombre d'actes d'incivilité évités grâce aux caméras...La peur n'évite pas le danger.

« Don’t Be a GlassHole »

On ne compte plus le nombre d’agressions subies par les utilisateurs de Google glass. Ce dispositif capable de filmer tout ce que vous regardez, comme CameraSurveillanceMan, pose effectivement la question du respect du droit à l’image et bien d’autres que je ne détaillerai pas ici. Mais comme toujours avec la technologie, un outil n’a d’intention que celle que lui confère l’utilisateur. L’imprimerie a finalement inventé le journalisme, comme la publicité, qui s’opposerait à l’invention de l’imprimerie ?

       « Finalement, la publicité c'est utile »


Un jeune artiste néerlandais, Sander Veenhof, a eu l’ingéniosité de penser que si les lunettes Google étaient un problème pour la vie privée, elles pouvaient également être une partie de la solution.


En croisant les capacités des lunettes Google de se situer dans l’espace (géolocalisation) avec la cartographie des caméras de surveillance (renseignée par la communauté d’OpenStreetMap),
Sander Veenhof fait un pied de nez aux détracteurs des lunettes intelligentes et permet à ses utilisateurs de ne pas être filmés. Reste ce moment gênant devant le miroir...


« The Entire History Of You »

Filmer est une chose, archiver, stocker en est une autre. Si vous cherchez une série de qualité à regarder (et que vous avez un peu le moral), je vous conseille vivement de vous procurer la série produite par la BBC “Black Mirror”. Trois épisodes “Techno-pessimistes” par saison, trois scénarios indépendants, réalisés par trois réalisateurs différents... Une merveille d’anticipation où on se dit après chaque épisode que c’est la première fois qu’un tel scénario est exploité, une bouffée de fraîcheur pessimiste.

Si cette série anticipe différentes voies de notre avenir connecté, c’est l’épisode trois de la deuxième saison qui illustre le mieux le sujet dont on parle ici.


Résumé de l'épisode : Un jeune homme passe un entretien d’embauche, aussitôt terminé, il appuie sur une sorte de puce insérée sous sa peau au niveau de la nuque. Puis, rembobine le film de son entretien professionnel, zoome, ralentit et se repasse la scène pour mieux décrypter ce qu’il vient de vivre. Bientôt, ce qui pourrait se révéler pratique va devenir vite problématique, lorsqu’il rejoint sa petite amie. Cette dernière est accompagné d’un ancien amour de jeunesse...

Je ne vais pas spoiler l'épisode (en raconter la fin), mais finalement le pire n'est peut-être pas tant dans le fait de capter les moments de notre vie, le pire est certainement d'en archiver chacun de ses recoins, même les plus sombres. Comme on fait son deuil, nous devons pouvoir ne pas buter éternellement sur nos échecs pour pouvoir avancer. Ne pas nous sentir espionnés, contrôlables sur chacun de nos actes.

En effet, si " la forme prime sur le fond ", " la fourberie est moins grave que la franchise " et " la publicité c'est utile ". Serions-nous donc " humains trop humains " ? Nous sommes complexes et contradictoires,  nous avons autant droit à l'erreur qu'à l'oubli. Un droit de l'oubli devant lequel la Cour européenne vient de faire plier le géant Google.

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Commentaires

  • @William la question est fondamentale, pour sûr, mais il est évident que le rapport aux caméras n'est pas le même partout...Cela me fait penser à un post d'un membre de l'atelier sur un robot qui règle la circulation à Kinshasa. Sa particularité, ce sont les caméras du robot qui mettent les contraventions, pourquoi, pour éviter la corruption des fonctionnaires de police ;-)

    @Serge : Merci pour l'encouragement. Tu as raison, mais ce qui est éffarant, c'est que c'est  souvent sous la pression des gens que ces dispositifs sont mis en place. Je me revoie refuser de signer une pétition d'un groupe d'habitants de ma rue voulant mettre des caméras pour lutter contre la saleté...La propreté plus fort que la vie privée. On pourrait dire que "l'enfer est pavé de bonnes intentions".
    Moi ce qui m'épate le plus c'est notre incapacité à remettre en cause les mauvaises décisions.

  • La question que tu poses est suffisamment complexe. Je n'ai pas encore eu le temps de m'intéresser à la question des googleglasses ou de la vidéo connectée. Mais je pense que des murs (questions aux réponses complexes) tels que celui que tu ériges dans ton billet vont de plus en plus se poser à nous dans l'interaction quotidien  que nous avons avec les outils numériques et les objets connectés. Humains, trop humains ?

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