« Vous entrez au bout du monde, là où la route s’arrête. Vous entrez dans un jeu documentaire où tout est réel. » La voix, à l'accent canadien, nous accueille à Fort McMurray dans l’Alberta au Canada. Ou plutôt à Fort McMoney… le nouveau webdocumentaire de David Dufresne, où le pétrole est roi.

Propos recueillis par Ziad Maalouf.

David Dufresne, journaliste indépendant et auteur du jeu documentaire Fort McMoney animait lors du Festival international du grand reportage d’actualité et du documentaire de société (Figra), un atelier intitulé « Jouer la réalité ». L’occasion pour l’Atelier des médias, présent au Figra, de revenir avec lui sur l’aventure Fort McMoney.

Une expérience hybride entre jeu vidéo et documentaire

Ziad Maalouf : Fort McMoney est un jeu ou un documentaire ?

David Dufresne : Avec Fort McMoney on a tenté une expérience hybride. Proposer un regard documentaire et un jeu vidéo basé sur la gestion d'une ville. C'est la juxtaposition de ces deux écritures qui donne Fort McMoney.

De Fort McMurray à Fort McMoney


Z. M. : Le nom du jeu est un clin d’œil à Fort McMurray, une ville du nord du Canada ?

D. D. : Voilà, c'est une petite ville qui a vivoté pendant un siècle et qui tout d'un coup est devenu l'Eldorado, le Far West. Il y a des gens de partout dans le monde qui viennent pour y faire fortune avec les sables bitumineux. C'est un pétrole qui est très cher à extraire, très polluant car il faut laver le sable avec de l'eau qu'on puise dans les rivières. C'est une toute petite ville de 80 000 habitants au milieu d'un territoire qui est grand comme la Floride. C'est la troisième réserve mondiale de pétrole sous forme de sable bitumineux. Pour l'instant, la ville produit assez peu, 1,5 million de barils par jour, elle pourrait produire jusqu'à 6 millions de barils par jour. Il fait -30°C voire -35°C, il y a de la neige partout, des corbeaux qui croissent tout le temps. C'est une ambiance dingue. Il y a une extrême richesse mais aussi une pauvreté très dure. Des trafics en tout genre, de drogues, d'urine propre pour pouvoir passer les tests pour travailler dans les mines. Et aussi de la prostitution, des casinos. C'est une toute petite ville, qui doit être à peu près l'équivalent de Niort mais dont le budget est d'un milliard de dollars. 95% provient des taxes et redevances versées par les compagnies pétrolières. Une des compagnies de Fort McMurray est Total, donc une compagnie française. Si vous jouez de manière astucieuse, que vous ramassez les bons indices vous pourrez faire face à celui qui était à l'époque le PDG de Total Canada, Jean-Michel Gires. Vous pourrez lui demander pourquoi Total investit, quels sont les dégâts environnementaux, ou pourquoi est-ce qu'on ne peut pas visiter leurs mines ?

Un Sim City pour de vrai

Justement, vous avez filmé des interviews, des paysages mais vous avez décidé en vous servant des possibilités qu'offre Internet de le présenter sous forme de jeu. L'internaute va choisir ce qu'il fait. Parler à untel ou ne pas lui parler, choisir les questions, ramasser des objets et on va accumuler des points au fil des découvertes...

Oui, le principe des points c'est pour voter. Le joueur peut voter lors de referendums qui vont modifier la ville. On peut renforcer l'aspect productiviste, en allant dans le sens des compagnies de pétrole qui la dominent ou au contraire, prendre des décisions au regard de l’aspect environnemental, social. La ville va se modifier en fonction du vote de chacun. C'est l'idée d'un Sim City pour de vrai. Et ce jeu permet de se poser un tas de questions sur le pétrole, sur le pari d'une civilisation basée sur l'énergie fossile, c'est-à-dire d'une énergie qui va mourir. Le web est bien plus qu'un canal de diffusion, c'est un canal de création. C'est une écriture qui s'invente depuis quelques années. Au début du projet, les canadiens m'ont parlé de la Green fatigue, la fatigue verte. C'est-à-dire qu'avec les films sur l'environnement, les livres sur l'environnement, le discours environnementaliste, les gens se lassent et se désintéressent, à force d’être culpabilisés. Et en effet il y a beaucoup de très bons films sur Fort McMurray mais ils restent cantonnés aux festivals sur l'environnement et ne trouvent pas forcément un public. La force du web est que l'on est en train de créer un nouveau cinéma. On est en train de créer un nouveau public, des nouvelles habitudes. J'ai travaillé avec Florent Maurin et Olivier Mauco, qui sont des game designers. Depuis 20 ans, le jeu vidéo a bouleversé la scénarisation en disant : le début, le milieu, la fin, ça suffit. On est héritier de ça. Le jeu peut être un levier pour impliquer le spectateur. Fort McMoney est à plus de 420 000 visiteurs uniques, du monde entier.

 


Et par rapport à Prison Valley, votre précédent webdoc, où vous aviez exploré des formes de jeu, d'implication, on sentait tout de même une trame linéaire dans le récit. Là c'est différent. Et Prison Valley a été décliné en documentaire de télévision traditionnel. C'est difficile d'imaginer la même chose pour Fort McMoney, non ?

Oui, il y a vraiment l'idée d'un laboratoire, de prendre du plaisir à inventer. Mais on va tout de même faire un film linéaire. Et c'est très intéressant vis à vis de la chronologie des médias, c'est-à-dire que le cinéma domine la télé et la télé domine le DVD et le reste. Cette chronologie est en train d'exploser. Ça ne se fait pas sans heurts et sans mal car c'est un bouleversement économique et un bouleversement des habitudes.

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