En 2010, un groupe d’universitaires fonde Forensic Architecture à Goldsmiths, Université de Londres. Leur but : débusquer les cas de violations des droits de l’homme à l’aide des outils utilisés au quotidien par les architectes, les vidéastes, les artistes ou encore les journalistes. Entretien avec Eyal Weizman, fondateur et directeur de cette agence d’architecture d’investigation.

Eyal Weizman : Mon nom est Eyal Weizman, professeur d’architecture à Goldsmith, Université de Londres, où je dirige l’agence d’investigation Forensic Architecture.

L’architecture d’investigation, c’est la recherche de preuves architecturales qui permettent de démontrer l’existence de violations des droits humains, de crimes de guerre ou la violence des entreprises. On se donne le nom d’“agence de contre-investigation”. On ne travaille pas pour la police, on ne travaille jamais pour des États, ou des militaires. Ce que l’on fait, c’est que l’on regarde les violations des droits humains par les forces de l'ordre, que ce soit dans des villes européennes, en Amérique du Sud, en Israël, en Palestine, en Irak, en Syrie. Et on regarde d’abord les preuves architecturales, ce qui signifie montrer comment la violence laisse des traces dans un environnement construit.

Vous savez, actuellement, la plupart des conflits se déroulent dans des villes. Les villes sont les terrains de batailles les plus courants, et des civils y sont blessés. Les bâtiments deviennent les lieux où les gens sont blessés, mais ils sont aussi les preuves de ce qui s’est passé. Auparavant, il n’y avait pas vraiment de discipline comme l’architecture d’investigation, on a du la construire à partir de rien. Donc c’est composé de choses comme l’archéologie, parce qu’on a besoin de regarder une ruine et de comprendre quelle bombe ou quelle roquette l’a détruite, par exemple. Ca demande de comprendre les médias, parce que très souvent, les seuls preuves de la destruction se trouveront sur les smartphones des citoyens présents aux alentours de l’attaque, donc on a besoin de savoir comment les vidéos fonctionnent, quelles sont leurs métadonnées, comment les localiser, les synchroniser, les vérifier, les minuter… Ensuite on a besoin de comprendre plein de nouvelles technologies de données, parce qu’une grande partie de l’information que l’on reçoit existe en tant que “point de données”. Donc c’est un projet très multidisciplinaire, qui ressemble à de l’archéologie mais est aussi extrêmement high-tech.

 

C’est paradoxal, parce que l’architecture, c’est une discipline que l’on s’attend à voir arriver avant : avant de construire un bâtiment, avant que les gens y vivent, avant qu’ils vivent une guerre ou un combat. Qu’est-ce qu’elle peut apporter lorsqu’elle arrive après ? Comment aide-t-elle à comprendre la situation ?

Eyal Weizman : C’est vrai qu’en architecture, on emploie beaucoup d’outils, de techniques, qui ont été conçus, à l’origine, pour permettre aux architectes de créer des bâtiments. Mais on a décidé de les détourner, de les rebrancher en quelques sortes, pour en faire des techniques d’analyse.

Donc au lieu de chercher comment construire un immeuble, on se sert de ces outils pour analyser, faire des expériences sur l’inertie, la structure d’un bâtiment : les colonnes, le métal, le verre, la façon dont tous ces éléments interagissent. Notre objectif, c’est de comprendre ce qui a détruit ce bâtiment.

De la même façon que les architectes modélisent des bâtiments en projet, nous pouvons modéliser plusieurs scénarios de ce qui a pu se passer à un endroit.

Tout ça pour dire qu’aujourd’hui, l’architecture est une profession très numérique. Et beaucoup de très jeunes architectes, ou même des étudiants en architecture, possèdent un tel pouvoir informatique sur leurs ordinateurs qu’ils peuvent totalement révolutionner la compréhension et la recherche de ce qu’il s’est passé dans les villes qui subissent des conflits.

 

M2 Hospital : attaques des forces pro-gouvernement sur l'hôpital M2 à Alep, Syrie

Combien de temps faut-il pour remodeler ce qu’il s’est passé sur un terrain de guerre ou de crime ?

Eyal Weizman : Ça dépend, parfois nos enquêtes vont très vite, quelquefois, on n’a qu’une journée, ou seulement quelques heures pour réfuter l’affirmation d’un Etat.

Par exemple, une fois, les forces aériennes américaines ont bombardé la Syrie, mais le Pentagone a affirmé que ce bombardement avait eu lieu dans un endroit. Or nous savions que c’était dans une ville totalement différente. Ils ont affirmé avoir bombardé un rassemblement d’Al-Qaïda et nous avons démontré qu’ils ont bombardé une mosquée civile. Ils ont dit qu’il avaient tué des militants, et on a démontré qu’en fait, ils ont tué les gens qui vivaient dans et autour de cette mosquée. Et cela a eu lieu très vite, il y a besoin de répondre à ce message extrêmement rapidement.

Dans d’autres cas, on est beaucoup plus lents et méticuleux. Par exemple, pour l’analyse d’une seule journée de la guerre de Gaza de 2014 - en l’occurrence le bombardement de Gaza par Israël le 1er août 2014. Nous avons eu besoin d’un an pour reconstruire cette unique journée. Donc ce qui n’a pris qu’une journée à détruire pour les israéliens nous a demandé un an pour comprendre exactement ce qui s’était passé. Voilà à peu près combien de temps peuvent durer nos investigations.    

 

Racontez-nous comment vous avez travaillé sur un cas comme celui du Iuventa, un bateau de sauvetage de migrants dans la mer Méditerranée, ou sur l’affaire d’Ayotzinapa, au Mexique.

Eyal Weizman : Le cas du Iuventa est un bon exemple de notre travail. Un de nos groupe, qui se fait appeler “les océanographes d’investigation”, a été approché par une ONG allemande. Le bateau de cette ONG, le Iuventa, avait été confisqué en mer Méditerranée après avoir réussi un sauvetage de migrants venant de Libye. Pour justifier cette confiscation, les autorités italiennes ont produit une photo, et dit qu’elle prouvait que le Iuventa avait reconduit les embarcations vides vers les côtes libyennes.

Nous devions donc démontrer que cette affirmation était incorrecte. L’image avait une très mauvaise résolution mais on pouvait y voir des vagues. Nous avons calculé l’orientation de ces vagues et, en la comparant avec des données géographiques, nous avons pu prouver qu’en fait, l’ONG allemande éloignait les embarcations des côtes libyennes.

La police italienne a confisqué ce bateau, ce qui a fait que, pendant plusieurs mois, il ne pouvait plus sauver les gens. Or il y a une énorme crise en Méditerranée, c’était une perte réellement importante, une vraie mise en danger de vie humaine. Et elle avait lieu parce que les autorités italiennes mentaient, ce que nous avons prouvé.

Le cas Ayotzinapa était assez différent. Nous avons été approchés par une organisation représentant les parents de 43 étudiants disparus. C’était des étudiants très politisés. Le 2 septembre 2014, ils ont pris des bus pour se rendre à Mexico manifester et commémorer un autre massacre étudiant datant de 1968. Sur la route, ils se sont retrouvés au mauvais endroit au mauvais moment. En fait, ils ont été attaqués - nous avons pu le démontrer - par la police locale, par des forces de police de villes environnantes, par les militaires, par la police fédérale, tout cela en collaboration avec le crime organisé. Et on les a fait disparaître. Donc aujourd’hui encore, personne ne sait où sont les corps.

Ce que nous avons fait, à Forensic Architecture, c’est que nous avons regardé des dizaines de milliers de documents, nous avons fait de l’extraction de données. Nous avons cherché des relations, pour comprendre ce qui s’est passé dans la ville au moment de la disparition. Et cette comparaison d’énormes quantités de données, dans la ville, nous a permis de montrer la collusion des agences d’état dans cet acte. Et non seulement il y a eu collusion dans cet acte de violence envers les étudiants, mais nous avons démontré que, constamment, pendant la journée, la police, le procureur et d’autres agences mexicaines cachaient les preuves, falsifiaient les preuves existantes, bref faisaient tout ce qui était possible pour empêcher la vérité de sortir. Donc c’est, en quelque sorte, un rapport de contre-investigation très classique, où l’on enquête sur l’enquête policière.

 

Chambres de torture secrètes au Cameroun

Eyal Weizman : Nous ne sommes pas là pour nous faire des amis. Il y a une espèce de fil rouge qui relie des gens comme

  • Hafez el-Assad : quand on expose une prison secrète en Syrie et qu’il nous accuse d’être une organisation financée par le Qatar.
  • l’Etat israélien quand on montre les violations de Tsahal et qu’il  nous présente comme une organisation palestinienne, il nous appelle Palywood, le Hollywood palestinien.

Quand on travaille contre les Etats-Unis ou les russes, c’est pareil. Et même quand on travaille contre le gouvernement allemand, la CDU (le parti démocrate allemand) nous donne le même genre d’appellations. Donc je pense que toutes ces accusations d’informations falsifiées, quand ils nous les envoient à la figure, c’est en fait qu’ils n’ont rien d’autre à dire.  

 

Votre travail est tel qu’il attire aussi bien l’attention d’ONG et de journalistes que celle de musées d’art contemporains, à Mexico, à Londres ou à Paris. Du coup, qu’est-ce que votre travail exactement, de l’art, de la recherche ? Comment le classer ?

Eyal Weizman : Je n’aime pas que l’on soit considérés rattachés à une seule discipline. Nous ne sommes pas seulement des architectes, nous ne sommes pas seulement des artistes, nous ne sommes pas des experts de médecine légale. Nous sommes des intellectuels, des universitaires, des architectes, des journalistes, quelques artistes, des réalisateurs, tous engagés pour les droits humains, et pour transformer les outils de nos spécialités en outils d’investigation, afin de débusquer les crimes d’Etat, où qu’ils soient.

Ce qui est absolument essentiel, pour nous, c’est de rendre nos preuves publiques. Et nous le faisons de toutes les façons possibles. Nous les publions dans les médias, nous organisons des commissions de vérité et des tribunaux citoyens... Et, pour tout dire, les musées sont parfois de très bons espaces où exposer notre travail. Ils nous donnent accès à beaucoup de gens. Des personnes qui viennent pour voir de l’art, qui découvrent notre travail, et je l’espère comprennent un peu mieux le monde et ses défis.

 

Vous disiez que les architectes utilisent des logiciels toujours plus pointus, qui vous aident dans votre travail, est-ce que l’architecture d’investigation aurait pu exister avant internet et le développement des nouvelles technologies actuelles ?

Eyal Weizman : Oui bien sûr ! Mais internet, les réseaux sociaux, la détection à distance et l’imagerie satellite facilitent beaucoup notre travail. Cela rend aussi possible notre collaboration avec les communautés en détresse, parce qu’on peut discuter, échanger avec elles, former des groupes de travail. Actuellement, la majeure partie de notre activité consiste à regarder les publications sur les réseaux sociaux, et à essayer de reconstituer le puzzle. On veut savoir  “où et quand cette vidéo a été prise ? Qu’est-ce qu’elle représente ? Est-ce qu’elle montre un crime ? Commis par qui ? Est-ce qu’on peut le vérifier ?”, etc. Et cela nous permet de rendre certaines violations publiques : le bombardement américain d’une mosquée, le bombardement syrien d’un hôpital, le bombardement israélien de quartiers habités par des civils, des prisons secrètes où l’on pratique la torture.

 

 

D’autres exemples de travaux de Forensic Architecture :

Le site de Forensic Architecture

Envoyez-moi un e-mail lorsque des commentaires sont laissés –

Journaliste à l'Atelier des médias de RFI, coach Mondoblog, alternante à l'Ecole de Journalisme de Sciences Po

Vous devez être membre de Atelier des médias pour ajouter des commentaires !

Join Atelier des médias

Articles mis en avant