Forçats de l'info : ou forcés du web?

J'avais dit que j'y reviendrai, m'y voici donc. Le débat lancé par l'article "Forçats de l'info" a le mérite de porter sur la place publique un certain nombres de questions que la presse -précipitée et aveugle qu'elle est- n'a voulu ni aborder, ni traiter. Il y a pour moi déjà les "questions oubliées de la presse en ligne". Mais il y a aussi les questions qui dérangent sur la définition même de cette presse en ligne. Ligne de mire? Elles nous renvoient à son vécu, sa pratique, que certains semblent découvrir en 2009 comme le lapin voit trop tard les phares de la voiture.

Cette pratique réelle doit être (re)vue plus honnêtement. En faisant tomber le masque de l'hypocrisie et des faux semblants. En un mot en appelant un chat, un chat. Ceci nous amène à relativiser grandement les élans des uns et des autres, cette propension à embellir une réalité plus crue qu'on ne veut bien le dire.Vérifions alors les axes de critique :- presse de lobotomisés? pas uniquement. Mais une presse qui a sauté à pieds joints dans les formes les plus débridées du travail productiviste contemporain : open space, écrans omniprésents, conversation par ordinateurs aseptisée, etc. Ce n'est pas que propre aux médias (j'en parlais sur Libération.fr). Mais ma visite en 2001 d'une rédaction web culte (qui commence par "journal" et finit par "net") m'avait déjà donné cette curieuse impression : silence assourdissant sur le plateau, rédacteurs rivés à leurs écrans, casques audio sur les oreilles, coupés du monde, n'entendant pas votre bonjour, ne sachant que faire quand un visiteur arrive ("tiens un humain non pixélisé?"), etc.- presse de précaires? pas seulement. Mais il est un fait qu'un journaliste de plus de 30 ans avec conjoint voire enfant(s), voire prêt immobilier à rembourser devient soudain, inconsciemment ou pas, aux yeux de certains recruteurs, comme "moins malléable" que de toutes jeunes recrues. Lesquelles sont vues surtout comme pouvant assumer des salaires moindres, des horaires extensifs, des mélanges de genre incongrues, avec un manque de recul ou de capacité à dire "non" possible. Je ne dis pas "systématique", car le phénomène génération Y peut aussi peser et péter à la tronche. Basta dés lors avec ce discours RH "jeuniste", façon "nous on mise sur des jeunes dans notre journal! car on est dans le coup" purement marketing et fallacieux.- presse de flux? pas seulement. Mais la suprématie d'un modèle économique à la "publicité contre fréquentation", conduit inévitablement à des dérives. Le phénomène "sky is the limit"; où il s'agit de mettre toujours plus de contenus dans les tuyaux, pour augmenter sa fréquentation. Sans fin? La toile et la terre étant un espace fini, il arrivera bien un moment où le modèle trouvera sa limite...- presse de speedés? pas toujours. Mais il est un fait qu'une sorte de "méta caste" de journalistes modernes est ainsi définie par la capacité à digérer 200 flux RSS; générer articles, notes de blogs et réalisations multimédias (le tout clé en mains); cliquouiller "all day long" sur les réseaux sociaux; modérer "all night long" les commentaires sur ses contenus. Puis si parfois on sait aussi SRiser, taper dans le code html, proposer du design, faire de la promo sur des salons... hé bien c'est pas plus mal. Et c'est bien sûr tout compris dans le contrat "of course my dear".- presse mal payée? pas seulement. Mais il est un fait que longtemps a prévalu une approche duale dans les tarifs d'une pige "print" (dans les 70 euros le feuillet de 1500s) et d'une pige web (dans les 50 euros). Qu'on a vu les "forfaits de page" se multiplier, ainsi que les contenus carrément à "0 cost". Je parle là du blog non payé, ou plutôt payé "à la vitrine que représente pour vous d'écrire sur notre prestigieux site". - "Merci, vraiment, c'est trop là, je vais étouffer de contentement. Apporter les sels, je me sens partir". Des choses qu'on disait plutôt de mon temps, aux débutants, pour amorcer leur press book... En 2009, pas d'altruisme, pas d'humanisme : il s'agit surtout pour les responsables de générer un contenu gratuit en volume pour compenser des équipes rikikis et les besoins de fréquentation cités précédemment.- presse mal gérée? pas seulement. Mais il est un fait que de nombreux postes clés dans les navires de presse (pure players ou bi-médias) sont passées aux mains de profils non journalistiques. Des marketeux, commerciaux, business développeurs, gestionnaires, etc, sachant manipuler du fichier, du partenariat, du deal, sachant en fait parler fric à des DG en désespérance. Mais des gens capables de comprendre une valeur et un ADN journalistiques? Non, juste de la ramener à son "PPC2I" (plus petit coût d'investissement incontournable). Voire de le zapper quand on a tant de gentils ch'tis contributeurs UGC (contenus générés par l'utilisateur), et demain peut être des robots à remplir les pages...- presse inhumaine? pas la seule, ni le seul secteur! Mais il est un fait que des responsables happés en réunionite, bombardés de mails, sollicités 24/7, forcés au cost killing, pris en étaux permanent, etc. ne peuvent pas faire des miracles... Ils font au mieux, comblent ici, cautérisent là, épongent ailleurs. Et se perdent chaque jour un peu plus.- presse mal à l'aise? absolument, à 200%. Coincée qu'elle est entre tous les points précédents évoqués, auxquels s'ajoutent la peur panique des "anciens" journalistes (qu'on force à s'y mettre), l'emballement des managers "business" (voulant révolutionner tout d'un clic de souris), l'ignorance des instances corporatistes (conventions, syndicalisme...).Il serait juste temps de revenir à nos moutons : réorganiser le journalisme tout court là où il en est dans son histoire en 2009, et bien l'inscrire dans son temps, dans une panoplie de canaux diversifiés mais avec une même exigence. Nul besoin d'états généraux pour cela. Juste d'une prise de conscience de nous tous, chaque jour, dans nos rôles et missions. Et peut être d'un peu de courage à ne pas aller sur les chemins tracés d'avance.Pour prolonger :- La presse commando low cost- "The Absolute, le futur de la presse?- Presse et Spectre de la Grande Dépression
Envoyez-moi un e-mail lorsque des commentaires sont laissés –

Vous devez être membre de Atelier des médias pour ajouter des commentaires !

Join Atelier des médias

Récemment sur l'atelier