Quand je pose la question : “Faut-il avoir peur des GAFA ?” Je vous rassure, il ne s’agit pas de s’effrayer de l’apparition d’un monstre génétiquement modifié. Et encore moins d’une peuplade belliqueuse. Non, il s’agit bien évidemment des Google - Amazon - Facebook et Apple (aka GAFA) qui sont aujourd’hui des entreprises si puissantes qu’elles peuvent menacer la souveraineté de nos choix.

Pour prendre la mesure des enjeux, est-il besoin de rappeler…

  • Que ces entreprises pèsent financièrement bien plus lourd que bien des Etats
  • Qu’elles sont aussi à l’avant garde de l'optimisation fiscale qui est l’autre nom du contournement de l’impôt
  • Que ces plateformes rassemblent des centaines de millions voire des milliards d’utilisateurs cumulés
  • Et qu’elles disposent sur nous de quantités de données personnelles à faire pâlir bien des services de renseignements…

Bref. Voici ce que je vous propose ici dans cette conversation :

Nous allons tenter de répondre à une question : “Peut-on exiger un peu plus de loyauté de la part de ces start-ups et, si oui, comment ?” Alors d’abord, pour bien circonscrire les termes de l’équation, il m’a semblé opportun de partir du titre d’un excellent article publié sur Medium en août 2016.

Voici : il s’intitule “Et si Google, Amazon, Facebook et Apple étaient devenus des partis politiques ?” L’auteur de ce billet, Laurent Calixte, est journaliste. En août 2016, il a eu comme une inspiration ou une révélation puisqu’il y a quelques jour, Le Monde publiait un article intitulé “les voeux très politiques de Zuckerberg" expliquant en substance que les voyages annoncés du milliardaire américain “ont de faux airs de campagnes électorales”.

Je ne vais pas dérouler ici tout le fil de la pensée qu’il développe dans son article. Mais je retiens quelques éléments. L’idée, c’est d’abord de voir si ces GAFA sont vraiment des partis… Le site vie-publique.fr définit un parti politique comme étant “une association organisée qui rassemble des citoyens unis par une philosophie ou une idéologie commune, dont elle recherche la réalisation, avec comme objectif la conquête et l’exercice du pouvoir”.

Or, explique Laurent Calixte : Les GAFA cherchent la réalisation “d’une philosophie” et d’une “idéologie” à vos yeux : le libertarianisme. La devise du parti libertarien américain dont est : “Minimum government, maximum freedom”.

La politique selon les GAFA

En tout cas, Laurent Calixte passe en revue les écrits et déclarations des patrons de ces start-ups devenues des monstres planétaires pour tenter d’apprécier leurs partis pris. Larry Page, d’abord, de Google. Jeff Bezos, d’Amazon, également, un autre libertarien qui a acheté le Washington Post et qui subventionne des actions de promotion de cette philosophie dite “libertarienne”.

D’ailleurs, au coeur de cette galaxie libertarienne, on a aussi un auteur : Ayn Rand, dont l’un des livres, Atlas Shrugged (“La grève”), est un des livres les plus lus aux Etats-Unis. D’ailleurs, galère de chercher des extraits sonores pour nos auditeurs… Et pourtant, quel personnage ! Sa philosophie ? L’objectivisme. On peut aller voir sur la Toile, c’est passionnant, il y a beaucoup de ressources (mais en anglais). D’ailleurs, toutes les personnalités politiques aux USA ont un avis sur Ayn Rand.

Peter Thiel, de Paypal, Steve Jobs ou encore Travis Kalanick de Uber : tous sont fascinés par ce roman où les entrepreneurs les plus talentueux des Etats-Unis, lassés de subir les contraintes tatillonnes de l’administration, décident de se mettre en grève.

En tout cas, Laurent Calixte montre que ces entreprises fonctionnent comme des contre-modèles, comme des partis qui soignent leurs ouailles. Je passe les détails mais l’idée, c’est de dire que ces entreprises réalisent à ses yeux “l’idéal de l’industriel philanthrope Charles Fourrier, qui, avec son Phalanstère, voulait créer une entreprise-monde dont les salariés seraient aussi les habitants.”

Idem, si l’on étudie les orientations politiques des salariés des grandes entreprises américaines, il apparaît qu’ils sont plutôt démocrates. Certes. Mais le libertarianisme a deux visages, écrit-il encore :

D’un côté, un attachement à des valeurs souvent qualifiées “de gauche” (libre circulation des migrants, défense des minorités visibles, discours favorable à l’égalité des droits femmes-hommes), de l’autre côté, une vision “de droite” (individualisme, liberté économique quasi absolue, volonté expresse de réduire au maximum la facture fiscale).

En somme, ces employés modèles sont l’avant garde d’un modèle de société.

Des slogans équivoques

Laurent Calixte s’est livré à un exercice intéressant : prendre les slogans des géants du numérique pour des condensés de “programmes politiques” traduits dans la langue du marketing.

Exemple avec Apple : “think different” (pense différemment). Là, c’est un impératif ! Autre exemple avec le ou les slogans de Google : on a d’abord eu “Don’t be evil” puis, depuis 2015... “Do the right thing” pour Alphabet. Autrement dit, on est passé du “ne soyez pas malveillant” à la “bonne action à accomplir”.

Pour Amazon ou encore Uber, voyez ou écoutez plutôt :

En tout cas, ce qui est nouveau, par rapport au monde politique classique, c’est :

  • Que ces partis sont richissimes (Les revenus annuel cumulés des GAFA en 2014 dépassaient cle PIB du Danemark.)
  • Que les sympathisants et adhérents se comptent par centaines de millions (1,5 milliard pour Facebook)
  • Que ces partis sont présents sur l’ensemble de la planète. Ce qui fait d’eux des partis trans-nationaux
  • Et enfin, qu’ils peuvent parfaitement se dispenser de participer à des élections pour appliquer et mettre en œuvre leur programme idéologique.

La loyauté d’une plateforme, qu’est-ce que c’est ?

Yann Bonnet, secrétaire général du Conseil national du numérique, est venu pour nous parler d’un article intitulé : “Loyauté des plateformes, d’accord, mais à quoi ?” rédigé il y a quelques mois par Godefroy Beauvallet, et à laquelle il a contribué en qualité de relecteur éclairé.

La loyauté que l’on peut avoir à l’endroit de ces plateformes.., Elle est économique, évidemment, mais l’enjeu est également démocratique.

Ce concept de loyauté, d’où vient-il ? Du “Pouvoir d’orientation” de ces plateformes devenues de “nouveaux intermédiaires”. En tout cas, le législateur, en France, essaie de réguler : comme le montre l’article 49 de la loi République numérique du 7 octobre 2016.

Tout opérateur de plateforme en ligne est tenu de délivrer au consommateur une information loyale, claire et transparente sur :

  • Les conditions générales d'utilisation du service d'intermédiation qu'il propose et sur les modalités de référencement, de classement et de déréférencement des contenus, des biens ou des services auxquels ce service permet d'accéder ;
  • L'existence d'une relation contractuelle, d'un lien capitalistique ou d'une rémunération à son profit, dès lors qu'ils influencent le classement ou le référencement des contenus, des biens ou des services proposés ou mis en ligne ;
  • La qualité de l'annonceur et les droits et obligations des parties en matière civile et fiscale, lorsque des consommateurs sont mis en relation avec des professionnels ou des non-professionnels.

Loyauté, qu’est-ce que cela veut dire ?

Ou’on est en droit, en tant qu’utilisateur, de bien comprendre les règles du jeu, et que ces règles restent stables, transparentes et claires, et que les conditions générales d’utilisation ne passent pas leur temps à changer.

Une idée intéressante développée par l’article auquel Yann Bonnet a contribué et permet d’interroger l’impact des plateformes développées par ces GAFA : certaines plateformes ont tellement d’influences qu’elles pèsent sur les comportement. Dès lors, il ne faut pas se contenter d’inventer de nouvelles taxes. Il faut penser une nouvelle relation entre des utilisateurs et des plateformes.

Ce que propose Godefroy Beauvallet dans son article sur Rue89 : il faut noter ou évaluer cette loyauté des plateformes pour mesurer si une plateforme contribue, par son activité, à des objectifs démocratiquement définis et au bien commun qu’ils construisent.

Yes we like ?

Allez, je termine cet article avec un appel formulé dans un article formidable, encore une fois, publié par Olivier Ertzscheid dans son billet “Yes WeLike !”

De quoi contribuer utilement à réfléchir sur ces asymétries politiques qui ne vont pas sans poser de questions.

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Crédit image : Constance Léon (Atelier des médias/RFi) 

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