Une femme-sage tue 70 nouveau-nés. Une atrocité ! Pour l’époque où la part de l’inhumain trouve profondément racine dans le Code noir, la romancière Évelyne Trouillot appréhende cet acte sous l’angle de la rébellion, un cadrage qui éclaire l’histoire dans l’enfer de St-Domingue

Claude Bernard Sérant
Évelyne Trouillot

L’esclavage a déshumanisé l’homme.  Il l’a porté à commettre des atrocités inimaginables. Tandis que les Européens trouvaient une certaine volupté à chosifier les Noirs, ces derniers répondaient par des actes horrifiants. Dans une causerie au centre culturel Pyepoudre, à Bourdon, à l’occasion de l’anniversaire de la cérémonie de Bois-Caïman, événement qui préfigure la guerre de l’indépendance d’Haïti, ce dimanche, la romancière Évelyne Trouillot fait le point autour des silences de l’histoire d’Haïti.

« Rosalie l’infâme raconte l’histoire d’une jeune femme esclave domestique à Saint-Domingue dans les années 1750 avant la guerre de l’indépendance. Le récit se déroule autour de l’histoire bien réelle d’une sage-femme qui donna la mort à 70 nouveau-nés pour qu’ils ne soient pas mis en esclavage. Elle faisait un nœud dans un cordon autour de sa taille pour marquer chaque bébé mort. Cette femme qu’on appelle Samedi dans les documents historiques se livra d’elle-même à la magistrature », dit Trouillot.

Cette histoire bien réelle qui a pris corps dans «Rosalie l’infâme» (roman paru aux Éditions Dapper, Paris, février 2003) donne la mesure du phénomène de l’esclavage. Les documents froids, poussiéreux de l’histoire n’ont pas la même tonalité que la sensibilité d’une romancière. À travers Rosalie l’infâme, se révèle le concentré de méchanceté pure qui déborde dans le cœur de l’homme.

Pour éviter l’enfer de Saint-Domingue à ses frères et sœurs de sang, elle est implacable. « Cette histoire bien réelle, je le répète, me fascina et j’ai voulu donner vie à cette femme dont l’action pour moi, aussi horrible qu’elle soit, constitue un acte de rébellion contre l’esclavage », soutient l’auteure de Rosalie l’infâme.

« C’est en me documentant pour ce roman que je compris à quel point certains groupes parmi lesquels les femmes, les enfants, les Congos qui ont été majoritaires à Saint-Domingue à la fin du XVIIIe siècle, ont été ignorés, occultés ou marginalisés dans la mémoire collective », souligne la romancière.

Le complot du silence

Dans sa causerie, elle indique plusieurs signes de rébellion chez ces femmes autour desquels l’histoire haïtienne fait silence. Elle dresse le portrait de Lise, une sage-femme marronne éprise de liberté. À chaque fois qu’on l’enchaîna, elle trouva une occasion pour s’enfuir.  On lui brisa les membres. Mais elle réussit quand même à s’échapper, un collier de fer autour de cou et la jambe droite estropiée. C’est aussi le cas de Zabeth, encore une autre esclave rebelle. Elle esquisse le portrait : « Zabeth vivait à Léogâne en 1772. Elle s’est fait remarquer par son esprit rebelle et sa détermination à fuir l’esclavage. Pendant des années, elle fut gardée enchaînée lorsqu’elle ne travaillait pas. Elle arrivait souvent à s’échapper malgré tout, et était poursuivie par des chiens. On la marqua avec une fleur de lys à la joue. On l’enferma dans une scierie pour la punir. Elle mit ses doigts dans le broyeur, puis rogna les bandages avec ses dents. Elle fut alors ligotée, ses plaies ouvertes contre le broyeur, et les particules de poussière de fer empoisonnèrent son sang jusqu’à sa mort. »

Repenser l’histoire

Évelyne Trouillot met en lumière ces histoires de femmes parce qu’elle estime que ce sont « autant d’images de bravoure, petites et grandes, qui méritent, toutes, qu’on s’y attarde ». C’est dans cette perspective qu’elle voudrait qu’on repense l’histoire, que l’on débusque les signes de rébellion de ces femmes dissimulés dans les archives poussiéreuses.

Pourquoi l’apport des femmes demeure-t-il dans un silence anonyme qui le réduit à l’oubli ou le condamne à un ajout symbolique et courtois ? Pourquoi seulement quelques noms de femmes demeurent-ils dans la mémoire collective ? se demande-t-elle.

« Les femmes sont bien présentes sur les lieux, dans les ''barracons'', dans les cales des bateaux, dans la grande case, dans les petites cases d’esclaves, dans les champs, dans les ateliers, dans les marchés. Aussi, sur les champs de bataille et lors des conflits ou en tant que marrons. La question donc revient : Comment expliquer que, dans la mémoire collective, il ne reste que l’image de moins d’une douzaine de femmes qui ont joué un rôle dans les luttes pour la liberté et l’Indépendance? », dit-elle sur un ton lourd de reproches aux historiens.


Il faut de nouvelles études, revoir l’histoire sous un nouveau cadrage pour tirer le sel des évènements et une autre saveur à l’histoire qui nous a desservis jusqu’ici. Voyons où nous en sommes à présent.

Claude Bernard Sérant

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