Et le Cachemire trembla…






Au Pakistan, la région himalayenne frontalière de l’Inde est appelée Azad Kashmir. Le Cachemire libre. Trois guerres se sont déjà produites en son nom et en celui du Cachemire indien. Des années de tensions dont
les premières victimes sont les populations éparpillées des deux côtés
de la frontière. Aux horreurs commises par l’armée indienne sur les
populations locales ont répondu des attaques islamistes parfois
financées par le Pakistan. Les Indiens et les Pakistanais ont su faire
un usage redoutable de la langue eux qui, chacun de leur côté de la
ligne de contrôle, parlent de la région d’en face comme du « territoire
occupé ». Bollywood, qui d’ordinaire ne sévit pas sur les sujets
politiques, a produit en 1998 un beau film sur la question des
territoires du nord de l’Inde. De tout cœur est l’histoire d’un
journaliste de radio envoyé dans le Cachemire indien à l’occasion des
50 ans de l’indépendance du pays et tombé fou amoureux d’une Cachemirie
qui se destine à une attaque suicide. Le Cachemire pakistanais comme le
Cachemire indien souffrent en effet de l’implantation de groupes
terroristes qui rendent la région instable. L’Inde dénonce ces
attaquants qu’elles considèrent comme des marionnettes aux mains de
l’armée pakistanaise.


Cela faisait donc déjà beaucoup à supporter pour les habitants du Cachemire lorsque le 8 octobre 2005, la terre se mît à trembler. On se souvient des images de Pachtounes rescapés, de leurs visages en lame de
couteau et de leur fierté légendaire mise à la trappe lorsqu’il leur
fallut se battre pour une couverture et une tente. Cinq années après le
séisme, le Cachemire pakistanais continue de cicatriser. Sur la route
qui mène d’Islamabad à Muzaffarabad, la capitale du Cachemire
pakistanais, les ponts suspendus ont été reconstruits et le paysage n’a
jamais été aussi beau. Mais les panneaux rappellent à l’ordre. Des
travaux liés au tremblement de terre ont toujours lieu un peu partout.
Il faut à nouveau rendre la montagne accessible à l’homme. Les locaux
circulent sur ces routes merveilleuses du Cachemire dans de vieilles
Jeeps Toyota. Le genre de voitures qui, lorsqu’elles sont garées à
Islamabad, provoquent chez les passants la peur panique d’une attaque à
la bombe.


A l’approche de la capitale du Cachemire pakistanais, les dégâts sont plus criants. Les maisons se sont effondrées comme des châteaux de cartes. Certaines n’ont pas été reconstruites et ressemblent à des tas
de pierres oubliées dans un coin de la montagne. Beaucoup de Cachemiris
continuent de vivre dans des abris temporaires. Les quelques habitations
reconstruites en dur répondent aux mêmes critères : il s’agit de
maisons en terrasse avec des toits recouverts de feuilles de métal, une
structure en ciment ou non selon les moyens des familles et une véranda.
Les maisons traditionnelles du Cachemire ne peuvent pas résister aux
séismes. Les gens qui ont pu se refaire un logis ont donc essayé, avec
leurs moyens, de réaliser des constructions plus sûres. Les plus pauvres
n’ont pas eu d’autre choix que de reconstruire à la manière de leurs
ancêtres. La gabégie étant une affaire importante pour les gouvernants
locaux, certains responsables ont quant à eux cru bon, quelques semaines
après le séisme, de revendre aux plus offrants les feuilles de métal
distribuées par les autorités.


Les maisons reconstruites en dur appartiennent souvent à des familles aisées dont des membres vivent à l’étranger. Les Cachemiris sont un peuple de migrants. La tranquille ville de Mirpur, située au sud du
Cachemire, est communément appelée « la petite Angleterre » du Pakistan,
ses habitants ayant migré vers l’Angleterre. Les plus chanceux de ces
Pakistanais d’Europe reviennent à Mirpur et finissent leurs vieux jours
dans des maisons manoirs qu’ils se sont fait construire. D’autres
envoient de l’argent à leurs familles et nourrissent l’économie locale.
Dans les magasins, les prix s’affichent autant en livres sterling qu’en
roupies. Les jeunes de la ville fument des cigarettes et ressemblent aux
petites frappes des films de Ken Loach.


Rien de tel à Muzaffarabad. Dans la capitale du Cachemire, la vie est moins douce et le fond de l’air plus frais. Pour se réchauffer, les hommes portent enroulés autour de leurs longs corps des châles épais
qu’ils remontent jusqu’au nez. Ville où les fleuves Jhelum et Neelum se
rencontrent, Muzaffarabad est aussi dangereusement proche de
l’épicentre du séisme de 2005. 11 000 habitants de Muzaffarabad furent
tués lors du tremblement de terre. Dans les rues crasses de cette ville
construite en côte, les motocyclettes se fraient un chemin à toute
vitesse. Les gens marchent vite en se donnant des coups de coude pour
passer. Ils ont l’air de vouloir s’échapper. La moitié des bâtiments de
Muzaffarabad tombèrent au moment des secousses. La moitié d’une ville de
presque 800 000 habitants à terre. Le gouverneur du Cachemire de
l’époque affirma alors devant les journalistes qu’il était maintenant en
charge d’un cimetière à ciel ouvert.


Balakot est une petite ville située à une quarantaine de kilomètres de Muzaffarabad. Difficilement accessible par route et coupée du reste du monde pendant la saison des pluies en juillet, l’endroit est au plus
près de la faille responsable du tremblement de terre. Toutes les
habitations de Balakot ont été détruites lors du tremblement de terre à
l’exception de deux maisons et d’un marché couvert. Cinq ans après les
faits, des ouvriers des travaux publics sont encore sur tous les fronts.
Dans l’hôtel PDTC de la ville, entièrement détruit et reconstruit par
la suite, les employés cuisinent des parathas, ces galettes
cuitent dans de l’huile. Ils ont tous perdu des membres de leur famille.
Nous avons suivi ici Naeem, un ingénieur de l’armée pakistanaise basé à
Islamabad et chargé depuis quatre ans de contenir l’érosion du sol à
Balakot. Son travail est essentiel, car les pentes terreuses risquent à
tout moment de s’effondrer sur les routes tracées dans la montagne. Il
est assisté dans sa mission par un homme de Balakot qui sait bien
combien il est important de sécuriser sa ville. Cet ancien garde
forestier a perdu son épouse, une directrice d’école, dans le
tremblement de terre. Lui-même se trouvait dans un champ de la vallée le
matin du 8 octobre. Lorsque la terre s’est mise à trembler, il n’a pu
que s’allonger au sol et attendre en s’accrochant à l’herbe rare. L’une
des deux seules maisons de la ville ayant échappé à la destruction
appartient à cet homme.


A Balakot, les maisons ont des toits de couleur bleu ou rouge, signe qu’il s’agit bien d’abris temporaires. Ces habitations ont été majoritairement offertes par l’Arabie Saoudite. Malgré l’aide
internationale, et notamment celle des ONG, le gouvernement pakistanais
souhaite délocaliser les habitants vers un autre « Balakot » qui est
en court de construction. Sur les 6000 personnes que comptait la ville,
2000 ont déjà tout quitté. Les autres sont trop pauvres ou refusent, par
attachement, de s’en aller. L’ancien garde forestier veut faire en
sorte qu’en cas de nouveau tremblement de terre, les choses se passent
un peu mieux que la fois précédente. Mais comme ses voisins, il
n’envisage pas la fuite. Les morts enterrés dans la ville ne peuvent pas
être abandonnés et un Pachtoune n’oublie pas facilement d’où il vient.
Une folie selon le gouvernement pour qui Balakot est avant tout une
ville qui sera rasée en cas de nouveau séisme. Aujourd’hui, les filles
d’un quartier de la ville étudient dans leur école qui n’a pas été
reconstruite en dur de peur de nouvelles secousses. Les élèves suivent
les cours sous des tentes offertes par la Chine. De gros caractères en
mandarin sont écrits sur les toiles qui, entrouvertes, laissent
s’échapper les rires des fillettes emmitouflées dans leurs voiles. Non
loin de là se trouve la tombe de deux fiers guerriers de la région, Syed
Ahmad Shaheed et Shah Ismail Shaheed Brelvi, morts en 1831 alors qu’ils
combattaient contre l’armée sikh. En sécurité dans leur jardinet du
haut de la ville, les pierres tombales ont elles très bien résisté au
tremblement de terre…

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