Karim Ben Khelifa, photojournaliste depuis près de vingt ans, expose à Paris, Ennemi, un dispositif de réalité virtuelle qui met face à face trois paires de combattants ennemis.

Au sous-sol de l’Institut du Monde Arabe, une hôtesse invite les spectateurs d’Ennemi à remplir un questionnaire sur une tablette. Parmi les questions : “Quelle est votre perception de la guerre ?” ou encore, “Connaissez-vous le conflit actuel au Salvador ?”. Un algorithme utilise les réponses pour déterminer une partie de son parcours visuel. La salle ressemble à un hangar. Une dizaine de personnes visitent déjà l’installation virtuelle, déambulant comme des aveugles, un masque sur les yeux. Le nouveau venu est invité à revêtir un casque de réalité virtuelle et un sac à dos qui contient un ordinateur portable.

Une visite dans une galerie de musée modélisée

 En observant à travers le masque de réalité virtuelle, le visiteur se retrouve dans une sorte de musée. Des silhouettes légèrement transparentes figurent les autres spectateurs d’Ennemi, ils peuvent être vingt par session.  Sur les murs blancs du musée virtuel, une première photo en noir et blanc de Gaza est accrochée. En s’approchant, le spectateur entend les bruits de la rue. Au bout de quelques secondes, l’image est remplacée par le portrait d’Abou Khaled. Karim Ben Khelifa décrit les conditions de sa rencontre avec ce combattant palestinien cagoulé. Le même procédé se répète de l’autre côté de la salle : la photo d’un paysage d’Israël s’affiche, puis disparaît pour laisser place au portrait de Gilad, un soldat israélien.

Soudain, des bruits de pas. Les deux combattants virtuels pénètrent dans la pièce et se placent chacun sous leur portrait, l’un en face de l’autre. Le spectateur écoute alors les questions de Karim Ben Khelifa à Abou Khaled : “Qui est ton ennemi et pourquoi ?“, “Que faisais-tu avant la guerre ?”, “Comment tu te voies dans vingt ans ?”.

Le combattant palestinien répond patiemment, debout, les bras relâchés et croisés. Le spectateur peut tourner autour de lui, observer les plis de son treillis, les reflets du soleil sur son cou. En retour, le soldat ne le lâche pas du regard. A la fin de l’entretien, Abou Khaled remercie le visiteur de l’avoir écouté en inclinant la tête. Gilad, le soldat israélien, l’invite d’un geste de la main à s’approcher pour l’entendre à son tour. Les deux combattants se font face et se regardent, mais jamais ne dialoguent directement entre eux.

 Même dispositif dans la salle suivante avec cette fois deux combattants congolais. Lorsque Karim Ben Khelifa les interroge sur ce qui les rend heureux dans la vie, le visage de Jean de Dieu s’assombrit : “Le seul moment où j’ai éprouvé de la joie, où j’ai été heureux, c’est quand j’étais encore enfant. J’avais peut-être 9 ans. Depuis, j’ai grandi dans de gros problème, des péripéties jusqu’à aujourd’hui”. Le langage corporel des soldats modélisés en réalité virtuelle ajoute en profondeur au récit des deux ennemis.

 Un projet de journalisme d’immersion

 En 2009, alors qu’il travaille dans la bande de Gaza, Karim Ben Khelifa a un déclic : il veut montrer l’humanité des combattants pour que le spectateur puisse porter un autre regard sur la guerre. Le photographe belgo-tunisien débute alors la série Portraits des ennemis.

Karim Ben Khelifa est invité par la suite au Cambridge au Massachusetts Institute of Technology (MIT), où il transforme la série photographique en projet de réalité virtuelle. A travers les témoignages, le photographe montre que les motivations pour se battre sont les même des deux côtés. Tous les soldats aspirent à une vie normale, une vie de paix.

Dans la dernière scène d’Ennemi, deux combattants salvadoriens torses nus et couverts de tatouages font face au spectateur. L’un des deux, Jorge Alberto alias “Coki”, a le regard d’un dur à cuir. Son front chauve est noirci par l’encre des tatouages. “Coki”  raconte, en levant les paumes vers le ciel, qu’il a toujours connu la violence : ses parents le battaient à coups de ceinture. Quand je demande à Karim Ben Khelifa s’il souhaite montrer cette oeuvre à des enfants, il m’explique que sa fille, âgée de huit ans, a vu Ennemi et lui a fait ce commentaire : “Tu vois papa, Coki est méchant parce que ses parents l’ont été avec lui.

Ennemi, une installation de réalité virtuelle du 18 mai au 4 juin à l’Institut du Monde Arabe.

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Constance Léon, journaliste apprentie à l'Atelier des médias de RFI et Mondoblog.

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