En voiture, Pakistan!

Les camions portent des bijoux. On se déplace jusque dans les zones tribales pour acheter une moto. La voiture de luxe est un membre de la famille. Bienvenu au Pakistan, le pays où l’on soigne son mal encajolant son véhicule.


Au petit matin, les ouvriers du vieux Lahore se rendent sur leur chantier en bicyclette Sohra, une marque pakistanaise culte, avec des fleurs en plastique accrochées au guidon. Ils croisent sur leur cheminles derniers camions échappés de la nuit et décorés des plus finesreprésentations d’actrices pakistanaises, de Ben Laden ou de BenazirBhutto. Vers 10h, les premiers 4×4 pointent leurs pare-chocs endirection de la rue, hors de leurs cages dorées. Alors, une journéeordinaire dans une grande ville pakistanaise peut commencer.


Véhicules aux caractéristiques féminines


Prendre la route : au Pakistan, une passion. Une histoire de fierté aussi, notamment lorsqu’il s’agit du truck art, la décoration traditionnelle des camions. Perçu comme mineur par les élites du paysqui le décrivent comme issu d’une culture de paindoo, de« paysan », l’art de la peinture sur camion est célébré par lesvoyageurs et les nationaux attachés aux traditions populaires. Peints àla main dans des ateliers de Rawalpindi, de Karachi ou de Peshawar, cescamions, qui répondent à différents styles selon la région d’origine deleur propriétaire, sont des livres à ciel ouvert.


Ehtisham Khan, un étudiant d’Islamabad qui s’intéresse à la manière dont les Pakistanais modifient leurs véhicules, est le créateur du blog Pakistan Truck Art. Pour lui, la décoration des camions au Pakistan connaitune phase récessive. « De plus en plus de camionneurs doivents’adapter au système des conteneurs ce qui leur laisse moins de placepour la décoration. Ils ne peuvent plus embellir leur camion parcequ’ils veulent respecter les règles internationales » explique-t-ilpour l’Echo de Shalimar.


Le truck art est souvent perçu comme une façon pour les conducteurs d’échapper à une existence terne. Explication trop facile, selon Ehtisham Khan. Pour lui, la ségrégation entre les hommes et lesfemmes est plus certainement à l’origine de ce phénomène : “Pour certains, l’art sur camion serait un exutoire parce qu’il n’y aici pas d’équivalent aux bars et aux autres endroits que les camionneursoccidentaux fréquentent lorsqu’ils sont sur la route. Mais il y a uneautre explication, que je trouve bien plus convaincante. Les camionneurspassent le plus clair de leur temps dans leur camion au point quecelui-ci devient leur alter ego. Voila pourquoi ces véhicules ont descaractéristiques féminines. Comme pour une femme, on leur offre desbijoux. La décoration obsessionnelle des camions est la réponse à unmanque“ analyse-t-il.


Des couples sur de grosses motos


Un camion que l’on pomponne : la réponse à un manque ? Quid du véhicule considéré comme le plus sexy du monde, la moto ? Depuis que les films de Bollywood ont repris la culture de la heavy bike, lesPakistanais, devenus fous, ont investi en masse dans l’objet qui feraitvibrer les filles. Et c’est dans les zones tribales qu’ils sontmajoritairement allés se fournir, où l’on peut acheter de grosses motoscylindrées d’origine chinoise pour si peu.


C’est ainsi que tard dans la soirée à Lahore, il n’est pas impossible d’apercevoir un couple sur une Harley Davidson, la jeune fille ceinturant son ami à cheveux longs et à barbichette. La culture de lavitesse a également inspiré des gangs à moto qui se sont mis àfréquenter les artères de Lahore et de Karachi. A Lahore, où il n’y apas de piste où s’entraîner, ils font du une roue au milieu de lacirculation et se tuent très régulièrement.


La discrétion ne fait pas partie de notre culture


Aujourd’hui, pour ceux qui en ont les moyens, la tendance au Pakistan est plutôt à la réparation et la collection de voitures anciennes. Un site internet, pakwheel.com, est devenu le point de rencontre descollectionneurs. Sur ce site, ils partagent des photographies devieilles voitures, parlent mécanique et organisent des expositions devéhicules anciens dans les rues des grandes villes pakistanaises.


Moin Abassi est un avocat basé à Karachi. Il est membre d’un club de collectionneurs de voitures anciennes (Classic Car Club of Pakistan) et l’heureux propriétaire de trois voitures vintages. Il explique lesraisons du succès de pakwheel.com : “Au Pakistan, nous manquons dedivertissement et la passion pour les voitures de collection estdéfinitivement une manière de soigner notre ennui. Beaucoup dePakistanais passent un temps fou à marcher dans les villes dans l’espoirde tomber sur une vieille voiture et de partager ensuite leurdécouverte sur le site internet. »


Cet avocat épris également d’aviation refuse néanmoins de faire un lien entre le goût pour les voitures anciennes et la façon dont les élites pakistanaises consomment de l’automobile : « Dans les grandesvilles, on voit régulièrement des voitures de luxe qui circulentencadrées par des Jeep remplies de fusils et de gardes armés. Lespropriétaires de ces véhicules recherchent plutôt l’attention que lasécurité. Il faut croire que la discrétion ne fait pas partie de notreculture.”


En matière de réserve, la classe moyenne pakistanaise pourrait facilement gagner la manche qui l’oppose à l’élite du pays. Beaucoup d’employés achètent en effet des voitures d’occasion qu’ils transformentselon les codes du moment. C’est ce qu’on appelle la culture de lamodification : on ajoute des lumières, des éléments qui remodèlent lescourbes de la voiture afin d’obtenir une version torturée d’un coupésport. Dernière tendance : transformer les portières de façon à cequ’elles s’ouvrent vers le haut, à la manière d’un papillon.


Mais les changements radicaux ne sont pas toujours recherchés. Il s’agit le plus souvent de s’offrir un petit plaisir identitaire: une plaque d’immatriculation aux couleurs d’un parti politique, des maximesécrites sur la vitre arrière (« embrasse moi je suis pakistanais »,« serial lover »…) . Pour Ehtisham Khan, du blog Pakistan TruckArt, les conducteurs qui décorent ou modifient leurs véhicules neconnaissent pas toujours la signification des symboles qu’ils utilisent.« Prenez, par exemple, les lettres inscrites sur les plaques de laplupart des taxis d’Islamabad, qui sont similaires à des symboles devoitures de course. Bien que les conducteurs de taxi soient incapablesd’expliquer pourquoi ils ont fait inscrire ces lettres sur leurvéhicule, ils sont persuadés que leur taxi ne serait pas complet sanselles » dit-il.


Un entrepreneur né dans une voiture


L’amour entre les Pakistanais et la gent automobile aurait pu enfin s’officialiser lorsqu’une entreprise locale, Adam Motor Company, lança la première voiture pakistanaise : l’Adam Revo. L’entrepreneurresponsable de cette révolution, Feroze Khan, se décrivait alors commele fils d’une mendiante né dans une voiture.


Une belle histoire. Mais dommage, la production de l’Adam Revo a été arrêtée en 2006. Pour Moin Abassi, les Pakistanais, lorsqu’il s’agit de voiture, ne peuvent faire confiance qu’à des noms familiers : « Ilsconsidèrent les marques pakistanaises de qualité et de durabilitéinférieures. A cause de cela, les entrepreneurs hésitent à se lancerdans la construction d’une voiture 100% pakistanaise. Nous avons biendes ateliers d’assemblage de pièces pour Toyota ou Honda mais même cesvoitures là ne plaisent pas autant que celles 100%’étrangères. »


Selon Moin Abassi, l’Inde, avec le groupe Tata, fait aujourd’hui partie des grands noms de l’industrie automobile parce que le gouvernement indien a restreint pendant des années l’importation devoitures étrangères et a ainsi encouragé la production nationale : « Depuisla classe moyenne jusqu’au Premier ministre, ils circulaient tous enMaruti, une voiture réalisée localement » note-t-il. Le Pakistan? Il continue quant à lui d’importer massivement des voituresétrangères. Et dans de longues Mercedes, des jeunes hommes de bonnefamille continuent de tourner en rond dans Islamabad, « la ville quidort toujours », dans l’espoir de trouver un remède à leur ennui.


Blog l'Echo de Shalimar: http://lechodeshalimar.wordpress.com/

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