Éduquer les jeunes aux médias

Éduquer les jeunes aux médias

Suite à la fusillade contre Charlie Hebdo et aux attentats qui son suivi, une partie de la jeunesse, séduite par les théories du complot, a manifesté un refus de s’informer. En cause : un manque de culture des médias d’aujourd’hui, qui met brutalement au jour une réelle crise de la raison et de la science chez la fameuse génération Y. Eduquer les jeunes aux médias, mais comment ? 

Génération complot ?

 « La télé nous ment : les frères Kouachi ne sont pas morts ». Ce genre de déclamations péremptoires, on peut les lire en 140 caractères sur les TimeLines Twitter d’adolescents français. D’autres du même acabit ne cessent d’être rapportées par des professeurs de l’enseignement secondaire depuis les attentats à Charlie Hebdo, à Montrouge et à la porte de Vincennes. 

Fait significatif : la critique des jeunes adressée aux journalistes consiste de moins en moins souvent dans une saine prudence exercée devant les images ou les récits. Elle tend à se rétracter dans l’expression d’une défiance vague et générale envers toute production médiatique. 

Chez les Milleniums, Google News est perçu comme une source d'information plus fiable que les médias. Selon une récente étude, ils seraient  74% à faire confiance aux moteurs de recherche pour trouver ou valider une information., contre seulement 64% dans le cas de la presse et de la télévision.

C’est dans ce climat de défiance que les nouveaux « théoriciens » du complot, à l’instar de Zemmour ou de Dieudonné, séduisent la génération Y à coups de faux syllogismes. 

Ce qui est paradoxal, c’est que plus l’opinion porte grief aux médias de mentir et de manipuler, plus elle est prête à accueillir ce type de propos à l’emporte-pièce, des rumeurs et des images grossièrement arrangées. Face à l’information, qui est complexe, parfois inexacte, à compléter ou incertaine, il n’y a plus de questionnement, de remise en question, mais un simple jugement fermé, qui séduit bien des jeunes sur Facebook et Twitter : je valide ou j’invalide ; oui ou non.

Il se développe ainsi une tendance bien plus inquiétante que le goût pour la rumeur ou le buzz, à savoir celle du nihilisme d’apparence rationnelle, fait remarquer le journaliste Cyrille Frank, dans son article « Désinformation et rumeur, notre pire ennemi, c’est nous ! » (MédiaCulture, 03/01/15). Ce mouvement de lame de fond correspond à un rejet de tout raisonnement scientifique ou argumentation logique, tout en feignant un grand sérieux. 

Absence d’éducation aux médias d’aujourd’hui 

Sur Facebook et Twitter, tout est contenu. Il s'y mêlent des articles de presse et des posts non vérifiés qui se prétendent informatifs.  Beaucoup se contentent aujourd’hui d’absorber cette infobésité, sans prendre garde d'en interroger les sources. De plus, avec la pratique du « like », l’usage des réseaux sociaux pousse à remplacer le jugement raisonnable par le jugement de valeur. Il faut donc apprendre à cette fameuse génération Y à situer l’information, et à la distinguer de ce qui n’est pas elle.

C’est ce qu’entend mettre en place la ministre de l’éducation nationale, Nadjat Vallaut-Belkacem, dans les collèges et les lycées. L'enjeu de l'instruction publique, en France, est en effet de former des citoyens libres en tant que cette liberté exprime la capacité de chacun à user de sa raison

De plus, à la faveur des nouvelles technologies d’algorithmes de prédiction, le lecture est tenté de réduire la raison à une simple faculté de prévision. Si le journaliste ne prévoit ou ne prédit pas ce qu’il faut, s’il laisse passer une once d’incertitude, c’est qu’il est mauvais. Peu importe l’acuité de ses observations, la prudence de son jugement ou la finesse de son raisonnement. Il ne doit pas interroger les faits, il doit les maîtriser. Une tendance que l’éducation au rôle des médias doit pouvoir corriger. 

Renforcer la culture de la raison  

Plus profondément, la disparition progressive d’une culture scientifique dans la formation intellectuelle des citoyens participe également de ce mépris pour la raison et de ce goût pour le piquant du complot. 

Le politique, le professeur, le chercheur, le juriste, l’expert , le journaliste, éventuellement le communiquant ou le consultant : autant de figures du savoir que les élèves sont tentés de percevoir comme porteurs d'une opinion qu'on aurait le choix de partager ou pas. 

Sur internet, il est remarquable de constater que tout ce qui touche au savoir se réduit de plus en plus systématiquement à des débats de type : "A quoi ça sert ? Est-ce bien ou mal ? Qu'est-ce que ça cache ? Qui est derrière ?".  Ce n’est assurément pas avec de tels contenus qu’on pourra s’instruire et acquérir une culture scientifique, une culture de la raison. Il appartient à l'école, en amont d'une éducation aux médias et aux nouveaux usages, de dispenser cette culture.  

"Les questions qui font une culture scientifique sont celles qui viennent des sciences elles-mêmes. Et c’est ainsi qu’il existera des savants dans l’avenir », fait valoir Alain Chauve, chercheur et inspecteur de Philosophie à l’Académie de Paris.  Et  qu'il existera des journalistes, pourrait-on ajouter. 

Envoyez-moi un e-mail lorsque des commentaires sont laissés –

Journaliste médias à Intégrales Mag et à Socialter en même temps ; sème aussi des chroniques, notamment à Sud Radio (Le Brunch Médias) ; intervenante au Celsa "nouveaux médias".
Twitter : @ClaraSchmelck
myslowmedia@tumblr.com

Vous devez être membre de Atelier des médias pour ajouter des commentaires !

Join Atelier des médias

Commentaires

  • Les images diffusées en boucles pendant plusieurs jours sur presque toutes les chaînes de télé de France du vrai faux charnier de Timosoara ça n'aide pas beaucoup à convaincre nos enfants de regarder la télé et pas internet. Le vrai faux cormoran mazouté de la première guerre du golfe non plus. Ni le vrai faux vol des couveuses dans une maternité du Koweït par les soldats de Saddam Hussein. Sans parler des armes de destruction massive de l'Irak... Les guerres  présentées dans beaucoup de chaînes de télé comme "humanitaires" ça n'aide pas beaucoup à convaincre nos enfants de regarder la télé et pas internet. Sans parler des images des "frappes chirurgicales" et du peu d'images des "bavures chirurgicales"... La télé m'a tuer pourrait dire la presse écrite. Peut-être qu'un jour la télé dira "internet m'a tuer"?

This reply was deleted.

Articles mis en avant

Récemment sur l'atelier

mapote gaye posted blog posts
4 févr.
Mélissa Barra posted a blog post
La Côte d’Ivoire veut s’attaquer aux dysfonctionnements que connaît l’enseignement supérieur public…
18 janv.
Plus...