Il faut parfois prendre un peu de recul pour percevoir des tendances sociétales qui traversent les genres et les disciplines. Vous avez sans doute remarquer sur internet depuis 2007-2008 cette accumulation de notions comme le participatif, le collaboratif, le crowd sourcing, le do-it-yourself... tous ces mots qui parlent de la même chose : l'idée qu'en réseau, on peut produire ensemble, mieux et plus vite.

Il est par exemple désormais convenu dans la presse internet qu'un article en ligne, se complète naturellement par une zone de commentaires et d'interactions. Les lecteurs peuvent y poser des questions, apporter des compléments, suggérer des corrections. Les journalistes s'y sont adaptés et il n'est pas rare, en rédaction, de penser désormais que si son papier n'est pas tout à fait abouti, finalisé, "ce n'est pas trop grave", car la "communauté des lecteurs" saura compléter cela. Ce que les responsables d'édition dédramatisent d'un trait : "sur le web, on peut tout corriger dans la seconde qui suit". Magie des CMS (content management systems) de plus en plus souples et véloces.

Mais situation qui peut aussi tenter la facilité, sur des points techniques qui auparavant étaient traités dans les secrétariats de rédaction ou d'édition : par exemple l'orthographe et la syntaxe. Au sein d'équipes de plus en plus réduites (faute de moyens durables), la tentation est grande de faire ripper une certaine partie de la qualité de production vers... les utilisateurs eux-mêmes.

Mais la finition d'un article en ligne continue par ailleurs. Dans les débats qu'il suscite, un contenu en ligne peut se prolonger aussi désormais par ses occurrences sur les réseaux sociaux. Soit ce sont juste des extraits distillés pour renvoyer vers l'article source (dans ce cas on parle de teasing), soit ce sont des débats "bis" allant plus loin que les propos de départ. Et aucun rédacteur ne peut maîtriser d'ailleurs la force et l'amplitude de cette seconde vie : soit légère et rapide, soit massive et puissante. Si l'équipe est dotée d'un community manager, il a là son terrain de jeu. A défaut, c'est au rédacteur de gérer en plus cela.

Enfin, le fact checking (vérification des faits) apporte comme la touche de finition, avec la possibilité permanente de revenir et corriger ce qui a été dit, écrit, montré. On l'a voulu même à un moment comme une discipline journalistique naissante, mais peu de rédactions s'en sont véritablement doté dans leurs effectifs.

Les conséquences sont de deux types : du point de vue du lecteur, il est impliqué dans le processus de fabrication de l'information; du point de vue du journaliste, sa production ne cesse jamais, et l'on peut tomber dans le 24h/24 exigeant, chronophage, si l'organisation des équipes et moyens ne suivent pas derrière.

La musique brique

Dans l'industrie musicale, un phénomène similaire s'est peu à peu développé. On est habitué déjà depuis de nombreux années, à des remixes et samplings que les technologies numériques ont de plus en plus facilité. Tout le monde peut aujourd'hui avec quelques logiciels gratuits (comme Audacity) et services en ligne (comme CCmixter) jouer à l'aprenti DJ ou producteur de tubes. Et des services comme SoundCloud ou déjà simplement Youtube, peuvent servir de supports pour faire connaître ces productions. Potentiellement, elles sont au même rang que les clips officiels ou interviews des artistes majeurs.

Un cran a été franchi récemment, avec le principe du tube planétaire imparable produit d'emblée pour générer cette chaîne vertueuse des reprises et secondes vie, à l'infini. Je parle du "Get lucky" du groupe français Daft Punk, que d'aucun critique a qualifié comme bien écrit et enlevé, mais aussi assez simpliste et basique dans la forme. Ce n'est pas innocent. C'est aussi pour justement faciliter la multiplication des remakes, reprises, révisions, etc. Ainsi des morceaux déjà célèbres de George Barnett ou même du président Obama ! La prochaine étape ? Fournir peut être carrément des fonctions de remixes online, à même un fichier musical ou un clip vidéo. Qui permettront de transformer de suite le morceau, et de le rediffuser dans la seconde. J'ai même des noms pour cela : Transfozik.com, AutoDJ.com, MixYourself.com, etc.

La force de frappe marketing est alors sans commune mesure. Dans le cas de Daft Punk, on en parle ainsi sans discontinuer depuis le printemps, et ce n'est pas près de s'arrêter : avant l'été le comique Stephen Colbert a relancé la mécanique avec son lipdub à stars, tiré d'un rendez-vous manqué avec le groupe. Il fallait oser, mais "Get lucky" semble bien porter son nom, et porter finalement chance à celles et ceux qui y touchent, avec un minimum de talent et d'à propos.

Le morceau de musique devient plus que jamais une brique, générique et pratique, facilement "transportable" dans les univers digitaux. Mieux, elle est une forme de pollen prévu pour voyager, ensemencer tout au long d'un cycle de vie du média sans limite préétablie.

Espoir de nouveaux métiers émergents

Les travers de ce mode de production en meute, en réseaux et très exposé à l'international existent cependant : tendance à la facilité, diffusion trop rapide, manque de contrôle sur les post-productions indépendantes... voire même effet "prise de tête" à toujours entendre parler des mêmes sujets en boucle. Presque l'impression "qu'on en sortira jamais". Il y a là une notion de "lâcher prise" et d'auto-contrôle qu'il faudra analyser plus finement et avec plus de recul.

Voyons le cependant sous un angle optimiste. Cela pourrait donner des idées de jobs émergents dans les industries médiatiques et de production de contenus : des personnels qui seraient charger de suivre les différentes formes de mutation tirées d'une information ou d'un contenu digital. Ce pour en assurer une certaine ligne, ou tout du moins savoir ce qui se passe. Ce pourrait être par exemple des "CLPM" (community lifecycle product managers), ou des "EMM" (extended media managers). De vrais besoins.

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