« Les historiens sont des raconteurs du passé, les romanciers des raconteurs du présent. »
Edmond et Jules Goncourt.


Pierre Lemaitre, Prix Goncourt 2013, semble correspondre parfaitement aux critères exigés par les fondateurs du prix qu’il a reçu ce 4 novembre. Cet article est imprégné d’une interview de l’auteur. Rencontre avec un conteur polyphonique qui fédère les fantômes d’une Histoire facilement embellie.
Les années s’effacent grâce au fabuleux pouvoir d’actualisation d’ Au revoir là-haut. Ce roman de la Grande Guerre est une nébuleuse sur l’exclusion et la désillusion. Le livre commence dans la douce lueur d’un soleil d’hiver, celui de novembre 1918. Les cadavres décorent le sol glacé mais quelques âmes persistent et restent sourdes à la mise à mort exigée par une guerre dévastatrice : ce sont nos héros. L’assaut est donné bien qu’ils aient entendu les échos distincts d’un armistice tardif. Rage et peur sont enlacées et font vibrer l’instinct de survie de nos protagonistes. De cet assaut, Edouard et Albert ressortent brisés, et doivent désormais survivre avec une gueule cassée et l’espoir clandestin d’une vie meilleure. Ils deviennent alors les escrocs convertis d’un pays qui veut les enterrer vivants dans des cercueils de mépris, de dégoût et d’indifférence. Le thème de l’après-guerre est éclairé par des rayons insolents où l’auteur exhibe le revers de la médaille…


Au revoir là-haut est un titre qui intrigue. Vous précisez au début de votre œuvre que cette citation est extraite d’une lettre qu’un jeune Poilu a écrit à son épouse avant de mourir. Au-delà du simple adieu d’un homme à son épouse, cet au revoir n’est-il pas aussi celui d’un soldat qui quitte un monde qu’il ne reverra jamais ?
P.L : Le titre est une expression très désenchantée mais imprégnée de quelque chose de positif, avec la conviction pour Blanchard, un peu bête, qu’il va retrouver sa femme au ciel. Cette expression condense une sorte de nostalgie mêlée d’une désillusion vaguement teintée d’espoir de se retrouver quelque part mais de n’avoir plus la possibilité de se retrouver sur cette terre.


Pourquoi avez-vous une telle sensibilité à ce thème ?
P.L : Cette guerre, je l’ai toujours trouvée très proche de nous. Quand j’étais adolescent et que je passais devant les monuments aux morts, j’étais frappé par la récurrence du même nom… Comment une famille peut-elle être décimée à ce point ? La conviction que cette guerre a touché tout le monde est la raison pour laquelle ce conflit est entré dans mon panthéon imaginaire.


D’où est venue votre volonté de construire un paradoxe absolu où les soldats, Albert et Edouard, vont blasphémer le patriotisme de l’après-guerre ?
P.L : Ce paradoxe m’a permis de distinguer la légalité de la légitimité. Ce livre parle de personnes qui, après avoir été victimes d’injustices, prennent leur revanche sur le système. Il n’y a pas de trajectoire manichéenne. J’ai voulu montrer qu’entre un salaud et un héros, la frontière est difficile à tracer et qu’après tout, elle est une affaire de circonstances. Cette revanche souligne l’inanité et la vanité de cette guerre. La France court après des voleurs qui viennent de son propre rang, ils piquent l’argent des familles de leurs potes décédés sur le champ de bataille. Mais il y a une autre raison à l’élaboration de ce paradoxe. Je n’ai pas voulu faire de roman historique, je n’ai fait qu’emprunter le thème et le fond de mon roman à l’Histoire. Au revoir là-haut est en réalité une œuvre picaresque. Le prototype français est le personnage de Figaro de Beaumarchais, et tout comme lui, Albert vient des strates les plus modestes de la société. Face à une société d’injustice, le personnage n’a que la malhonnêteté pour tirer son épingle du jeu.
« C’était tout le temps comme ça, les démobilisés la ramenaient sans arrêt avec leur guerre, toujours à donner des leçons à tout le monde, on commençait à en avoir marre des héros ! Les vrais héros étaient morts ! Ceux-là, oui, pardon, des héros, des vrais ! » s’écrie le chauffeur de taxi qui reconduit Édouard et Albert chez eux. L’auteur déterre ce que l’on a voulu dissimuler : l’effroi, l’ingratitude et l’exclusion. Cette incohérence de la nation qui pleure ses héros mais reproche aux rescapés d’avoir survécu. Des êtres humains abîmés et emprisonnés dans des capsules d’indifférence. L’écriture pixellisée et le travail scénaristique métamorphosent les chapitres en véritables scènes. Ce ne sont plus des mots mais des images qui saisissent le lecteur.


Les personnages semblent vivants et encouragent un réel processus d’identification avec le lecteur. Pourquoi les avez-vous autant travaillées ?
P.L : Je viens du roman policier et je me suis rendu compte que dans ce genre, beaucoup de romans ont de très bonnes mécaniques narratives mais que bizarrement ces mécaniques fonctionnent à vide, parce que l’histoire prend le pas sur les personnages. Et j’ai donc cherché à renverser cette problématique. Chaque personnage est élaboré dans ses propres contradictions. Puis je m’adonne au travail scénaristique en complexifiant le décor dans lequel ces personnages évoluent.


La veine du polar vous a t-elle aidé ?
P.L : Tout à fait ! Le savoir-faire technique tiré du polar donne à mon roman une couleur particulière. Au revoir là-haut a une tonalité différente de ce que l’on fait d’habitude. C’est une œuvre qui fonctionne avec des recettes de son genre et de celles des autres (œuvres picaresques, historiques, policières). Mon roman n’est qu’un mélange de savoir-faire, il intègre même toute une parodie du roman du 19ème siècle. La famille Péricourt est terriblement balzacienne, D’Aulnay-Pradelle est une réincarnation de Rastignac. Au revoir là-haut est un roman de jeu. Je joue sur la parodie et je jongle avec les codes des différents genres.


En disséquant ce livre, les coutures astucieuses se laissent observer : le rythme, le suspens et l’architecture sont les ingrédients d’une alchimie prospère. Le roman devient une mosaïque scintillante.


Ce prix et ce succès sont-ils dus à votre travail d’intertextualité ?
P.L : Je ne sais pas vraiment si ce travail a toujours été bien compris, mais l’idée et l’ambition de cette œuvre n’étaient que de faire cet exercice d’admiration littéraire. Je ne cesse de payer ma dette à la littérature.


Des références particulières ?
P.L : Pour ce livre, Dumas et Tolstoï ont été mes grandes sources d’inspiration. La mécanique d’aventure est similaire à celle de Dumas. Quant à Tolstoï, je m’y suis référé dans cette tentative de faire une fresque de la période, de la France des années 20. Finalement, ce roman est de la littérature dans la littérature sur la littérature : c’est de la littérature au carré.


Quelle est votre relation au lecteur ? Avez-vous voulu l’instruire, le sensibiliser, le distraire ?
P.L : Aragon disait que la littérature est une machine à décrypter le réel, et même si d’autres disciplines le font aussi, l’avantage de la littérature c’est qu’elle le fait sur un double terrain. Elle propose des interprétations de l’Histoire à partir du moteur émotionnel. Le roman est une machine à émotion. Et moi, j’ai voulu émouvoir sur cette génération perdue de la guerre de 14-18, ces jeunes gens pour lesquels j’ai une immense compassion. J’espère que mon lecteur est dans le trou d’obus avec Albert et qu’il est en apnée. Je travaille stylistiquement pour réduire la distance entre le lecteur et le livre, c’est pourquoi mon style emprunte au langage particulier avec de brutales incises pour donner illusion au lecteur que je lui raconte l’histoire à voix haute.


L’interview se termine sur le projet d’une éventuelle récidive littéraire tel qu’ Au revoir là-haut. ''Le grand avantage d’un prix Goncourt, c’est qu’il offre une liberté de création très désinhibante.’’

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