-OUEREGUEKAHA : 800  âmes lancent un SOS à l’Etat (1ère Partie)

Depuis le début de l’année 2014, les populations de Ouéguékaha font l’objet d’une mesure de déguerpissement. C’est un village  situé à 27 kilomètres du département Niakara et à 38 kilomètres de Katiola entre la sous-préfecture de Fronan et la préfecture de Niakara, sur la voie internationale. Ce sont au total sept villages qui sont concernées par cette décision administrative,  dont le plus grand est Ouéréguékaha,  situé à plus de 450 kilomètres d’Abidjan. En attendant que la Direction de la Sodefor délocalisée de Katiola décide de leur sort,  habitants, cadres, élus locaux crient leur désarroi.

Samedi 17 mai 2014, nous foulions  le sol d’Ouréguékaha, bourg peuplé d’environ 800 habitants. Sur le visage de quelques chefs traditionnels et jeunes nous ayant réservé un accueil chaleureux, se lisaient des signes de désespoir. Situé dans la forêt de Kobo qui a été classée depuis 1939, par Arrêté général N°1014 SE du 27 mars 1939, Ouréguékaha est une agglomération a qui fait l’objet d’importants investissements de la part de l’Etat et des fils et filles de la région. Ainsi, ce village bénéficie d’une hydraulique villageoise améliorée et d’infrastructures scolaires dont la construction est financée par l’Etat et le conseil général.

Ecoles primaires et maternelles en sursis

Les premiers responsables du groupe scolaire composé de deux écoles primaires dont une de six et l’autre de trois classes,  et d’une école maternelle ont témoigné leur inquiétude. Ainsi ont-ils tenu à prévenir que ce sont 26 petits enfants de la maternelle et 361 élèves de l’Ecole primaire publique  (Epp1) et Epp2 dont l’avenir se trouve être menacé par cette mesure gouvernementale.  L’instituteur de la classe du Cours moyen deuxième année (Cm2), Bony Patrice Kouakou, qui est en poste depuis quatre ans dans ce village raconte : "Depuis le 24 avril 2014, nous avons assisté à une réunion des agents des Eaux et Forêts en compagnie du sous-préfet concernant l’emplacement de Ouréguékaha. Nous avons été informés que nous sommes dans la Forêt classée de Kobo et que nous devons partir d’ici. » Face à cette menace, il formule un vœu «Mais quand je regarde toutes ces réalisations faites par l’Etat et les populations villageoises, je demande que les deux parties trouvent une issue favorable". Les premiers responsables de ce groupe scolaire sont d’autant plus préoccupés par la situation que la cantine scolaire a remporté le troisième prix national en 2009-2010."Nous demandons que l’Etat fasse quelque chose pour nous aider. Il faut trouver les moyens pour déclasser cette forêt, " a plaidé, à cet effet, la directrice de la maternelle, Mlle Goly Amenan Lydie.

Pour sa part, le Directeur de l’Epp2, Ouattara Malé, a du mal à comprendre cette décision de déguerpissement qui pèse sur a quiétude de cette localité comme une épée de Damoclès. Mieux, il souhaite que l’Etat décide, "sans aucune autre forme de procès,  de déclasser la forêt classée."  

Il ne manque pas d’argument pour soutenir son propos: "Je souhaiterais que ce beau village qui a un bon emplacement reste en place. Sa délocalisation aura une des retombées négatives sur les enfants. Il faut penser à l’effort consenti par l’Etat et les villageois, avant de mettre tout cela en ruine". Non sans ajouter par ailleurs qu’à "cause de ce déguerpissement, la construction des trois dernières   est mise veilleuse".

Investissements étatiques sacrifiés

Il ressort également que ce bourg a même été érigé en commune rurale, tout comme pas mal de communes rurales par l’ex-chef de l’Etat, Laurent Gbagbo, avant que l’actuel Président abroge le décret y afférent. Ce, par décret N°2010-33 du 25 août 2010 fixant le ressort territorial des régions, départements, sous-préfectures et communes de Côte d’Ivoire. Un décret qui, selon les populations a été "suspendu" par le Président Alassane Ouattara. Comment cette localité a-t-elle vu le jour ?

En 1979 naquit Ouéréguékaha

C’est le troisième président de la Mutuelle pour le Développement de Ouréguékaha (Mu.Do), l’un des cadres du village, Touré Kassignan Marc en congé, que nous avons rencontré à son domicile qui raconte : "C’est à la faveur de l’indépendance à Katiola, en 1979, que le village a vu le jour. Nous nous sommes rapprochés de la route afin de bénéficier du développement, grâce à certains cadres de la région comme le général Ouassénan Koné et feu le général Thomas d’Aquin."

Ce récit est corroboré par le quatrième chef du village, Touré Tiémoko, un vieil homme d’environ 88 ans et le président des jeunes Ouattara Kinakan. C’est pourquoi, s’indignent-ils, les différentes rencontres que la communauté villageoise a eues avec les autorités administratives du ministère des eaux et forêts  la laisse perplexe. "On nous demande un dossier qui prouve que nous sommes installés ici. Les démarches sont entreprises par l’actuel président de la mutuelle auprès de la Direction de la Sodefor de Bouaké". A entendre, le garant de la tradition et ses notables, ils sont prêts à faire tous les sacrifices que demandera l’Etat de Côte d’Ivoire pour rester sur cette terre chargée d’un pan de leur histoire. "Je préfère rendre l’âme ici que de partir. A quel moment, vais-je rattraper tout ce qui a été réalisé ici ?" S’est-il résigné. En effet, selon eux, l’aménagement de Ouéguékaha a commencé par l’abattage des arbres puis les travaux de lotissement qui ont été conduits par le génie militaire. Ensuite l’ouverture des voies a été faite avant de construire deux forages. A la suite de la mise en place de ses premiers équipements, une école primaire de six classes et six logements de maitres  ont été construits. "Et l’autorisation fut donnée à la population de construire les habitations en utilisant l’école comme logement provisoire. Aujourd’hui Ouréguékaha a une population de 829 habitants selon le recensement de 1998 (1680 selon le recensement de 2014) et possède deux écoles primaires, un système d’hydraulique villageoise améliorée, cinq forages, un marché", se souviennent-ils.

La mutuelle sur tous les fronts

Le président de la Mu.Do, Atiounounan Touré, multiplie des rencontres avec les responsables des Eaux et Forêts.  A la demande de la chefferie villageoise et des cadres des entrevues ont eu lieu entre le président de la Mu.Do et le directeur des Services des opérations techniques de la Sodefor , Centre de gestion de Bouaké. "Les négociations vont bon train, il n’y a pas de blocages proprement dits. Il reste à déposer un rapport expliquant les circonstances de relocalisation du village actuel de Ouréguékaha", rassure Atiounounan Touré qui espère que l’Etat mettra tout en œuvre pour trouver une issue heureuse à cette affaire. C’est du moins le vœu cher à cette population de Ouéréguékaha qui ne dort plus que d’un œil depuis que cette mesure gouvernementale a été portée à sa connaissance.

Sériba Koné envoyé spécial de www.lepointsur.com

 

Encadré 1

 

Ouréguékaha ou Niakara-sud, zone noire

Ouréguékaha  ne bénéficie pas de lumière. Comme au temps colonial, ce sont les lampes tempêtes qui sont utilisées un peu partout. Ouréguékaha ou Niakara sud est plongée dans les ténèbres à la tombée de la nuit. Est-ce parce que l’Etat a décidé de mettre à exécution sa décision de déguerpissement ? La question mérite d’être posée. Tant des cadres et élus du département soutiennent dans des discours officiels que Ouéréguékaha est une zone noire. Pourtant, ce ne sont pas de hautes personnalités qui manquent dans ce gros village. On peut citer entre autres, le commandant de l’école de la gendarmerie, le colonel Touré Apalo, le président du conseil d’administration de l’hôpital communautaire de Yopougon-Wassakara, Ouattara Clémént, par ailleurs  président du Réseau national de la santé communautaire de Côte d’Ivoire (RENASCOMCI) un cadre de la Sir Touré Kassignan Marc, le capitaine des Eaux et Forêts de Yamoussoukro, Touré Gnénakan, le président de la mutuelle, Touré Atiounounan, enseignant et sous-directeur dans une grande école à Abidjan.  Tous ces cadres dont la liste n’est pas exhaustive ne cessent de multiplier et conjuguer leurs efforts  pour l’obtention de la lumière. C’est un passage obligatoire sur la route qui mène à l’émergence.

 

 Sériba Koné envoyé spécial de www.lepointsur.com

 

Encadré 2

 

De la politique à l’administration, mettre de l’ordre

La Côte d’Ivoire, selon le Centre d'échange d'informations de la Côte d'Ivoire (CHM), dénombre 181 forêts classées couvrant 3.618.846 ha. Le Centre de Gestion de Bouaké 41 forêts classées soit 537.560 hectares, et enfin la Région du Hambol ,16 forêts classées soit 407.980 hectares. Ainsi que la forêt classée du Kobo qui fait exactement 16.000 ha.

Dans toutes ces forêts classées, sur le plan national, il y a des villages, campements et autres. On y trouve des infrastructures  scolaires, sanitaires, l’hydraulique villageoise amélioré voire même l’électricité à certain endroit. Comment ces sites en plein cœur des forêts classées qui ont bénéficié du soutien de l’Etat peuvent-ils être voués aux gémonies? Pourtant,  l’érection d’un village  nécessite d’être entérinée par des textes et lois. C’est ici qu’il faut mettre de l’ordre. Car, le politique prend des décisions qui ne vont pas jusqu’à légaliser l’érection de certains villages. Les cas sont légion et à la fin, les populations sont obligées de plier bagages. C’est à croire que l’on improvise la gestion du pays.

Sériba Koné envoyé spécial de www.lepointsur.com

Entretien avec M. Goré Bi Séry Albert (Chef Services des Opérations Techniques et Commerciales de la Sodefor Centre de Gestion de Bouaké) :

La position actuelle du village de Ouréguékaha procède d’un problème politique"

M. Goré Bi Séry Albert est Chef Services des Opérations Techniques et Commerciales de la Sodefor Centre de Gestion de Bouaké. Dans cet entretien, il pointe du doigt le politique qui ne va pas jusqu’au bout de ces prises de décisions, concernant les villages en pleines forêts classées.

Depuis quand la forêt de Kobo a-t-elle été déclarée "Forêt classé" ?

La forêt de Kobo a été classée depuis 1939, par Arrêté général N°1014 SE du 27 mars 1939.

Pourquoi, c’est maintenant que l’Etat prend certaines dispositions, après avoir investi dans ce village ?

Il faut dire que la position actuelle du village de Ouréguékaha procède d’un problème politique, par rapport à ce que nous avons appris de la genèse de ce village. Sinon, l’ancien village se trouve hors de la forêt classée. Mais, dans le temps, à la faveur du bitumage de la route reliant Katiola à Korhogo, les autorités politiques ont décidé que le village se rapproche de cette voie. Cela a même été soutenu par des responsables de la mutuelle de développement d’Ouréguékaha et les autorités coutumières, au cours de nos séances de travail avec eux. Il faut préciser qu’en ce moment-là, les forêts étaient bien protégées jusqu’en 2002, et le village n’était pas aussi trop développé. Pendant la crise sociopolitique que la Côte d’Ivoire a vécue, la plupart des patrimoines de l’Etat ainsi que les forêts classées se sont dégradés. La nature ayant horreur du vide, les infiltrations des populations et l’exploitation illégale de bois se sont amplifiées dans les forêts classées. De nombreux campements y ont vu le jour dont certains sont aujourd’hui érigés en village.

Parlant du cas précis de la forêt classée du Kobo, il y a des campements clandestins dont les populations extraient l’or et transforment le charbon de façon clandestine. En avez-vous une idée?

Il faut dire qu’après la reprise des activités, nous avons entamé des visites dans les forêts classées pour véritablement les reprendre en main. Dans nos missions et randonnées dans la forêt classée de Kobo, nous avons effectivement découvert des campements d’orpailleurs, des grandes plantations d’anacardiers, des zones entièrement détruites par des producteurs de charbon, des sciages artisanaux de bois. Ce qui est davantage à déplorer, c’est qu’à l’instar de la forêt classée de Kobo qui se trouve au-dessus du 8èmeparallèle où l’exploitation forestière est proscrite, l’exploitation anarchique du bois de vène dans les forêts classées du Nord de la Côte d’Ivoire a fortement contribué à leur dégradation.

Quelle est la solution pour le village et plusieurs autres qui sont dans des forêts classées où l’Etat a investi des infrastructures scolaires, voire sanitaire et autres ? Doit-on affirmer que l’Etat crée et l’Etat casse ?

Je fais office de Directeur adjoint du centre de gestion (Direction régionale de Bouaké qui s’étend sur cinq régions administratives). Nous gérons 41 forêts classées sur les cinq régions, qui donnent une superficie totale de 537.560 ha. Donc, Ouréguékaha n’est pas le seul cas où effectivement, il y a des infrastructures qui ont été réalisées par l’Etat de Côte d’Ivoire. Au niveau du nord, dans notre zone, il y a des établissements scolaires animés par des enseignants régulièrement affectés par l’Etat dans certaines forêts classées. Pour ce qui concerne le village d’Ouréguékaha qui est pourvu d’un lotissement, d’une école primaire et de pompes hydrauliques etc. je pense que quand on prend des décisions politiques, il faut aller jusqu’au bout. Le politique peut profiter d’un évènement ou faire des projets de développement pour se faire élire. Si c’est le cas, l’érection d’un village  nécessite d’être entérinée par des textes et lois qu’il faut prendre pour donner la légalité à ce village. Nous avons réclamé aux autorités du village d’Ouréguékaha des documents prouvant la légalité de la localisation actuelle du village et nous les attendons. Le cas d’Ouréguékaha n’est pas isolé, des infrastructures de l’Etat se trouvent autant dans les parcs-nationaux que dans les forêts classées. Aujourd’hui, il est important qu’au niveau du gouvernement il y ait une harmonie d’actions. Vous savez, l’Etat ne peut pas construire et casser. Nous sommes conscients des intérêts que les populations ont dans ces forêts.

A vous écouter, le problème des forêts classées vient de l’Etat, lui-même…

Oui, bien sûr ! Nous-mêmes, nous sommes agents de l’Etat. Par exemple, quand des élections arrivent le politique fait des promesses à la population. Pour le paysan, dès que le candidat qui a fait un projet de développement gagne les élections ledit projet devient un acquis, alors qu’il y a des procédures à suivre. Il y a par exemple des déclassements qui ont commencé et qui n’ont pas abouti. Nous, en tant que SODEFOR l’Etat nous a confié la gestion des forêts ce n’est à nous de les déclasser. Nous sommes des gestionnaires et non des propriétaires. Nous sommes soumis à la décision de l’Etat.

Que pouvez-vous faire dans ce sens, dans la mesure où le problème est national ?

Les démarches pour obtenir un déclassement ou un enclave sont possibles et cela incombe ceux qui sont dans le besoin. Nous sommes des agents de l’Etat par conséquent nous sommes tenus d’appliquer les décisions de l’Etat de Côte d’Ivoire.

L’Etat nous a confié la forêt classée de Kobo qui fait exactement 16.000 ha, donc nous devons rendre à l’Etat 16.000 ha. Par exemple, s’il arrivait que nous soyons d’octroyer une enclave qui s’étend sur 5 hectares, il faudrait que le village accepte de donner en compensation 5 autres hectares dans leur terroir que nous devrons aménager. Mais cela ne peut être possible que par la voie légale. La Côte d’Ivoire doit continuer de jouer son rôle de pays forestier tant sur le plan local, régional qu’international. Selon les organismes internationaux, 20% du territoire de la Côte d’Ivoire doit être occupé par les forêts. Qui dit créer un village dit toucher le couvert forestier parce que le village et les champs vont s’étendre. Si le village veut rester dans sa position actuelle, il doit nous faire des propositions que nous transmettront à notre hiérarchie qui appréciera.

 

Entretien réalisé par Sériba Koné envoyé spécial de www.lepointsur.com  à Bouaké

                             kone.seriba67@gmail.com

           

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