Des noms dont on ne s’en souviendra jamais

La plaie qu’à provoquer le séisme dévastateur de janvier 2010 reste béante et est loin d’être cicatrisée dans l’âme de chaque haïtien. On en parle comme si c’était hier. Tandis qu’une année vient d’être écoulée. Les mêmes inquiétudes persistent. On continue à se poser les mêmes questions. Le même décor s’impose mais avec de légère modifications. Et, les 1 500 000 déplacés de Port-au-Prince, rencontrés dans les différents camps d’hébergement supposés provisoires, malgré cyclone, tempête, vol, viole, naissance de nouvelles familles, crises politiques, continuent d’espérer à une amélioration de leur condition de vie.

Ti Henry, c’est ainsi qu’on l’appelle depuis son plus jeune âge. Il a douze ans. Cependant, il a l’air d’en avoir 6. Maigre et chétif, cheveux rougi par le soleil et la misère, tous les matins, il traverse des centaines de mètres pour pouvoir retrouver les autres enfants du camp de « Faitree » avec lesquels travaillent plusieurs animateurs sociaux. Depuis son enfance, il partage une chaumière excessivement modeste avec ses huit frères et sœurs, une tante et un cousin en plein cœur de Cité Soleil, le plus vaste et grand bidonville de Port-au-Prince.  Echappé de justesse, après le drame, il s’est vu obliger de s’adapter à sa nouvelle vie qui n’est pas trop différente de son ancienne. Il ne s’en plein pas. Mais, dans sa voix porteuse de douleur, d’abandon et de solitude, il est malheureux.

Adeline a 17 ans. Depuis la tragédie, elle a construit sa propre famille sous  une tente placée à quelques mètres de celle sa maman. Son père est resté sous les décombres d’un chantier. A présent, cette jeune femme attend un enfant, fruit de sa complicité avec Mario, un jeune homme de 23 ans. Pourtant, faute d’argent, ce dernier n’arrivait pas à boucler ses études classiques. Il n’a pas une profession pour pouvoir se raser dans le noir. Pour trouver un plat chaud par jour, il se voie obliger de faire des compromis. « Une chose est sur, raconte –t-il d’un air résigné, une fois l’enfant est né, je ferai l’essentiel. D’ailleurs, je ne suis pas le premier de l’histoire à avoir un môme à cet âge. Si je ne fait rien aujourd’hui, je n’en suis pas la cause. La faute est à nos dirigeants. Ils pensent à nous quand ses ambitions politiques pèsent lourd sur la nation, a-t-il martelé sous un ton de colère ».  

Anita habite Cité Soleil depuis 23 ans. Assise à l’entrée de sa tente, véritable passoire pour la pluie, devant son petit commerce, elle berce un petit garçon qui cri parce qu’il a faim. Sur le visage arrondi du petit, perlent deux ruisseaux de larmes. De ses narines coulait un rhume épais. Son corps squelettique, à moitie nu, est couvert de poussière. Au coté sud de ce taudis où l’air est alourdi par l’humidité, la puanteur que déferlent les toilettes et le ravin qui traverse l’espace, boue, sous un feu de bois, une soupe de pain, le premier repas de la famille pour la journée.  Alors qu’il est déjà 13 heures trente. A quelques mètres de l’abri de cette dame frisant la quarantaine, l’environnement n’est pas moins commode : sous une large nappe d’eau boueuse et remplie de calcaire, flottent des tonnes d’immondices. Pourtant, Anita n’a pas peur du choléra. Elle y vit calmement avec ses douze enfants.

Ti Henry, Adeline et Anita ne sont pas les seuls à vivre dans de telle condition. Le nombre est considérablement élevé. Alors que, de forte somme d’argent a été décaissée,  afin de pouvoir aider ces gens après le séisme. Sur environ 854 enfants du camp de « Cass Bami », 30% d’entre eux connaissent de telle déception. 10% des jeunes filles en âge de procréer portent actuellement un enfant dans le camp de « Teska ». 70% des familles du camp de « Sohamo » se disent être à la merci de Dieu. Car, trois mois après le tremblement de terre, raconte « Ti Mari » l’Etat, ainsi que les ONG ne font rien pour les assister économiquement. Bon nombre de leurs enfants ne vont pas à l’école faute de moyen. Pas d’accès à l’eau potable. Trouver les substances anti bactérie devient un casse-tête.

Cette réalité que présente la majeure partie des camps de Cité Soleil n’est pas trop différente des autres érigés dans presque tous les coins de la capitale. Ils subissent tous des situations similaires. La population est abandonnée à elle-même. Pour survivre, les résidents des places et des camps hébergements s’organisent tant bien que mal. Face à de tels soucis, bon nombre de ces sites sont transformés en de véritable marché public où tout est confondu : promiscuité, indifférence, insouciance, salubrité et exploitation sous presque toutes les formes.

Cette catastrophe, selon les chiffres officiels, a couté la vie à environ trois cent mil personnes et a causé de lourds dégâts estimés à des milliards de dollars. Le gouvernement haïtien, pour perpétuer la mémoire  de nombreux disparus du drame, a décrète la journée du mercredi 12 janvier 2011, jour férié et de deuil national. Est-il vraiment nécessaire de penser aux autres, s’interroge  un membre du comité du camp de Boulos, pendant que les survivants mènent un train de vie au dessous de la moyenne ? La présence abondante des ONG pèse lourd sur la société depuis les premières semaines du drame. Il a lieu de comprendre que sortir le peuple de ses calamités ne constitue pas la priorité des dirigeants du pays. Est-ce qu’on doit s’attendre à commémorer une deuxième année avec des tonnes de gravats qui jonchent encore les artères de la capitale et le processus de la reconstruction qui tarde  à être entamé ? Un fait est certain : il y a des noms dans le pays dont on ne s’en souviendra jamais, soutient Emmanuela, un riverain de Cité Soleil.

 

Joe Antoine Jean Baptiste

jjoeatoine@yahoo.fr

 

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