Les défis de la presse en Côte d'Ivoire

(Crédit photo: Raphaëlle Constant)

Quel est l’état de la presse en Côte d’Ivoire deux ans et demi après l’arrivée d’Alassane Ouattara au pouvoir? Comment la profession se reconstruit après plus d'une décennie de crises et de guerre? L’Atelier des médias a posé son studio pendant une semaine à Abidjan en Côte d’Ivoire. L'occasion de réunir cinq journalistes pour échanger sur leur parcours et leur vision du métier dans le pays:

Baudelaire Mieu, correspondant de Reporters sans Frontières et journaliste indépendant

Antoine Assalé Tiemoko, directeur général de L'Eléphant Déchaîné

Venance Konan, directeur de Fraternité Matin et écrivain

Saint Claver Oula, rédacteur en chef du Nouveau Courrier

Kahofi Suy, journaliste pour West Africa Democracy Radio et blogueur

 

Dans la nuit du 14 au 15 novembre derniers, Désiré Oué, rédacteur en chef de la revue Tomorrow Magazine, a été assassiné par balle à son domicile. Peu après, un autre journaliste, Dieusmonde Tadé, journaliste au Nouveau Réveil, a été enlevé pendant 24h. Il avait reçu des menaces de mort après la publication d’un article évoquant un ancien chef de guerre pro-Ouattara (pro régime actuel).
Les tentatives d’intimidation contre les journalistes en Côte d’Ivoire se multiplient écrit Reporters sans Frontières dans une note. L'organisation de défense de la liberté d'expression s’inquiète des violences faites à l’égard de journalistes:

"Les rédactions font face à des actes réguliers de vandalisme et les professionnels des médias subissent encore le poids de la situation politique fragile du pays." Reporters sans Frontières

 

 

Durant l'enregistrement de l'émission (crédit photo: Raphaelle Constant)

La presse a joué un rôle trouble et partisan dans les divisions qui ont gangrené la Côte d’Ivoire depuis le début du millénaire. Où en est-elle aujourd’hui? Parvient-elle à se reconstruire sur de nouvelles bases? Elle est en tous cas vertement critiquée par le pouvoir en place qui lui reproche de ne pas jouer son rôle dans la société.

 

Pour Baudelaire Mieu, journaliste indépendant, collaborateur de Jeune Afrique et correspondant pour RSF, la condition des journalistes ivoiriens s’est améliorée depuis la fin de la crise. “Ils peuvent travailler avec plus de quiétude mais avec des pincettes”. En revanche, Baudelaire Mieu déplore la “psychose” actuelle qui conduit ses confrères de presse écrite à s’auto-censurer. “Le journaliste prend des gants, il butte sur les mots à utiliser dans la rédaction de ses papiers”.

 

Dans le cadre de l’enlèvement du journaliste Dieusmonde Tadé, Baudelaire Mieu établit une relation de cause à effet entre ses écrits (concernant un ancien chef de milice pro-Ouattara) et son enlèvement. Pour lui, c’est ce genre d’intimidations (menaces, enlèvements, coups de fil) qui est à l’origine des inquiétudes qui pèsent sur le milieu journalistique en Côte d’Ivoire.

 

Venance Konan est directeur de Fraternité Matin. Son dernier livre s'intitule Chroniques afro-sarcastiques : 50 d'indépendance, tu parles ! Il s'est exilé en France en 2011 à cause de menaces et de la condition des journalistes en Côte d'Ivoire. Le journaliste explique pourquoi il a quitté son pays dans un article de Slate Afrique. Puis il est revenu au lendemain de l'arrivée d'Alassane Ouattara au pouvoir.

Venance Konan est arrivé tout à la fin de l’enregistrement et répond à plusieurs questions sur la possibilité pour un organe appartenant à l’Etat ivoirien de ne pas devenir un média de communication gouvernementale.

 

 

En Côte d’Ivoire, les journaux de presse écrite se comptent par dizaine. Mais pour Baudelaire Mieu ça n’est pas la multitude des journaux qui fait une bonne presse.
Dans ce domaine, l’emploi reste précaire. Les journalistes n’ont même pas le minimum pour vivre. Et selon le journaliste, tant qu’il n’y aura pas de réforme, la santé de la presse ne s’améliorera pas: “Il faut pousser les pouvoirs publics”.

 

Baudelaire Mieu explique que la plupart des journaux ivoiriens sont financés par des mécènes et peuvent être utilisés comme des outils de communication ou de propagande et comme arme politique.

 

Un journal, une couleur
En Côte d’Ivoire, dans le discours populaire, les journaux sont assimilés à une couleur selon leur appartenance politique.

  • Bleu pour le Front Populaire Ivoirien (FPI le partI de Laurent Gbagbo), Notre Voie par exemple.
  • Vert pour le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI)
  • Orange pour le Rassemblement Des Républicains (parti du président de la république Alassane Ouattara).

 

"Dans cette grisaille, on a aussi les journaux indépendants comme L'Eléphant déchaîné" (Baudelaire Mieu)

 

 

Antoine Assalé Tiemoko a connu la prison pendant un an en 2007 pour ses écrits au Nouveau Réveil. Il y a deux ans, il a monté un journal satirique, l’Eléphant déchainé.

 

Extrait de son portrait sur le site.

“ Corruption, enrichissement illicite, dérapages des anciens chefs de guerre. Le Directeur de L'Eléphant déchainé dénonce les dérives qui minent son pays. C'est le nouveau Zorro. Derrière un large bureau, un homme à la frêle allure et à l'oeil vif. Le directeur de L'Eléphant déchaîné, Antoine Assalé Tiémoko, 37 ans, décoche ses flèches à la vitesse de l'éclair. Ses cibles: les ministres, l'entourage du chef de l'État, les hommes d'affaires aux pratiques condamnables. Son bi-hebdomadaire pensé sur le modèle du Canard enchaîné français tire à 7000 exemplaires.”

 

Pour Antoine Assalé Tiemoko c’est le modèle de financement qui conditionne l’indépendance ou non d’un journal. L’Eléphant déchaîné a été pratiquement créé sur fonds propres, c’est-à-dire avec l’argent du fondateur. Il n’est financé par aucun parti et donc rattaché à aucun. “Le plus dur c’est de lancer le journal, après on se bat pour qu’il tienne”.

 

Antoine Assalé Tiemoko reçoit des intimidations. Il a publié en ligne une lettre de menace qu’il a reçue (disponible ici). Elle se termine ainsi:

“On connaît la route de ton village et on connaît le numéro de ta voiture. Continue et tu vas voir. Nos parents ne sont pas morts pour que des chiens comme toi viennent salir le travail que nous faisons pour la Côte d’Ivoire.”

 

Kahofi Suy partage ses informations et ses analyses sur son blog La Côte d’Ivoire au jour le jour depuis trois ans. Récemment, il a écrit un article sur la condition de journalistes dans son pays. Il y dénonce la mort de plusieurs journalistes dans des conditions troubles, et l’attitude du ministre de la Communication.

 

 

 

 

 

 

Saint Claver Oula dirige la rédaction du Nouveau Courrier, un journal qui se présente comme pro-Gbagbo. Pour lui, un journal peut faire la promotion d’une idéologie et, parallèlement, émettre un regard critique lorsqu’il y a dérapage.

 

Le Nouveau Courrier appartient au groupe JV11, les journaux qui se définissent eux mêmes comme “pro-Gbabo” et se considèrent victimes du 11 avril (allusion au jour de l'arrestation de Laurent Gbagbo). Un groupe qui a, notamment organisé une journée presse morte “pour protester contre les lourdes sanctions ciblées, les menaces et maintenant les agressions dont ils sont victimes depuis le 11 avril 2011. Il s’agit enfin pour eux d’alerter l’opinion nationale et internationale sur le danger de mort qui plane sur la vie de leurs journalistes et travailleurs.”

 

Pour conclure, Antoine Assalé Tiemoko pense que le rôle du journaliste est de:

"contribuer à la transparence et à l'évolution de la démocratie. C'est le seul rôle que nous vous assignons."

 

Kahofi Suy va dans son sens. 

"Il faut militer pour une presse indépendante et libre. Ce combat doit venir des journalistes eux-mêmes. Il faut professionnaliser son métier et interpeller les organes de régulation." 

  

Et pour Baudelaire Mieu, 

"Ces évolutions doivent passer par une reconstruction du modèle économique de la presse."

 

 

 

 

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Commentaires

  • Très belle analyse de l'état de la presse dans notre pays, merci Raphaelle 

    Je suis bien d'accord avec Baudelaire Mieu pour une presse digne et indépendant il faut une reconstruction du modèle économique de la presse en Côte d'ivoire.

    Comme vous l'avez dit plus haut les parties politiques se sont accaparés de la presse et malheureusement ce sont les plus puissants. Vous savez ici on dit que la main qui donne beaucoup d'argent qui indique la direction à suivre c'est bien le cas aussi.

    Au fait il arrive souvent quand on contact des journalistes pour couvrir une conférence de presse ou autre évènement tu es obligé de leur donner un prime de transport si non la prochaine fois c'est pas sure. Et mieux encore quand il te sollicite pour un interview ou autre c'est le cas aussi

  • La Côte d'Ivoire est un pays qui vient juste de sortir de la crise, donc il faut tout faire ramener la stabilité  quoi qu'il en vaille. Car les Ivoiriens sont condamner à vivre ensemble. Ce sont eux-même les journalistes qui ont été les premiers à mettre le feu au poudre en soutenant tel partie politique. Le journaliste en principe ne doit pas rouler pour un parti politique, ni de pouvoir actuel ou passé. Le journaliste est l'arbitre entre le peuple et le pouvoir. Il doit informer la population des dérives du pouvoir tout en respectant la déontologie de son travail, qui n'est rien d'autre dire la vérité rien que la vérité. Ils sont en quelque sorte les yeux, bouche et oreilles du peuple. Et le pouvoir dans ce cas a une attention particulière envers les journalistes, qui a intérêt de bien se tenir et faire le travail pour lequel il a été choisi car le ou les représentants du peuple est ou sont là. C'est un métier très difficile, et rapporte peu à celui qui le fait car le journalisme en Afrique ne nourrit pas son homme. Raison pour laquelle la majorité d'entre eux tombe le piège de la corruption. Ils sont amener à être dompter chaque jour que Dieu fasse et très peu reste insensible aux pourboires qui les sont offerts. Mais c'est déplorable l'assassinat, les enlèvements et torture dont ils sont l’objet. Non, on ne peut et ne doit pas bâillonner les journalistes, il ne fait que son travail dire ce que toi tu fais ( pouvoir ), si tu t'en prends à lui cela veut dire que ses propos dans le journal sont fondés. Admettons que c'est faux, il vient de vous montrer le chemin à ne pas prendre. Il faut que nos chefs d’États Africains acceptent les critiques des journalistes, car la démocratie même ne demande que ça. Critiquer le pouvoir en place pour qu'il ne dérive pas.

  • C'est vraiment une très intéressante analyse sur l'état de la presse en Côte d'Ivoire. Mais également sur le niveau de la liberté d'expression.

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